‹ La Beauté de Paris et la LoiChapitre 26 sur 96 · CONTRE · texte numérisé non relu

CONTRE

Certes, il est permis de préférer un autre type de construction que celui qui règne sur la plupart de nos grandes voies parisiennes. Il est permis de regretter qu’une plus grande latitude n’ait pas été plus tôt laissée aux architectes.Nos rues y auraient certainement gagné. Il est incontestable en effet que nos grandes voiries parisiennes, genre boulevard Magenta, produisent une impression fatigante de monotonie avec leurs immeubles aux facades strictement uniformes et rigoureusement alignées, à la décoration froide et effacée, sans imprévu et sans mouvement.

La législation du second Empire funeste au Paris si pittoresque que nous avaient laissé les siècles a certainement beaucoup trop tendu à faire de Paris une ville-caserne (1). Mais Le fait est là: aussi bien n'est-il pas question de faire table rase et

1. Le plus grand crime du second Empire a été la modernisation à outrance de la Cité. Les entours de Notre-Dame qui lui faisaient un cadre si approprié ont été transformés au plus grand dam de l’admirable édifice. C'est une des moins hautes de nos cathédrales gothiques. On a tout fait semble-t-il pour la rapetisser. Elle s'élève maintenant le long de larges rues bordées d'immeubles à cinq étages. Une steppe immense a été ouverte devant elle soi-disant pour la dégager, au bout de laquelle se dressent comme pendants (oh!la géniale idéel) aux tours de Notre-Dame les pesants bâtiments de la Préfecture de police. Et l’architecture administrative s'étale encore le long de ce désert avec l’hôpital-prison de l’Hôtel-Dieu. Le chevet de la cathédrale est enfin masqué du côté du nord par un véritable rempart de maisons-casernes.

d’édifier à nouveau desconstructions originales,aux aspects divers, semblables à celles du Paris disparu.Ët les innovations des architectes contemporains loin de corriger la faute l’aggravent. À un mal négatif, le manque de variété, ils ajoutent un mal positif, les monstruosités des saillies et des surélévations.

Nos perspectives parisiennes étaient monotones, mais cette régularité même des lignes et des formes se manifestant à la fois dans les façades et dans les combles leur donnaient une sobriété, une sévérité, une unité d'aspect qui constituaient leur caractère et leur beauté distinctives.

« Quels dangers une administration imprévoyante ne faisait-elle pas courir aux plus beaux aspects de Paris, en autorisant des surélévations d'immeubles sur les places et les voies publiques où précisément l'effet produit résultait de l’uniformité rigoureuse des lignes. En ce cas, la surélévation d’une seule maison, une simple modification de style suffisaient pour détruire toute perspective. »

Sortir de cette uniformité c'était méconnaître la pensée qui avait présidé à leur création, c'était «saboter » le plan préétabli, c'était commettre une erreur, plus qu'une erreur, un contresens, une monstruosité.

Monstruosités que les excroissances que nous

avons vu se produire et comme s’enfanter les unes les autres tant sur le faîte que sur la face des maisons : rue de Rivoli, rue de Castiglione, rue de la Paix, avenue de l'Opéra, place de l'Étoile, boulevard Saint-Germain, quai d'Orsay, rue Royale, rue Gay-Lussac et ailleurs encore. Autant d’agressions à l’unité de ces grandes voies qui donnent à Paris sa physionomie propre, de capitale à la fois imposanteet mesurée, autant de défis à l'harmonie classique de ses lignes, autant de crimes de lèsebeauté parisienne!

Et c’est ainsi que Paris devait sortir bouleversé du décret de 1902, mesure aveugle et générale dont peut aussi bien se prévaloir l’architecte d’une maison, avenue de l’Opéra que celui d’une maison à construire dans un terrain vague.

Pas plus qu’ils n’ont prévu les conséquences immédiates du décret, ses auteurs n’ont prévu ses conséquences indirectes. Celles-ci devaient être cependant plus graves encore, si possible, et l’on s'étonne en vérité que des hommes «au zèle et à la compétence desquels, pour parler avec M. Magny, il semble, en raison des efforts et de l'intelligence qu’ils consacrèrent à l'élaboration du décret qu’on ne puisse que rendre hommage», aient poussé à ce

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point l’inconscience. Par suite du décret de 1902, en effet, les servitudes auxquelles Paris doit ses plus beaux aspects perdent leur efficacité, pratiquement elles sont annihilées. L'exemple de la place de l'Étoile est concluant à cet égard (1). Et voici en quels termes M. Georges Bourdon signalait le danger dans le Figaro:

« Le règlement de 1902 permet par exemple que s’accomplisse cet attentat d’édifier tout Le long de la rue de Presbourg et de la rue de Tilsitt, des maisons de trente et un mètres et d’enfermer ainsi l'Are de l'Étoile dans un étui de pierres ; demain, un architecte pourra aussi, en arrière des façades de Gabriel, dresser ses « gratte-ciel » au-dessus de la place de la Concorde, et pareille injure peut être infligée, jour par jour, à tous les points les plus nobles de notre ville. »

Autre conséquence déplorable de ces latitudes exorbitantes nos monuments publics sont exposés les uns après les autres aux dépréciations les plus attristantes. Jusqu'ici on leur avait ménagé un cadre harmonieux, qui les mettait en valeur, les constructions s’écartaient à l’entour et leurs

1. De même les trois étages de combles et le pignon de l’immeuble contigu à celui qui prend façade sur la place de l’Opéra ont sensiblement altéré l'harmonie de cette place,

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proportions demeuraient modestes, déférentes. Une hiérarchie était observée entre les édifices publics et les édifices particuliers. Aujourd’hui ceux-ci montent comme à l’assaut de ceux-là.

C’est à qui dominera, écrasera lemonument voisin. Le sens s’effare de telles impudences. La raison s’épouvante devant un tel renversement des choses. Paris deviendrait-il une Babel ? Combien de nos monuments n’ont pas déjà essuyé l’insolence de ces formidables bâtisses qu’on ne semble avoir élevées en face d’eux que pour les braver. Le dôme du Val-de-Grâce, la façade de la Bibliothèque nationale, le palais du Sénat et ces jours-ci la Madeleine, ont déjà connu ces atteintes, sortes de capilis diminulio par lesquelles estaltéréeetrenversée, tous les jours un peu plus, l’économie de notre ville.

«Dans la ville de jadis, écrit M. Hallays, les églises et les palais dominaient les logis des seigneurs, des bourgeois et des artisans. La hauteur même des bâtiments était comme un signe de suprématie et la physionomie de la cité reflétait ainsi d’une manière claire etélégantela hiérarchie delasociété. Aujourd’hui l'unique souverain, c’est le peuple. L'idée de souveraineté est attaché aux monuments que la nature a recueillis dans l'héritage de l’Église et de la monarchie comme à ceux qu’elle a fait construire pour son utilité ou son plaisir. Une

ville où les maisons des particuliers écrasent les édifices publics, ne serait qu'anarchie et laideur. Tel apparaîtra demain Paris si l’on ne se décide à rappeler les bâtisseurs au respeet de l’ordre et à dessiner autour des grands monuments des zones où toute surélévation sera désormais interdite. «Avant vingt ans d'énormes constructions s’élèveront le long de la rue de Rivoli, sur la place de l'Étoile, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dans la rue de Vaugirard, dans la rue du Cloître-Notre- Dame, et on verra alors l'aspect humilié, misérable qu'offriront le Louvre, l'Arc de Triomphe, l'Hôtel de Ville, le palais du Luxembourg, Notre- Dame... et il ne restera plus rien de la beauté

jadis fameuse de Paris. »

«Les nombreux reproches que l’on fait au règlement architectural parisien de 1902peuvent seramener à cette observation : ce règlement n’est plus en rapport avec les dernières données de la science de l’organisation des villes. I ignore la loi de spécialisation des quartiers et des rues, la loi d'extension périphérique des quartiers d'habitation, la loi de double solidarité économique et esthétique des immeubles, le devoir de conservation des paysages historiques, le devoir urbain des perspectives

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harmonieuses, le devoir urbain de multiplication des espaces libres par le jeu de servitudes bien calculées.

«Une ville est une œuvre d’art qui se développe sans cesse. Mais il ne faut pas que ce développement soit une perpétuelle destruction des portions déjà réalisées de cette œuvre, sinon la ville reste un éternel spectacle de désordre et d’incohérence (1).

Chaque époque doit apporter sa pierre à l’édifica-

tion de la cité, mais sans détruire la pierre de l’âge précédent. De là des règles impératives pour la voirie urbaine et l’architecture citadine. Ces règles le décret de 1902 les ignore totalement (2).» « S1 le décret de 1902, écrit M. Bourdon, et ce sera notre conclusion à ce chapitre, permet cela, il est pernicieux et criminel et il est inoui qu’il ait fallu que ses méfaits fussent devenus aveuglants pour qu’au bout de sept années l’on s’avise de découvrir le germe de destruction qu'il porte en lui. »

1. « Je ne viens pas m’écrier avec le poëte : Mon vieux Paris n’est plus, la forme d'une ville Change aussi vite, hélas! que le cœur d’un mortel, ‘ , Il nous importerait peu, en effet, si ces changements se poursuivaient dans le sens d’une heureuse adaptation au progrès actuel et aux nécessités de la vie moderne.

Il n’en est malheureusement pas ainsi et la caractéristique de ces ” tranformations est le désordre, l’incohérence et l’anarchie ». M. Chas-

tenet à la Chambre, séance du 24 juin 1909.

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