CHAPITRE III
La Place des Victoires
Une architecture a de l'harmonie lorsque lous ses membres sont lellement liés entre eux qu'on n'en peut relrancher ou (ransposer un seul sans
rompre l’unilé de l’ensemble.
Cu. BLanc.
La place des Victoires, conception gracieuse de Mansart, place Vendôme plus modeste mais toujours frappée au coin du grand style, a subi au cours de ces trente dernières années les plus attristantes vicissitudes. Elle a été éventrée, et ses murs jadis sinobles, envahis par de sordides écriteaux et pancartes. C'est devenu une place estropiée et lépreuse, et de nouvelles mutilations la
menacent encore:
Le 12 séptembre 1685, les Prévosts des Marchands et Eschevins passèrent un marché avec le
sieur Jean-Baptiste Predot, architecte, pour la construction de la place des Victoires (1).
« Parce qu’il convient restablir la tour de ladite place en forme circulaire d’une mesme cimétrie pour l’ornement de ladite place suivant le plan qui en a été fait par le sieur Mansart, profil et élévation.
Le présent délaissement est fait audit sieur Predot.… à la charge qu’il sera tenu de faire construire le mur de face circulaire sur ladite place; et depuis le rez-de-chaussée jusques et y compris l’entablement ledit mur... sera entièrement de pierre de taille... Et de plus, ledit sieur Predot sera tenu et obligé de faire... les lucarnes de pierre de taille, couvertes en plomb, comme aussi de faire le comble en toute la longueur de ladite face circulaire, lequel sera couvert d’ardoises... Et sera tenu ledit sieur Predot d’assujettir les bâtiments qu'il fera construire à la symétrie qu’il est tenu de faire à ladite façade. ET à l'avenir, ledit sieur Predot ou ceux qui auront droit de luy, seront tenus et obligez d'entretenir ladite façade en pareil état el symétrie sans y rien changer (?).
1. Le texte de ce marché se trouve dans l'Histoire de la Ville de Paris par Félibien, tome IV, p. 274.
2. Une décision du Conseil d'État du roy du 17 novembre 1691 corrigea le plan primitif de Mansart (reproduit dans le recueil de M.Bou-
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Mais l'Administration devait, par une série de mesures plus injustifiables les unes que les autres,
véritables aberrations, travailler elle-même à la mulilation de cette admirable place (1).
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Le 19 floréal an VII, le Domaine national vendit l'immeuble sis au coin de la rue de la Feuillade (aujourd’hui 4 bis) « à charge pour l'acquéreur d'exécuter l'alignement futur à première réquisiton el sans indemnilé ».
Cet alignement fut réglé par l’ordonnance royale du 23 juillet 1828. Il portait la largeur de la rue de la Feuillade à son débouché sur la place des Victoires de 9 m. 29 à 9 m. 74 et entraînait un retranchement à droite de Ü m. 30, à gauche de O0 m. 15 de l’architecture de Mansart ; ainsi « les pilastres d’angle devenaient insuffisants à la fois
vard). La place des Victoires ne formait pas originairement un cercle complet, elle dessinait une sorte d'Omega majuscule, le cercle étant interrompu du côté de la rue du Petit-Reposoir, En 1691 il est décidé que la place formera une circonférence parfaite.
1, Nous empruntons les données de cette étude à un rapport très documenté de M. Bonnier accompagné de plans et de photographies, joint en annexe à un mémoire du Préfet de la Seine au Conseil municipal du 27 juin 1910. Ce document n'a pas été publié dans les recueils officiels. Nous en devons la communication à l’obligeance de M. Bon-
nier,
pour la beauté architectonique et pour la solidité même des bâtiments ».
En dépit de cette ordonnance l'immeuble est cependant resté en place. « ILa été successivement accordé à son propriétaire plusieurs sursis de démolition par la Ville, moyennant une redevance annuelle de 400 francs, laquelle figure encore au budget desrecettes de 1910, chapitre IX, article 8. »
La situation est donc, comme on voit, extrême-
ment précaire.
Une seconde ordonnance du 2 mai 1837 relative à l'élargissement de la rue Croix-des-Petits- Champs entraînait la suppression d’une arcade du
n° 3 de la place des Victoires. L’immeuble menacé devait avoir par la suite un sort plus désastreux encore pour l'harmonie de la place.
Enfin le 30 juin 1845 était rendue une ordonnance qui portait la largeur de la rue Vide-Gousset de 8 mètres à 12 mètres et menaçait de ce fait d’une destruction complète l'hôtel de Clérambault, à l'angle gauche de la rue d’Aboukir, qui fut aussi l'hôtel de M° de la Sablière, l’hôtesse de Jean de la Fontaine. |
Cette ordonnance n’a pas encore été exécutée. Actuellement, comme nous le verrons plus loin,
elle risque d’être remplacée par une mesure autre-
ment plus calamiteuse encore.
Le point de départ effectif de la mutilation de la place des Victoires ne date que de 1884. Cette année-là est percée la rue, Étienne-Marcel, qui fait irruption dans la place avec une largeur de 20 mètres. Cinq arcades tombent. De chaque côté de la brèche subsistent deux parcelles de terrain.
C’est alors qu'intervient la décision d’où sortira tout le mal. Le 1° août 1884 une délibération du Conseil municipal autorise le Préfet de la Seine à vendre à la Société la Foncière lyonnaise une parcelle de terrain (comprise entre la rue Étienne- Marcel et la rue d’'Aboukir), « nécessaire pour
articuler l'alignement circulaire sur la place des
Victoires... : la Société s’obligeant à exécuter sur cette dernière parcelle des constructions conformes au type général d'architecture symétrique de la place des Victoires*étant entendu toutefois que ces constructions sur ladite place pourront étre élevées à loute la hauleur permise par les règlements afin de les raccorder avec la rue Étienne- Marcel ». |
Il est résulté de cette latitude que le nouvel
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immeuble comporte actuellement un étage supplémentaire en pierre, construit en attique et un comble dont la pente ne rappelle en rien celle de Mansart et où ont été aménagés deux autres étages.
Le style même de la façade a été modifié au désavantage de l’ordonnancement général de la place. C’est ainsi que les piles du rez-de-chaussée sont extrêmement réduites, que les arcades à bossages sont supprimées et remplacées par unentresol à linteau droit et qu’un balcon continu a été installé à l'emplacement du chéneau primitif (1).
La faute fit précédent. La parcelle symétrique à celle de La Foncière Lyonnaise est vendue et l’on y construit dans les mêmes conditions.
En 1894 un constructeur demande qu’on lui indique « si dans l’étude de la façade de la maison sise place des Victoires, à l'angle de la rue Croixdes-Petits-Champs, qui va être démolie pour être reconstruite, il doit se conformer pour la hauteur des combles et pour la décoration aux façades des maisons de la place formant l’encoignure de la rue Étienne-Marcel ». Et l'autorisation lui est accordée (26 janvier 1895) d'élever sa nouvelle construc-
1. Voir la planche où est dessiné ce projet de raccordement dans le recueil de M. Bouvard.
tion conformément aux maisons formant l’encoignure de la rue Etienne-Marcel (1).
Un fait récent pose à nouveau la question de la place des Victoires et c’est à son: occasion que M. Bonnier a déposé son rapport.
Le propriétaire de l'immeuble sis à l'angle de la rue de la Feuillade {n° 4 bis) a manifesté l’intention de le reconstruire en se conformant aux alignements arrêtés en 1828, mais en lui ajoutant un élage carré supplémentaire, ainsi que la chose s’est déjà faite pour trois immeubles de la place.
M. Bonnier estime, et nous avec lui, « que rien n’oblige à suivre les errements qui ont produit des effets si désastreux, qu’il est grand temps de réagir et qu'il y a tout intérêt à revenir à l'observation
1. Entre-temps, en 1890, comme le propriétaire d’un des immeubles de la place avait demandé à le surélever dans les limites dont avaient déjà bénéficié ceux de la rue Étienne-Marcel, le directeur des Travaux avait subordonné l’autorisation de la Ville à l'engagement que prendraient {ous les propriétaires riverains de la place d’élever à toute hauteur les façades de leur immeuble, conformément au type adopté pour la Ville pour la maison en question. Les maires des deux arrondissements intéressés procédèrent alors àune enquête dont les résultats furent négatifs, tous les propriétaires ayant bien été unanimes à reconnaître l'avantage de la modification proposée, mais aucun n'étant dis” posé à prendre un engagement quelconque. Ainsi «€ contrairement aux intentions qu’elle avait marquées elle-même de vouloir au moins régulariser ses irrégularités », l'Administration autorisait ce nouvel
attentat à l'harmonie de la place des Victoires.
stricte de l'arrêté du Conseil de 1685 et de l’architecture de Mansart ».
Bien plus étant donné la mutilation qui résulterait de l'exécution de l'ordonnance de 1828, M. Bonnier prapose de demander detoute urgence un nouveau décret réctifiant celui de 1828. À propos de projet de rectification nous renvoyer au chapitre VI de la seconde parte de cet ouvrage.
Dans ces derniers six mois, il a été enfin donné une solution à la question. La façade a été, conformément à la servitude primitive et grâce à l’énergique vigilance de M. Bonnier, parfaitement respectée sur la place. Malheureusement, pour la partie de l'immeuble qui n’était pas frappée par la servitude, l'alignement prévu en 1828, avant que la Ville ait pu acheter l’immeuble ce qui lui aurait permis de faire passer la circulation des trottoirs sous Les
areades projetéés, l’alignement, disons-nous, a dû être délivré au propriétaire qui reconstruisait son immeuble. De ce fait ledit immeuble a subi sur la rue de la Feuillade, deux mètres en arrière de la place des Victoires, un retranchement très sensible sur tout le reste de sa longueur. Il en résulte un ressaut du plus fâcheux effet. Et la disposition actuelle de l'immeuble ne se prêtant plus au percement d’arcades, le projet de rendre la circulation plus aisée ne paraït plus susceptible d'aboutir.
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Nos perforateurs et nos démolisseurs modernes font volontiers valoir, pour justifier leurs açtes de vandalisme, les exigences de la ville moderne, et notamment la nécessité de faciliter une circulation tous les jours plus intense, alors qu'il suffirait souvent d’un peu d’ingéniosité pour concilier les besoins du temps présent avec le respect du passé. Le cas de la place des Victoires en est un exem-
ple frappant.
Dans son rapport, M. Bonnier signale « les besoins présents et futurs de la circulation dans cette région de Paris et l° importance HAE du prolongement de la rue Étienne-Marcel: d’un côté par la rue aux Ours vers les Archives, le boulevard Beaumarchais et la Bastille ; de l’autre côté par la rue de la Feuillade et la rue des Petits-Champs vers la Madeleine. »
Il s'agirait, en ce qui concerne les abords de la place des Victoires «de maintenir la rue de la Feuillade à la largeur prévue par Mansart el, en même temps de donner à ce prolongement de la rue
Étienne-Marcel la section de circulation correspondant à cette vole.
« La chaussée dela rue Étienne-Marcel a 12 mètrès de largeur entre trottoirs. La rue de la Feuillade a 9 m. 30 entre murs. Une circulation bien organisée y passerait facilement et il suffirait de garantir les murs avec des bornes de pierre cerclées de fer qui sont si décoratives.
« Reste la question des trottoirs. Ceux-c1 se trouveraient tout acquis à la circulation des voitures si l’on pouvait faire passer librement les piétons sous les premières arcades de droite et de gauche des deux immeubles d'angle de la place, les numéros 4 et À bis.
« [Immédiatement après les 5 m. 40 de retour prévus par Manbart se continueraient sous les immeubles en bordure, grâce au nouveau décret et jusqu’au carrefour de la Banque, les portiques ainsi créés.
« Les résultats de cette proposition sont les suivants : respect absolu des intentions de Mansart, tant sur la place des Victoires que sur la rue de la Feuillade; élargissement effectif de la rue de la Feuillade à près du double de sa largeur actuelle.
« On pourrait arriver à cette solution, soit par l'achat des immeubles et leur revente après l’aménagement prévu par un décret, soit encore, plus simplement, var un décret analogue et une entente
Pour indemnité avec les propriétaires intéressés. » a, © , À 2 Solution élégante, à laquelle nous nous rallions
entièrement.
Mais une autre modification que l'élargissement de la rue de la Feuillade en exécution de l’ordonnance de 1828, menace la place des Victoires ; elle serait comme le dit M. Bonnier, « la destruction définitive et irrémédiable de ce qui en reste ». Elle est également motivée par un souci de dégagement, mais ce dégagement pourrait aisément être obtenu par des procédés moins sommaires.
Il s’agit de rapporter lè décret de 1845, relatif à l'élargissement de la rue Vide-Gousset, de supprimer complètement cette rue et de percer dans le prolongement de la rue Notre-Dame-des- Victoires une « voie de 18 mètres de largeur à travers le morceau le plus complet de l'ordonnance de Mansart, démolissant à tout jamais une travée du n° 8, les trois travées du n° 10 et une travée du
n°12, le tout en expropriant les immeubles 8, 10 et 12 place des Victoires, 4 et 2 rue Vide-Gousset ».
Or, pour éviter un tel massacre, voici la combinaison suggérée par M. Bonnier.
1° Exproprier les immeubles 10 et'12 place
des Victoires (1); 2 et 4 rue Vide-Gousset ;
2 Ne rien changer aux deux immeubles de la place des Victoires ; se contenter de dégager les trois arcades du n° 10 et celle de gauche du n° [2, de façon à ménager : 1° dans les arcades du milieu, deux guichets pour les voitures (et cela réalisable puisque ce sont.des portes cochères) ; 2° dans les deux travées extrêmes, deux passages formant trottoirs pour les piétons, jusqu'à la place des Petits-Pères ;
3° Revendre ou relouer ces immeubles, avec la
servitude de passage ;
4 Revéndre ou relouer l'immeuble 2, rue Vide- Gousset (2), avec le terrain affecté actuellement au sol de ladite rue, mais avec l'obligation de reconstituer, le long de l'alignement circulaire de la place des Victoires, des travées en tout semblables à celles de Mansart.
Ainsi l'architecture de la place serait intégralement maintenue, et la communication serait réaliséeentre la place des Victoires et celle des Petits- Pères. De plus, par la continuation de l’architecture, obligatoire du fait de la suppression de la rue Vide-Gousset, serait rétablie « la sensation de
1. Nous estimerions plus simple de s'entendre moyennant indemnité avec les propriétaires de ces immeubles.
2. A la proposition de M. Bonnier, nous apportons ici une modification inspirée par le souci de conserver l'hôtel de Clérambault.
fermeture circulaire de la place, fortement amoindrie par l’éventrement que lui a fait subir la rue Étienne-Marcel ».
Telles sont les conclusions de M. Bonnier, que nous faisons nôtres. Elles nous paraissent répondre en effet à tous les desiderata, assurent une circulation plus aisée et respectent absolument l’architecture de Mansart.