‹ La Beauté de Paris et la LoiChapitre 89 sur 96 · Voir supra, p · texte numérisé non relu

Voir supra, p

Ensuite de quoi, nous avons indiqué les mesures pratiques qui découlaient nécessairement de ce point de vue transformé et desquelles seules l’on pouvait espérer sauvegarder efficacement la beauté de Paris, mesures contenues d’ailleurs en germe dans une disposition législative récemment votée, qui pose un principe qu'il importerait seulement de développer et surtout de la haute portée duquel il conviendrait de se pénétrer (1).

Si sur ce point la réglementation actuelle, sauf cette réserve, purement théorique en l’état actuel des esprits, est franchement condamnable, il en est d’autres, notamment en ce qui concerne les monuments historiques el Les sites et monuments naturels où les principes qui nous paraissent justes ont été admis mais où les mesures pratiques en dehors desquelles ils demeurent lettre morte n'ont point été précisées. Nous les avons suggérées. , |

Sur d’autres points, les mesures pratiques ont été prises mais auraient besoin d’être mises au point, complétées et renforcées. Enfin nous avons

1. L’article 118 de la loi de finances du 13 juillet 1911. « Avec ce texte, me disait M. Paul Léon, le préfet pourrait faire tout ce qu'il voudrait. » Rappelons que l’administration est toujours maîtresse de donner les autorisations qu’il lui plaît en ce qui concerne les saillies et que dans les contrats de revente des terrains impropres, il ne dépend que d’elle d'imposer des clauses relatives hu mode de construction des maisons.

LORTSCH 19

constaté qu’en ce qui concerne les statues d’excellents principes ont été posés et que, pour ce qui est des affiches, une loi donne au préfet toutes les armes nécessaires.

Ainsi notre réglementation, qui sur certains points donne satisfaction aux desiderata des amis de Paris, quelque insuffisante, quelque malheureuse qu’elle puisse être sur d’autres et sur les plus importants,contient cependant le germe d’une réglementation vraiment inspirée, intelligente et efficace. Oui, il est des dispositions, théoriques, ignorées, je veux bien, maisexistantes, quirecèlent les principes dont l’application serait le salut. En dépit donc de l’allure de certaines de nos pages, nous ne sommes ppint révolutionnaire, non pas que nous redoutions de l'être, mais les mesures par nous préconisées pouvaient se réclamer de textes en vigueur et nous n'avons en somme tendu qu'à une chose : les préciser, les développer, en faire des réalités.

Aussi bien des pouvoirs publics intelligents et vigilants eussent-ils pu dans une grande mesure tirer parti des armes déjà forgées et, partant du fait présent, acquis, obtenir mieux encore.

Il dépendait d’eux de renforcer leurs moyens

d’action et de les compléter. Et s’ils s'étaient fourvoyés avec une mesure qu'ils avaient cru Justifiée dans son principe mais qui dans la pratique devait donner les pires résultats, qui les empêchait, au nom même des principes et des préoccupations qui les avaient inspirés, de l’abroger.

Et à supposer même que lés principes d’une réglementation sage n’existassent point, que tout fût à faire, serait-ce une raison en présence des déprédations de toutes sortes qui, jour après jour, se produisent sous nos yeux pour ne pas réagir contre un mal sans cesse grandissant, pour ne point poser de nouveaux principes, édicter de nouvelles règles, refréner les abus, protéger en un mot cette chose infiniment respectable, la beauté d’une ville, quand cette ville est Paris !

La cause profonde du mal que nous avons dénoncé n’est donc pas dans les mesures réglementaires ou législatives. Voilà dix ans et plus qu'a été promulgué le décret de 1902. On mit six ans à l’élaborer. On eût pu mettre moins à l’abroger. On eût pu, aussitôt ses premiers fruits manifestés, y substituer, par mesure de précaution élémentaire et pour raison d'urgence, les décrets de 1882 et 1884, quitte à élaborer ensuite une nouvelle réglementation en harmonie avec les exigences du temps et tout à la fois ménagère de la beauté de Paris. Mais non, à ce procédé énergique,

mais parfaitement légitime et justifié, ni à aucune autre quieût pu parer au malil n’a été fait recours. L'administration, sans doute épuisée par sa longue gestation, s’est reposée dans la contemplation béate de son œuvre. Et aujourd’hui, dix ans et plus après qu'a été commise cette inconcevable erreur et d’une incalculable portée, elle nous régit toujours et pour un temps encore indéfini !... Et comment serait-elle désavouée quand, sur d’autres points, l’administration n’applique même pas les armes, plus que suffisantes, qu’elle possède !

La cause profonde du mal est dans les hommes, chez ces fonctionnaires et ces gouvernants, indifférents et veules, quand ils ne sont pas complices. Sur eux pèse tout entière sinon la responsabilité des conséquences immédiates du décret de 1902 en tous cas celles du perpétuement de cette funeste mesure. Paris se fait tous les jours plus aid et menace ‘de n'être bientôt plus qu’un champ d’horreurs. « Et dire qu'on ne fait rien ! » tel est le cri du public stupéfait.

Malheureux public! il n’a qu’une voix pour protester contre l’enlaidissement de son pauvre Paris, qu'un sentiment pour flétrir l'administration négligente, routinière et peut-être intéressée qui tolère un tel, sacrilège. Et cette irritation sourde n’a point été pour rien, sans doute, dans la fermeté insolite qu'ont manifestée dans certaines occasions

oo récentes les pouvoirs publies. Mais cette attitude de mécontentement correct n’est point suffisante. Aux grands maux les grands remèdes. Et aucun ne-sera trop fort pour secouer cette force d’inertie d’une administration décidément par trop optimiste:et mettre en branle ces messieurs de l’État et de la Ville, satisfaits et récaleitrants.

Les pouvoirs publics ont{failli. À l'opinion publique, souverain Juge et suprème autorité, de se prononcer et d'agir. Aux Parisiens desauver Paris!

«Ilest à Alan, petite commune de la Haute- Garonne, un délicieux portail gothique qui servait jadis d'entrée à l’évêché. Ce portail est un vrai bijou de pierre... Aussi, un antiquaire n’a-t-il pas hésité à l’acheter dans l'intention de le revendre à quelque millionnaire américain.

« Donc, l’autre jour, l’antiquaire est arrivé à Alan avec une équipe d'ouvriers chargés de démolir le portail en numérotant soigneusement chaque pierre. Le maire s'y opposa.

«— Pardon, dit l’antiquaire, le portail est à moi. Je l’ai acheté et payé à son propriétaire.

«— Possible, mais ce portail restera chez nous... Nous ne voulons pas qu'il aille orner le parc d’un marchand de cochons, à Chicago !

« L'antiquaire revint accompagné d’un avoué.

La gendarmerie apparut — et se rangea du côté du vandale. Le maire n’hésita pas : il fit sonner le tocsin et bientôt la population de la ville, massée devant le précieux portail, se montra résolue à défendre, même par la force, ce droit moral qu'ont des citoyens sur un monument témoin de l’histoire de leurs aïeux.

« Et l’antiquaire dut se retirer, sans insister.

« Voilà qui est bien. Les habitants d’Alan nous donnent une leçon de civisme. Quand donc les Parisiens défendront-ils eux-mêmes la beauté de leur cité que menacent tant d'hommes d’affaires, tant de vandales (1) ? »

Page 1