I.— TEXTES
" Prince de la paix." ( Is. 9, 6). — " Celui-là sera la paix." (Mich. 5, 5.) — " Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté" (Luc 2, 14.) — " Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés les enfants de Dieu" (Matt. 5, 9.) — " La paix soit avec vous. Ne craignez point, cest moi." (Luc 24, 36.)
Saint Augustin a décrit les conditions de la paix : *' La paix du corps, c'est le tempérament bien ordonné, équilibré. La paix du cœur, c'est le repos des inclinations, maîtrisées par la vertu. La paix de Vâme raisonnable, c'est l'accord harmonisé des principes directeurs de la raison avec les actions. La paix de la personnalité humaine, c'est la santé et la conduite morale bien ordonnées. La paix de la société, c'est l'union des esprits et des volontés dans l'ordre public. La paix du foyer, c'est la concorde de l'autorité et de l'obéissance. La paix surnaturelle, c'est la parfaite union de l'âme avec Dieu. La paix de toutes choses, c'est l'ordre et la tranquilité." (De Civ. D. liv. 19.)
IL— CONSIDÉRATIONS
I. — La beauté des âmes resplendit de la paix de l'âme avec Dieu. Cette paix, c'est la certitude du
pardon. Jésus, le doux Rédempteur, l'a apportée par sa médiation, de la crèche à la croix.
Si l'âme se rassérène par la joie, elle jouit dans la paix. Ses bienfaits viennent tous de Jésus : elle le sait et elle le sent.
Relevée de la chute originelle au baptême, elle Ta été encore, tant de fois depuis, par le pardon de ses propres fautes, en vertu des abaissements de Jésus. Par lui, en principe, tous les péchés des honmes sont remis . . . Sans Jésus, l'âme juste verrait se dresser contre elle la justice de Dieu irritée : toutes ses iniquités, toutes les fautes qu'elle eût certainement commises sans sa grâce, resteraient sans pardon. Quelle désolante détresse !
Mais Jésus, puissant et bon, cœur très aimant, a paru, a parlé, a agi, a souffert. Près de lui, avec lui, par lui, l'âme respire et se sent dans une atmosphère de sérénité parfaite. Leur union fait la douce paix !
Jésus veut seulement la condition de la bonne volonté. N'est-ce point naturel ? Est-ce difficile ? Bonne volonté ne comporte pas l'idée de grandes actions, sanglantes austérités ou sublime héroïcité des vertus !. . . Bonne volonté, c'est donner ce que l'on a, c'est faire ce que l'on peut. Elle ne rend pas l'âme impeccable ; elle n'exige pas toute perfection. Bonne volonté comporte et demande bien l'horreur du péché habituel,consenti et accepté, même léger,un souci vigilant à l'éviter, une firlèle promptitude à le désavouer. Alors c'est la douce paix.
Oui, la paix complète règne dans l'âme fervente et joyeuse. Dégagée d'elle-même, intimement unie à Dieu par sa présence continue, elle se meut libre-
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 379
ment, facilement, dans la vie dechaque jour, comme l'oiseau-mouche dans l'air et parmi les fleurs ! Plus de fautes, plus de pertes de la grâce : aussi, paix durable !
II. — La beauté des âmes ressort de la paix avec soi-même . Cette paix, c'est la domination de la nature et de ses convoitises : Jésus l'a apportée par ses exemples, de la crèche à la croix.
Ici c'est la victoire sur tout ce qui trouble, sur tous les ennemis du dedans et du dehors : exigences des sens, satisfactions des facultés sensibles, préoccupations de l'amour et de la volonté propre . . .
Jésus, idéal et modèle imitable, est venu, a parlé, a agi, a souffert. Par le mépris souverain qu'il a fait de tout, il montre à l'âme imitatrice le peu que valent ces choses : il inspire le courage de s'en détacher et de s'en éloigner.
Alors la paix s'étend, dans le silence des passions, dans l'absence de désirs humains, dans la tranquillité des devoirs d'état et de son genre de vie.
Comment consentir à voir Jésus se priver, se renoncer pour les âmes, sans que l'âme se décide à immoler ses goûts et ses satisfactions, parfois dangereuses ? A supposer qu'elle n'ait point la joie des consolations, son amour, sa confiance, son union avec Jésus lui font goûter une paix divine.
III. — La beauté des âmes ressort aussi de la paix avec le prochain. Cette paix, c'est l'épanchement de la charité surnaturelle: Jésus l'a apportée aux hommes et l'a promulguée par son commandement.
La paix est rendue facile par Jésus. Elle a été fondée par lui sur V estime et sur /'amoz^r du prochain.
*' Ce que vous ferez à un petit enfant^ c'est à moimême que vous le faites ! " Jamais parole semblable n'avait retenti parmi les peuples : rivalité, haine, provocations, guerres ; dans les familles : aversions, discordes, meurtres; en société : mauvaise foi, oppression, inimitié . . .
L'âme peut estimer et aimer autrui en dehors de sa valeur personnelle. Jésus couvre chaque homme de sa propre dignité. Et il vit lui-même en chaque chrétien. Donc il a assuré le règne de la paix.
Pour estimer et aimer les âmes, il faut voir Jésus dans la personne du prochain. Il faut emprunter ses idées, ses sentiments, ses procédés envers lui. Hélas ! souvent l'on est enclin, d'instinct et par impression, à ne discerner que les torts et les défauts des personnes qui déplaisent : ''les païens et les mondains agissent ainsi " (Matt. 5, 47). Jésus a laissé l'exemple contraire, durant toute sa vie. Il n'a pas craint de l'impoherà toutes les âmes de l'avenir : " Apprenez de moi que je suis d'. ux et humble de cœur ! " (It. 11, 29.) Ses actes ont confirmé ses paroles : " Je vous ai donné V exemple . . ." (Jean 13, 15).
Quelle insondable profondeur de la paix de l'âme, unie à Jésus par l'imitation ! . . . Envers le prochain, même méchant et pervers, injuste et persécuteur, quelle déférence, quels égards ! L'âme sait que le mépris et l'aversion, la répulsion et la haine, feraient injure à Jésus. A lui seul est réservé le jugement, ainsi que la condamnation, s'il y a lieu. A elle, l'oubli de* torts, l'absence de rancune, les sentiments de pitié et de miséricorde, les témoignages de la douce charité ! . . .
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 381
Il serait désolant et scandaleux que la paix ne puisse fleurir parmi les âmes d'un même Institut ! Ou bien, dans les rangs des élus du sanctuaire !. . . Parmi celles qui prient et pleurent au pied de la croix, qui s'assoient au même festin eucharistique, il n'y aura de joie et de ferveur, de fécondité et de bénédiction, que par l'intime union dans la paix du Seigneur ! . . .
Article IV. — La Beauté de l'âme par l'Abandon
I — TEXTES
" Cependant, ô Père, non 'point comme j veux, mais comme voiis le voulez.'" Matt. 26, 39.) — " Mon Père, je remets mon âme entre vos mains." (Luc 23, 46.) — " En Dieu, nous avons la vie, Vaction, V existence.'' (Act. 17. 28.)
Un défaut commun et fréquent est l'habitude ou l'esprit de V indépendance, à l'égard de Dieu et de ses grâces nécessaires, à l'endroit de l'autorité et de ses intentions ... La nature, même chez les personnes consacrées à Dieu, prend le change : elle s'attribue, corps et âme, le pouvoir et la gloire d'agir seule et par elle-même ! Autant rêver qu'une pendule d'ellemême mesure les jours, les mois, les années, sans ressort moteur et sans aucune main pour le remonter ! Cet état d'esprit, illusion et erreur, est contraire au dogme catholique. Tout être a besoin de l'action incessante de la Providence; toute âme, au surnaturel, de la motion et de la coopération de la grâce de Jésus : d'où l'action, Tindiôerence, l'abandon.
IL— CONSIDÉRATIONS
I. — La beauté des âmes est perfectionnée par l'abandon de l'âme à Vaction divine.
L'action de la divinité dans l'âme est vitale et consciente de sa part, bien que cachée aux regards. Ainsi circule en nous le sang, qui développe taille, muscles et organes, en silence. Ainsi la sève part des racines et produit raisin et vin. L'âme ne sent pas y mais connaît la vie divine en elle.
A l'action divine elle doit ajouter sa libre coopération. Quel beau rôle ! Mais quelle responsabilité aussi, si elle refuse cette coopération !
Son premier devoir est à' assurer la liberté à l'action de Jésus en elle. En conséquence, elle doit se dégager de toute influence contraire, des vues ou idées trop humaines, des volontés trop personnelles, des goûts sensuels, des intérêts mesquins, des défauts saillants du tempérament et du caractère. Comment Jésus sera-t-il libre d'agir, si l'âme est liée et esclave ? . . .
Un autre devoir est de saisir cette action, c'est-à-dire de lui présenter une âme attentive, recueillie, douce, en paix. De la sorte, elle aura le souvenir de ses enseignements si beaux ; elle analysera avec goût ses sublimes exemples. Il faut vivre au-dedans de soi pour être conscient de la vie et de la présence de Jésus.
Un troisième devoir est d'entrer dans cette action. Celle-ci vient prendre l'âme par toute bonne inspiration qu'elle contrôle sagement, par les lumières de la foi éclairant les actions journalières, par les prescriptions du devoir d'état . . . Être fidèle à la grâce, c'est suivre l'appel et Timpulsion dç Jésus. L'âme se
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 383
sent ainsi docile et résolue. " Ce n'est plus moi qui vis, c'est bien Jésus qui vit en moi ! " (Gai. 2, 20.)
II. — La beauté des âmes est perfectionnée par la sainte indifférence.
" Nous devons, écrit saint Ignace, nous faire indifférents à l'égard de tout le monde créé — excepté la volonté de Dieu — de telle sorte que de nousmêmes, nous n'ayons pas de préférence ou de choix pour la santé ou la maladie, la richesse ou la pauvreté, l'honneur ou l'humiliation, une vie courte ou longue ..." En faity l'âme vertueuse va et vient dans la vie commune ; elle sent, choisit, aime, jouit, souffre : rien de ce qui est humain ne lui est étra.nger et il y a auprès d'elle tout ce qui charme.
Mais alors où est son indifférence ? Dans sa disposition préalable à la déférence juste et amoureuse, à l'égard de la permission ou de la volonté de Dieu. Il peut vouloir sanctifier telle âme par l'infirmité, telle autre par le travail, telle par l'épreuve, telle par la consolation. Une fois la volonté de Dieu connue sur ce détail et sur tous ceux des devoirs, l'âme devient active à correspondre à la grâce.
La disposition d'indifférence cesse alors : elle fait place à l'adhésion ferme et résolue à cette volonté manifestée, et à l'amour de tout ce qu'elle propose. Les commandements et les conseils, la fonction marquée par l'obédience, les talents à exercer, les affections qu'elle nous garantit, tout ouvre à l'âme une vaste carrière d'activité, de progrès, de vertus, de mérites.
On voit ainsi que l'indifférence n'est pas l'inseiisibilité, car le cœur se réjouit de faire le bon plaisir de Dieu, par des actions pures, ardentes, généreuses.
Elle n*est pas non plus une sorte d'immolation froide et cruelle de toute initiative : au contraire, elle préserve l'âme de l'illusion qui lui fait prendre ses idées et ses goûts de préférence aux volontés de Dieu, et, au lieu d'être inerte, elle incline l'âme à seconder l'action de la grâce divine.
C'est une sainte dépendance très noble et auguste, qui prête le concours aux mouvements divins, afin d'opérer les œuvres du perfectionnement et de la sainteté.
III. — La beauté des âmes est perfectionnée par le saint abandon. L'âme n'abdique pas ses justes initiatives, mais elle quitte ses inutiles préoccupations : le calme concentre ses forces, la confiance les multiplie ; et sa fidélité est affranchie de la crainte qui paralyse.
D'abord, Vabandon consiste à laisser tout à la discrétion de Jésus et de ses représentants : il est synonyme de confiance. Voyez l'enfant : il remet à son père le soin de son avenir ; il le consulte, s'il s'agit de décisions présentes ; il le prend par la main, quand il faut avancer.
Puis, Vabandon est appuyé sur V admiration, qui seule sent la beauté des œuvres de Dieu. Œuvres gigantesques, des mondes lointains qui roulent dans l'espace au milieu de l'éternel silence des lois harmonieuses ; œuvres des infiniment petits, cachés dans les globules du sang ou qui dévorent les masses de terres et de plantes pour former les couches cultivables ! Il est le maître absolu de toute vie ici-bas. Selon qu'il le permettra ou le voudra, l'âme sera heureuse ou malheureuse . . • Oh ! qu'elle se sent
LA BEAUTÉ DE l'ÂME INDIVIDUELLE 385
foncièrement dépendante ! Et elle aime alors l'abandon entre ses mains.
Cet abandon est le rêve de son amour. L'amour rêve surtout l'intimité. En est-il de plus grande que celle de deux volontés unies en tout, pour produire les mêmes pensées, sentiments, actions ? Quoi de plus suave !
Cet abandon est le besoin de Vamour. L'amour donne et se donne. Donc l'âme laisse à Dieu en elle ce qu'elle a, ce qu'elle est, son activité surtout qui est sa vie, ses sacrifices aussi qui coûtent le plus et que transfigure l'amour.
En résumé, l'âme atteint ainsi sa 'perfection relative. Le saint abandon grandit sa paix, sa liberté, sa simplicité.
L'âme s'élève par le sentiment de son rôle. Elle est ravie de se voir, elle si pauvre et si faible, animée par l'action et la présence de Dieu tout-puissant et très bon. Elle se plaît à s'unir à son action intérieure et elle se confie à lui pour les événements et les choses extérieures, même l'heure de sa sortie de la vie terrestre ! C'est le dernier mot de la béatitude ici-bas !
Le plus beau fruit de l'âme parfaite sera la gloire céleste, constituée par la vision intuitive et béatifique.
Voici que j'aperçois les deux entr ouverts et Jésus assis à la droite de Dieu!" (Act. 7, 55.) — " Ce que V œil n'a pas vu, ce que Voreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté dans le cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment ! . ." (I Cor. 2, 9.) — " Il fut ravi dans le paradis et entendit des paroles mystérieuses, qu'il n'est pas permis à l'homme de rapporter." (II Cor. 12, 4.)