‹ La Beauté de Paris et la LoiChapitre 84 sur 96 · ANDRÉ HALLAYS · texte numérisé non relu

ANDRÉ HALLAYS

Les tracés d’alignement constituent, pour la beauté de Paris, une menace des plus sérieuses et pour deux raisons : [ls tendent à uniformiser de plus en plus ses aspects en imposant à toutes ses voies une rigoureuse rectitude. Ils tendent encore, conséquence forcée de l’implacable alignement, à faire disparaître un grand nombre de façades intéressantes, de vieux hôtels aristocratiques, et plus particuhèrement dans les rues sinueuses du pittoresque quartier du Marais.

Ces dangers ont attiré l'attention des autorités municipales sur la nécessité de reviser des tracés aussi malheureusementinspirés. Dans un mémoire

au Conseil municipal en date du 27 octobre 1909, le Préfet de la Seine lui communiqua un intéressant rapport de M. Bonnier sur la question.

M. Bonnier considère les « tracés géométriques » et les « tracés aveugles ».

« Pour les voies nouvelles, écrit-il, le tracé part le plus souvent en ligne droite, inexorablement droite, d’un point à un autre, quels que soient les obstacies, les immeubles coûteux, les monuments précieux que le parcours puisse rencontrer (1). Peut-être a-t-on en agissant ainsi, pensé qu’on réaliserait des économies, qu’on obtiendrait un résultat plus agréable. Peut-être suit-on par entraînement, les intentions stratégiques de Napoléon III. Peut-être enfin n’a-t-on pensé à rien du tout (2).»

« Il est reconnu de tous les artistes, continue M. Bonnier, que si certaines ordonnances d’allures classiques comme la rue de Rivoli, la place

1. Notre sentiment est qu’on a procédé « administrativement ». La voie sera tracée à l'alignement, solution automatique, qui ne demandant ni effort d'imagination ni recherche d’archéologie, est à la portée de tout fonctionnaire et s’impose tout naturellement à son esprit.

2. «Les bâtisseurs modernes ont, en quelque sorte la superstition des grandes voies rectilignes. Ils les considèrent comme indispensables dans tous les quartiers d'une ville moderne et les ouvrent, par principe, sans l'ombre d’un prétexte. Combien de ces grandesrues imaginées par les ingénieurs où l’on ne voit passer que des tourbillons de poussière ! » (André Hallays, Conférence sur l’esthélique des Villes. Bulletin de la société industrielle de Mulhouse, septembre 1903.)

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Vendôme, les Champs-Élysées, la place de la Concorde, gagnent à s’aligner sur un important parti pris de rectitude, d’autres rues doivent leur aspect pittoresque, mouvementé, vivant, à des alignements courbes, brisés; irréguliers (1).

« La plupart de nos rues modernes ont été dessinées par des ingénieurs ou des géomètres, à la manière d’un canal ou d’une voie ferrée. Au lieu de s’accommoder des mouvements du sol,on les a nivelés. Au lieu de se servir des monuments, comme de décors heureusement placés, on a préféré les abattre. Aucun souvenir ne paraît demeurer de ces bâtisseurs habiles du moyen âge, qui ménageaient à travers des rues sinueuses une succession rapide de perspectives variées,de tableaux sans cesse chan-

1. « Dès que les cubes ne sont disposés que selon des procédés géométriques, aucune pensée d'art ne peut être exprimée... Il est fâcheux d’abuser de la ligne droite dans le dessein des voies de communication. Une allée dont la direction ne change pas pendant des kilomètres fatigue le voyageur, même si la contrée qu'elle traverse est splendide. Par sa rectitude inflexible, elle contraste avec la nature ; elle ne s’adapte pas aux multiples inégalités du terrain ; elle est si uniforme qu'on n’a qu’un désir, c’est d'arriver à son extrémité. Une rue trop longue fait le même effet. » (Camillo Sitte. L’artde bâtir les villes.

M. Bonnier fait une application de ce principe à la rue de Rivoli : « En doublant la longueur de la rue de Rivoli, Napoléon III, désireux de continuer une œuvre de son oncle, a fait, au point de vue artistique, l'erreur analogue à celle qu’il eût commise en ajoutant un morceau au tableau du Sacre ou en allongeant la colonne Vendôme. Une œuvre d’art est une et la rue de Rivoli se prolongeant jusqu’à Vincen-

nes verrait son intérêt se perdre en proportion de son extension. » L]

geants tels que nous offrent encore les vieux quartiers de Lubeck, Bruges ou Nuremberg (1).

« Jamais il ne viendra à la pensée d’un peintre de chercher un fond de tableau dans nos modernes tracés en ligne droite, dans la rue de Château: dun ou le boulevard de Sébastopol. Au contraire, il trouvera des tableaux tout faits par la répartiton irrégulière des masses, par les jeux d'ombre et de lumière, dans les alignements irréguliers de la rue du faubourg Saint-Honoré, de la rue Saint- Antoine.

« C’est la cassure de Rivoli qui pour le passant venant du Louvre met les pavillons de l'Hôtel de Ville en silhouette en travers de la rue et en brise l’uniformité.

« C’est celle de rue Montmartre qui met le chevet de Saint-Eustache au fond du paysage. C’est la courbe de la Seine qui ramène les courbes du

Trocadéro en vigueur sur le tableau des soleils | couchants du Pont-Royal.

« Les mouvements d’alignement et de nivellement des grands boulevards ne les rendent-ils pas plus intéressants que les autres? Et simagine-t-on le plan de Paris rectifié, la Seine en ligne droite, la Cité et l’île Saint-Louis dans le prolongement l’une de l’autre ? » F

4. Paul Léon. Maisons et rues de Paris. Revue de Paris, 15 août

M. Hallays dans une très intéressante conférence faite à Moulhouse exprime sur cette question des traces d’alignement une opinion qui nous paraît éminemment juste et raisonnable:

« L’alignement, l'alignement implacable, l’alignement absurde, voilà une des caresses les plus évidentes de la laideur de la ville moderne.

« Sans doute pour le libre passage des véhicules, il faut que la chaussée soit enfermée entre deux bordures de trottoirs droites et régulières. Mais, quand il s’agit des trottoirs, c’est-à-dire de la circulation des piétons, ne pourrait-on pas accorder un peu plus de liberté aux constructeurs? Qu'importe qu'une façade déborde de quelques centimètres sur les façades voisines? Cela ne ralentira pas la marche des passants, surtout si le trottoir est large ; car c’est sur les grandes voies que ces irrégularités présenteraientle moins d’inconvénients. Si on laisse ainsi quelque caprice et quelque fantaisie au tracé de la ligne suivant laquelle seront élevées les maisons sur la voie publique, si onne considère pas l'alignement comme un dogme, l'aspect des rues sera changé. Des jeux d’ombre et de lumière donneront plus: de relief aux architectures. C'est toute la ville qui retrouvera le pit-

‘toresque varié, le charmant imprévu des cités anciennes... Pour s’en convaincre il suffit de comparer une fue impitoyablement alignée et une rue

ne |

où ne s’est pas encore étendu le terrible cordeau de l'ingénieur. »

Quant aux tracés aveugles, M. Bonnier n'hésite pas à déclarer que dans leur étude « le souci des belles œuvres du passé a été compté pour rien ».

Et il donne de nombreux exemples des aberrations que dénotent ces tracés :

C’est, à un bout de la rue du Petit-Muse, l'hôtel de Fieubet, construit par Hardouin Mansart, exposé à un retranchement de 3 m. 40 et à l’autre bout l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson, œuvre de Ducerceau, pleine de souvenirs de Germain Pilon, de Philibert Delorme et de la Ligue, exposé à un retranchement moyen de 2 mètres en vertu d’une ordonnance royale du 5 décembre 1830.

Certains monuments historiques classés sont eux-mêmes, situation étrangement contradictoire, menacés par des tracés toujours exécutoires.

C’est le cas de l’hôtel Béthune-Sully, rue Saint- Antoine, œuvre de Ducerceau, dont la façade serait brutalement anéantie sur toute sa longueur et sur 2 m. 35 d'épaisseur et de l'hôtel de Beauvais, rue François-Miron, dont la façade serait entamée sur 1 m. 40 de profondeur moyenne par une ordonnance royale du 4 août 1858. L'hôtel de Soubise,

l’ancienne entrée du manoir de Clisson, l’hôtel Herouët de 1528 et sa tourelle, l’hôtel Jean de Fourcy de 1570, l'hôtel d’Albret de 1550 sont également en vertu d’un arrêté du pouvoir exécutif du 17 janvier 1849 marqués pour la pioche des démolisseurs.

Il est vrai que l’article À de la loi du 30 mars 1887 nous donne cette garantie que les servitudes d'alignement et autres qui pourraient causer la dégradation des monuments ne sont pas applicables aux immeubles classés.

On les exceptera donc de l'exécution du tracé ; mais qu'en résultera-t-11? alors que sur le reste de sa longueur la rue sera élargie, elle conservera le long du monument historique classé son ancienne largeur, ce sera une rue à brusques rétrécissements,une rue à goulots ; l'esthétique n’y gagnera pas et la circulation encore moins.

La solution consisterait à transporter l'opération tout entière d’un même côté de la rue. Mais cette solution se heurte à tous les intérêts des propriétaires et des commerçants de l’autre côté dela rue qui vivent dans l’espérance des fortes indemnités à toucher, le jour de l’expropriation.

M. Bonnier conelut à la revision complète et méthodique de tous les ordonnancements de voies dans l’intérieur de Paris. Cette revision serait entreprise par une commission administrative com-

posée du géomètre en chef; du chef de bureau des alignements, des promenades et plantations ; du chef du bureau des traités et acquisitions ; de l’architecte-voyer en chef et d’un rédacteur du bureau des traités et acquisitions, secrétaire.

Nous ne contredisons point à ces conclusions. Nous les compléterons seulement par cette disposition, pour nous essentielle, en vertu de laquelle les travaux de cette commission, desquels s’inspireront les agents-voyers lorsqu'ils dresseront les nouveaux plans, seront soumis à l’approbation de la Commission du Vieux-Paris. L'intervention effective de cette Commission constituant en cette matière l’indispensable garantie de’ compétence historique et archéologique.

A cette question de la révision des tracés d’alignement est connexe celle du percement de nouvelles voies et de l'élargissement des voies existantes. C’est toute l'exécution des grands travaux municipaux pour lesquels a été votée récemment l'émission d’un emprunt de 900.000 franes. L’exécution desdits travaux doit laisser tomber une manne électorale sur les quatre-vingts quartiers de Paris entre lesquels (chacun élisant un conseiller

municipal) ils ont été distribués en parts égales. « C’est une opération (1). » Le souci de la circulation ne semble pas avoir tenu très au cœur nos honorables, le souci de l’esthétique encore moins. Et Paris ne doit bénéficier de ce bouleversement que dans la mesure où l'intérêt électoral le voudra bien. 4

Qui nie que la rue du Bac ait besoin d’être sensiblement élargie? Il aurait semblé naturel qu’une part notable des 900.000 francs dût être consacrée à cette entreprise. Mais la somme nécessaire eût été trop considérable pour un seul quartier et il ne fallait pas frustrer d’autres, ignorassent-ils la nécessité de travaux quelconques. Le quartier de la rue du Bac a donc eu sa part, mais elle a été affectée à des travaux moins coûteux que ceux de l'élargissement de sa principale voie de communication, moins nécessaire aussi : l’élargissement de la petite rue Gribeauval, à circulation nulle.

Par ailleurs on sait que l'exécution de ce grand plan qui reprendrait, a-t-on dit, fâcheux augure, le fameux plan d'Haussmann, couperait l’Institut en deux et détruirait un des aspects les plus pittoresques et les plus gracieux de Paris, la pointe de la Cité.

Ce plan constitue donc un péril des plus sérieux

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