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CHAPITRE Ill La question des statues

« Nous sommes ensevelis par celte nuée de gens célèbres. »

La statuomanie n’a pas été ces dernières années un des moindres chefs de l’enlaidissementde Paris. Nos voies, nos places et nos jardins ont été envahis par un flot de marbres et de bronzes aux mérites esthétiques, souvent, plus que douteux. La raison d’être de la commémoration, de |” « immortalisation » de tant de célébrités tout à coup exhumées n’a pas toujours été parfaitement démontrée (1). Il

1. « La célébrité du personnage ne devrait pas faire doute. L’honneur considérable d’avoir sa statue au milieu du peuple ne devrait être accordé qu'aux citoyens ayant rendu des services éminents ou qui honorent l’esprit humain. »

[Pour nous, ne devraient être l’objet d'un tel honneur que ceux dont la vie mérite d’être proposée véritablement en exemple aux générations à venir].

« Lorsque, après la guerre,ona élevé un monument » (si disgrâcieux

semble plutôt que nous assistions à une prise de possession, par des procédés un peu gros, d’un parti. Les statues a-t-on dit sont élevées plus à la glorification des vivants qu’à celle des morts.

Au surplus nous nous consolerions encore aisément de cet étalage sans pudeur si les préoccupations esthétiques rivalisaient, dans la rage des érections, avec le zèle politique. Mais la passion politique est à ce point pressée de s'affirmer qu’elle semble n'avoir cure des soucis d’art. Un monument, vite, un monument, beau ou laid, peu importe « pourvu que ça prenne de la place! » On bien cette passion politique serait-elle exclusive des inspirations de l’art. De fait devant telle statue, représentative, élevée récemment à Montrouge, on se demande si jamais l’athéisme a pu produire un chef d'œuvre!

Bien plus désireux coûte que coûte de se faire une place et la meilleure, nos politiciens ont été complètement étrangers aux notions les plus élé-

et si mal placé) « à Gambetta, c'était certes un hommage justifié à l’homme qui n'avait pas voulu douter des destinées de la Patrie.

On a élevé une statue à Jules Ferry. J’admets que la troisième République honore Jules Ferry qui a joué un rôle éminent à la tête de Gouvernement.

« Peut-être la statue de Floquet était-elle moins indiquée. Mais la statue d'un directeur d’orphéon(Vilhem) est sans nul doute moins indiquée encore » (M. Le Corbeiller, séance du Conseil municipal du 14 juin

mentaires de convenance.C’est ainsi qu'ont été installés aux Tuileries, jardin éminemment classique, avec ses statues mythologiques et de caractère, si sobres et délicates, deux groupes de dimensions monumentales, et d’un arrangement déplorablement fastueux, se rapportant à des personnages morts hier. Que signifie par exemple ce portique et cette figure de bronze et cette palme dorée qui ornent le monument de Waldeck Rousseau et ailleur cet entassement de personnages élevés à la gloire de Jules Ferry (1).

Dans un autre jardin, au milieu des fleurs et des enfants qui jouent, se dresse,pendant malheureux à la défroque de Bailly,un monument dont la place eût été toute marquée au Père-Lachaise (2).

Souvent ces monuments, que l’on ne semble avoir élevés que pour insulter aux partis vaincus,

1. Le moindre tort de ce dernier monument, placé en perspective au fond de la terrasse des Feuillants contre le pavillon de Marsan, n'est pas de souligner le désaxement du Louvre vers le Nord que,par la disposition ingénieuse des arbres du jardin, l’on n'était efforcé jusqu'ici de dissimuler.

2, « Paris est encombré de statues; depuis trente ans c’est la pensée du règne, une des principales préoccupations de la troisième République de décerner aux grands hommes l'hommage d’une statue sur la voie publique. Avec la complicité des pouvoirs publics, au gré des désirs des comités, des groupements, on a répandu à profusion sur nos rues ef nos places des monuments de toutes sortes. »

(M. Le Corbeiller à la séance du Conseil municipal du 14 juin 1911).

(à quand le monument de M. Combes?) s’agrémentent d’une guérite, rien moins que poétique. Il faut un factionnaire pour les garder (1) !

Qu'il s’agisse maintenant de statues élevées à des hommes politiques ou à d’autres, toutes les fantaisies se sont données libre cours. On a parlé d’un Shakespeare en caleçon de bains et d’un Claude Chappe avec son bazar télégraphique.

Les reproductions, jusque dans le détail, du costume moderne ont donné lieu aux productions les plus grotesques et les plus inconvenantes. Ah ! que nos statuaires contemporains auraient besoin de méditer cette page de Charles Blanc !

« Combienest ingrat notre habillement moderne, combien 1l est peu sculptural, surtout quand on le compare au vêtement grec, si heureusement généralisé en draperie et si gracieusement humain ! Au lieu d’accuser les formes, notre costume les contrefait ou les dissimule ; au lieu de se prêter aux mouvements du corps, il les gêne. Assujetti

1. Ltinstitution du factionnaire nécessaire a donné lieu, parfois, à des combinaisons qui seraient cocasses si elles n’étaient compromettantes pour la sécurité publique. C’est aussi que dans telle localité de la banlieu de Paris qui compte 12.000 habitants, sur deux agent$ de police, préposés au maintien de l'ordre tantôt l’un tantôt l’autre, quand ce ne sont pas les deux ensemble montent la garde en permanence devant un buste de Zola et quel buste! Le mort prime les

vivants !

à nos membres, retenu par des boutons, tiraillé par des coutures sans nombre, il manque de liberté et il entrave celle du corps. Ses plis sont fixes et toujours les mêmes, tels que le tailleur les a prévus et façonnés d'avance, tels que la mode les a voulus. Aux admirables configurations de la forme humaine il substitue les contours sans finesse d’un sac étriqué, artificiel qui serre les membres en les cachant, comme un grossier fourreau cache les ciselures d’une belle lame...

«N’est-il pas affligeant dele voirrevêtir,en grand tant de héros équivoques, représentés avec leurs redingotes de bronze ou leurs pantalons de marbre ? N’est-il pas monstrueux de fàire les honneurs de la statuaire monumentale à ces paquets de drap et de linge, à ces basques d’habits, à ces fauxcols, à ces bottes, à ces formes informes ? Non, la sculpture n’est pas faite pour éterniser de pareilles choses, surtout quand à l’insignifiance elles joignent la laideur. Un buste... doit suffire le plus souvent pour honorer les hommes qui ont laissé, en telle ou telle sphère de l’activité humaine uu durable souvenir. Pour ceux que le génie désignerait à l’apothçose, ils n’ont plus à figurer, au sommet de la colonne ou du monument qu'on leur élève, avec les habits qu’ils ont porté pendant leur vie. La gloire les a dépouillés du vêtement de leur pays pour les couvrir d’une simple draperie qui

est en quelque manière le costume de l’immorta- HÉSEESON,

Pour s'être écartés ou pour n'avoir jamais connu ces sages principes, les auteurs de monuments commémoratifs ont transformé Paris en une espèce de foire aux statues, plus burlesques les unes que les autres.

M. Le Corbeiller résumait à merveille la situation lorsqu'il disait ; « Il faut reconnaître que depuis plus de trente ans on a élevé nombre de bustes et de statues de marbre et de bronze sans discernement, sans aucune considération des conditions qui sont essentielles pour que les œuvres servent à la beauté de notre ville. » Et ces conditions, M. Le Corbeiller les indique très nette-

ment :

1° La célébrité du personnage ;

2° Le caractère artistique de l’œuvre;

3° Un emplacement approprié (2).

Aussi bienles progrès du fléau ont-ils attiré l’attention de qui de droit. Des mesures ont été prises, parfaitement efficaces à notre gré.

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