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La beauté du diable

Au dîner, ne voyant pas Nicolas Bourrlane, et l'haure s'éeoulant, on avait frappé à la porte de son cabinet de travail. On était entré et on avait trouvé le financier le front appuyé sur son bureau, la cervelle éparpillée partout comme de l'écume blanche mêlée de rouge, et un revolver dans sa main crispée, l'index encore sur la gâchette.

Le suicide de Bourrlane fit grand scandale dans Paris et surprit bea'' .up de gens. On savait qu'il avait été mêlé à des affairai, dont plusieurs n'étaient pag sûres, mais on ne pensait pas, de par le train qu'il menait, les fêtes qu'il donnait avenue Hoche, que sa situation ftit désespérée.

Désespérée, çUe l'était. Et même au delà de ce qu'on pouvait Imaginer.

Ce fut la ruine complète, absolue, Irrémédiable, et, les affalies liquidées, il resta à Nathalie Bourrlane, la veuve, dix doigts pour vivre et pour faire vivre Michel et Laurent, ses deux, fils encore jeunes. Or, elle avait passé sa vie dans le luxe et ne savait que faire de ses dix doigts.

Du jour au lendemain, quelle chute !.,. La veille, ■elle habitait un appartement de trente mille francs par an, encombré d'ob^ jets d'art et d'adi^iirables inutilités ; le lendemain, elle se vit reléguée au quatrième étage, sur la cour, d'une pauvre maison de la rue Noilet, aux Batignolles.

Avant de s'adresser à son frère, le comte Hubert de Croix- Vitré, qui ne quittait guère §oa domaine de Royaumont, dauf> les Vosges, mais avec k^quel, du fait de Nicolas Bourrlane, îo\it«8 relations avaient cessé depuis des années, elle essaya de trouver autour d'elle d« i'occupatlqn. EllB se heurta à la nnlsèr# de tous les Jours, b. toutes iç-s nurniUatioas, eu:^ rBhuf/ades, au* values promesses. Elle avait été trsp riche, ojl «'avait aucune conflance çn sa pauvreté.

Le peu d'argent sauvé du naufrage s'en alla. Les dettes vin-

4 LA BtÀUTF, DU DIABLE

rent. Les loyers furent en retard. Le boucher et le boulanger se lassèrent de fournir à crédit.

L'avenir se dressait, hideux, avec un cortège «lïaré de l«ntônaes.

Alors, elle s'«nhardit à écrire à son frère :

« Si tu ne viens à mon aide, je n'ai plus qu'à me tuer, et « J'y songe... «

Elle patienta quatre jours, huit jours.

Après quoi, n'ayant plus d'espoir, elle descendit acheter du charbon, qu'elle porta chez elle caché au fond d'un panier, calfeutra portes et fenêtres, boucha la cheminée et, traînant le réchaud au milieu de la chambre à coucher, pendant que ses enfants dormaient encore, elle l'alluma, aimant mieux s'en aller avec ses fils que les laisser seuls derrière elle, sans affection et sans appui.

Elle s'étendit près des petits, qui l'entourèrent de leurs bras sans s'éveiller. Elle ferma les yeux et souhaita la fin au plus vite.

Presque au même instant, on sonna avec vigueur.

Elle crut qu'elle se trompait et que c'était déjà le poison du réchaud qui troublait ses oreilles.

On sonna derechef et même on frappa avec insistance.

Qui venait la distraire, dans sa hâte de mourir?

Une voix cria de l'autre côté de la porte :

— Hé I madame Bourriane, ouvrez donc... C'est pour une lettre chargée...

Elle renversa le réchaud dans la cheminée et alla ouvrir. Le facteur tendait une enveloppe en haut de laquelle quatre mots flamboyèrent :

« Valeur déclarée : mille francs. »

Elle signa le carnet d'une main tremblante. Et quand elle fut seule, elle déchira l'enveloppe. Un beau billet beu s'en échappa. Mais ce qui valait mieux, c'était la lettre du comte de Croix- Vitré, qui l'accompagnait :

« J'ai appris ton malheur En t'adressant à ton frère, tu lui « donnes le témoignage d'affection qu'il attendait de toi depuis « longtemps. J'ai trouvé ta lettre à mon retour d'une courte « excursion de l'autre côté des Vosges. Ce billet de mille francs o est pour parer au plus pressé J'ai mieux à t'offrir. Viens « à Royaumont. Je n'ai pas d'enfant, hélas I Tes fils seront « les miens, et ma Suzanne, rna femme chérie, sera vraiment « ta sœur... Viens-tu ? »

Deux semaines après, jour pour jour, vers quatre heures, sous le gai soleil d'un après-midi de printem.ps, elle descendait à la gare de Laitre, dans le Val-d'Ajol. Le train ne déversa sur le quai que trois voyageurs ; c'était Nathalie et ses fils. Elle r»mit à un homme des billet» de troisième classe, passa la carrière et demanda ;

— De Royaumont, s'il vous plaît, aucune voiture n'est venue, ce soir ?

U ÙEAUTâ DU OlÂULS 6

— Ah I ût l'homme... Vous êtes la nouvelle domestlqu» iu château 7

La brui>e figure de Nathalie devint terreuse ; ses yeux noirs se firent inquiétants.

— Non... je ne suis pas celle... Je ne pense pas... Je croyais qu'on serait venu nie cliercher...

— Du reste, nia huime l'euune, voici M^e la comtesse...

Au grand trot de deux cohs superbes, un ianuau louruait le *hennn et vini s'arrèier devant la siaiion. Une Julie créature <jn descendit, petite, d'une allure vive et yracieuse, et s'avança V€rs iSaiiialie eu sounam. C'était ia comtesse de Croix- Vilré ; kes deux belles-sœurs ne s'étaient jamai^ vues.

Et Suzanne, avec une Iranclnse tendre :

— VouJez-vous m'embrasser ? Je vous reconnais au portrait îue mon mari m'a lait de vous... Et je suis heureuse que notre lie devienne commune...

Nathalie tendit les mains que serra Suzanne et qui étaient de glace. Elle avança le visage. Suzanne embrassa. Nathalie se laissa faire et ne rendit pas le baiser. On fit monter les enlants sur le devant du landau. Les deux lenimes s assirent en face. Les cobs repartirent en allongeaui, l'ecunie aux mors, et faisant sonner leurs gourmettes.

Un peu gênées d'abord, ce fut un silence de quelques minutes. Elles formaient ainsi, l'une auprès de l'autre, un contraste frappant : la comtesse, très blonde, avec des yeux extrdmement doux ; l'autre brune, aux traits accentués, du même âge toutes deux, mais Nathalie paraissant plus âgée de dix ans à cause des dernières catasiruplies qui avaient ravagé sa beauté. La voiture suivait la rouie qui boide la rivière, en remontant vers les cliènes et les bois de la Vèche. D-u bout de son ombrelle, la comtesse désigna toute la vallée de la Combeauté, à droite et à gauche, avec ses champs, ses pâturages, ses coteaux, ses fabriques, ses forêts.

— Déjà, nous sommes chez nous, dit-elle. Le domaine commence presque au sortir de la gare... Car, depuis que vous l'avez quitté, Royaumont s'est encore agrandi. Le château de la Louvière est à nous, mainlenani, avec ses bois et ses fermes... ainsi que la terre de Clairsemé... L'ancien domaine vous est plus familier, et de l'autre côté du pont, là-bas, je n'aurai plus besoin de vous renseigner.

— Non... Je m'y reconnais... Nous allons passer devant la scierie de Malgoutte, puis nous laisserons sur notre gauche les forges de la Tremblade... 11 y aura ensuite le raidillon qui contourne les ruines du Clos-des-Moines, et, de l'autre côté du ■Val-des-Roches, sur la hauteur, en avant de la forêt d'Hérival, C'est le château de Royaumont... dominant le paysage comme un oiseau qui plane.

Nathalie resta un moment rêveuse et dit, tout bas, avec ua soupir :

— Royaumont ! Mon Royaume t... ainsi que portent les armes de mon frère.

— Royaumont qu'il aime et dont il ne voudrait pas se sépa rer jpour le reste du monde !.. Royaumont... Son royaume I... dit Suzanne, avec une sorte d'eniiiousiasme religieux.

Bientôt, sur la côte, adossée à un immense bois de hètre< et de sapins, mais avec, par devant, des terrasses successive^ qui dégringolai-eut jusqu'à la Comt)eauté, appparut la mass^

B u BEAUîe nu diabll

enrréfl das bâtiments du château. La voiture montait lentement. La route était en lacets, contournant la côte. A un tour nant, Suzanne, joyeuse, s'écria :

— Regardez... \ oiià mon mari, là-haut, sur le perron, qui nous fali des signes...

En effet, un homme agitait son mouchoir. Elles répondirent de leurs mains gaiitées. Cinq minutes après, le landau entrait dans la cour ei Croix-Vitré s'avança, souriant :

— Sois la bienvenue dans notre royaume, ma>hérie, dit-ll à sa sœur... En y retrouvant tes souvenirs d'enfance, tu oublieras ton malheur présent... Tu os, chez nous, désormais che* toi... Notre aftection le le rappellera -sans cesse.

Et enlevant les de%i petits dans ses bras robustes, il leur montra l'horizon :

— Aussi loin que vous pouvez voir, tout cela m'appartient... Et vous pourrez vous amuser là sans jamais sortir de chez vous 1

Il les reposa par terre, les contempla une seconde, vigoureux, bien découplés, et son regard, un moment attristé, alla chercher les yeux bleus de Suzanne. Les yeux bleus se troublèrent aussi. Cela ne fut qu'un éclair, mais l'éclair venait d'illuminer l'intime regret de ces deux âmes. Chez lui, cela voulait dire :

— Pourquoi ne m'as-tu pas donné deux garçons, comme ceux-là 1

Et chez elle :

-^ Mon amour, si vrai et si profond, n'adoucira donc jamais ton regret ?

— Vous vous êtes embrassées, j'espère, fit le comte aux deux femmes.

— Moi, ie l'ai «mbressée. dit Suzanne... Mais, elle... non...

— Eh bien ! et toi, Nathalie? Tu peux la remercier, je t'assure, car lorsqu'elle apprit ton chagrin et ta misère, c'est elle qui s'est écriée, avant moi : « Puisqu'elle est malheureuse, il faut qu'elle vienne partager notre bonheur. »

De nouveau, la jolie châtelaine tendit sa joue rose et fraîche, et la veuve, cette fois, l'effleura de sa lèvre tlétrie. L'envie mordait son coeur. Et ce fut l'envie qui, avant qu'elle pénétrât dans le château, lui fit jeter un coup d'œil circulaire sur le vaste horizon qui s'offrait à elle...

Tout Royaumont était là d'une rive à l'autre, d'une ferme à une autre ferme, d'une forêt à une autre forêt... Royaumont, Mon Royaume.

Les comtes de Croix-Vitré le possédaient depuis Henri r/, qui le leur avait donné. En 1792, pendant l'émigration, les biens furent dispersés et vendus et ce que put faire l'ancien comte Philippe, ce fut, de racheter le château à demi ruiné, avec quelques bandes de terres aux alentours. Il s'y installa.

Et dès lors, sa vie n'eut plus qu'une pensée, un rêve, un but, Ireconstituer le domaine tel qu'il l'avait reçu de ses ancêtres et léguer à son fils Hubert et à sa fille Nathalie ce domaine re^ constitué 1 II n'eut pas d'autre ambition. 11 aurait pu accepter quelque charge à la cour, vivre h Paris. Il ne le voulut pas. Làhaut, dan? son aire, il déploya contre les paysans qui avalent acheté les parcelles de Royaumont, une âpreté féroce, une rus©

Sui jamais ne se trouva "au dépourvu, une tension d'énergie, e volonté obstinée, à'mtelligence, extraordinaire. Ce ne fut plus un gentilhomme, ce fut un homme de la terre, un paysan

LA BKAUÏIi DU DlABLli 7

«ux prises av«c des paysans. lî guetta leurs besoins, leurs fa^ blesses et leurs défaillances. Et de tout, 11 profitait. Il vécuî* jusqu'à son dernier jour, à l'affût de lous les événements, de toutes les occasions, se remuant à l'aise dans rarsenul ues lois, tendant son vaste filet comme une araignée à toutes les mouches. Près de quarante années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le domaine s'arrondit pré par pré, terre par terre, Loi» par bois. Les grandes joies, les suprêmes triomplies, les intimes et profonaes jouissances de cet honim« lurent le jour où quelque mouche tombait dans sa toile et où il réussissait à agrandir Royaumont d'un lopin de plus I...

Roueries, âpreté, patience, avarice, cruautés, il eut tout cela. Pour mener à bien cette œuvre gigantesque, il fallait du génie. Ce fut une passionnante histoire que cette lutte opiniâtre contre tout un pays.

Et quand le vieux Philippe mourut en 1840, son œuvre était presque achevée. Au moment de mourir, il fit appeler son fils et, à travers ses derniers spasmes:

— Il manque... à Royaumont... pour le rendre pareil à notre royaume de 1792, la terre de Clairsemé, le manoir et les bois de la Louviive... Jure... que tu n'auras point de repos... tant que ces propriétés ne seront pas rentrées sous notre nom...

— Je le jure... avait dit l'enfant, grave et les yeux pleins d« larmes.

— Tu seras... à ta majorité... le maître de Royaumont... Jure que... tu ne le quitteras lamais... que ta vie se passera à le surveiller... et que tu le laisseras à tes enfants... agrandi et prospère...

— Je le jure...

Alors, le vieux S'en alla tranquille. Il avait fait un testament par lequel il exigeait que son fils héritât de l'ensemble du domaine, réservant à sa flile l'équivalent de cette fortune en valeurs mobilières.

Plus laid, le mariage de Nathalie avec Bourriane se fit contre la volonté d'Hubert, et la rupture fut complète entre le frère et la sœur. Il fallut la ruine de Bourriane et le coup de pistolet final pour amenor la réconciliation qui venait d'avoir lieu.

Croix-Vitré hérita du comte Philippe son amour de la terre, mais non son âpre;é et son avarice. Il sut attirer à lui l'affection de tout le pays, mais, h l'égal de son père, il garda l'orgueil de Royaumont, qui fut son unique plaisir et son uniqut souci.

Cet homme de bien n'eut à se reprocher qu'une seule faute. Une seule journée de sa vie resta, dont le souvenir faisait monter la ronjreur à son front, et, en cette journée, une seule minute, penda/it Inqnelle 11 avait insulté un malheureux en outrageant sa pauvreté.

Ce fut un peu avant son mariage avec Suzanne, vers 1860. Un matin d'automne, d'un automne boueux et humide, il sortait rlu château des Hputes-Bruyèies, où l'avaient retenu depuis huit jours des réunions de chasse. Devant la grille, il prenait congé de ses amis, en attendant qu'on fit approcher le brealj qui devait le ramener à Rovaumont Us venaient de déjeuner longuement. Peut-être étaient-ils excités par cette vie de plein air, grisante comme du Champagne. Peut-être, avant de se qult^ ter, avalent-ils bu plus que de raison. Ils étaient très gaii tt riaient, en jeunes fous, riches, robustes et pleins de sève.

I U BEAUTÉ Î)U DIABU

Cn mendiant portaui besace s'approcha, traînant le pied. Bous sa baibe en broussailie. très brune, il paraissait jeun© et fton allure éiait, à la fois. Qère et timide.

Déjà, le comte avait sa botte sur le marchepied du break, fuand le ciiemineau tendit la main :

— S'il vous pian, monsieur, de faire l'atuuône à un ouvrier sans travail ?

— Sans travail ?... Toi ?... Avec des épaule» comme le» tiennes î

Puis, tout à coup, Croix-Viîré se ravisa :

— Va pour laumùne... mais, du moins, gagne-la 1... L'avenue défoncée par les pluies, éxaiî un cloaque. Le comte

jeta par terre un iouià qui disparut dans la boue.

— 11 est à toi, si tu le ramasses avec tes dents I

Le chemineau pàU; et recula, eflaré, avec un rire — le rire de convoitise pour cette belle pièce dor qu'il avait vue reluire... puis le rire séieiguit sur les lèvres convulsées et une flamme 8'alluma, siuisire, dans le noir profond des yeux...

Et le comte et le mendiant se regardèrent...

Si Croix-\itré avait pu pressentir ce quallaii entraîner de ruines, ve qu'allait faire verser de larmes et de sang, ce moment d'oubli, celle minute joyeuse, il se fût précipite aux genoux de cet homme en lui ds.-^nan-lant pardon...

— Eh bien : va, dii le comte... Hésiterais-tu?

— Non... parce que j'en ai bien besoin... Sans cela ! I !

Le mendiant s'agenouilla dans la boue... se mit à rire, une seconde fois, en relevant sur Croix-Vitré des yeux suppliants...

Îiuis baissa les épaules jusqu'au ras du sol... 'Son front toucha a boue, son menion s'enfonça dans la boue... ses lèvres sentr'ouvrirent... et ses dents saines et blanches fouillèrent la boue... Il se souleva, dans un haui-le-cœur... puis se rejeta dans la boue, avec une rage folle... et, tout à coup, se redressa, ayant aux dents la pièce d'or qui allait lui permettre de vivre pendant des semaines sans soufîrir... Debout, le visage immonde... effrayant et la bouche toute noire... debout devant le comte interdit... debout, les yeux sanglants et le visage terrible...

Et crachant les saletés qui alourdissaient ses lèvres, essuyant ces choses qu* dégouttaient de sa barbe, il dit, farouche :

— Je ne vous remercie pas, vous savez ?

A grandes enjambées, il s'éloigna, ramenant d'un coup d'épaule, sur le dos, son ballot de bardes, et Croix-Vitré, après la méchante action qu'il venait de commêitie. se sentit amoindri vis-à-vis de lui-même et se méprisa. Il eut im geste instinctif de courir vers le meiidianî qui s'en alîait, courbé sous la charge de cette honte subie ; il eut envie de le rappeler pour lui dire une bonne parole, la parole d'un homme à un autre homme, celle qui fond les cœurs, qui fait oublier et qui change les haines naissantes en amitiés éternelles.

Mais l'autre était loin, déjà, et marchait sans se retourner...

Le souvenir de cette heure pesa comme un remords sur la vie du comte Encore maintenant, après les années écoulées, lorsque ceite petisée lui venait, il se voilait les yeux commA pour ne la point voir. -

S'il avait su la vérité entière, son remords se fût accru d'une épouva.riie ; le meiidiant n'avait pas quitté la contrée. Le hasard fit au' il trouva de l' ouvrage au Moulin- Joli, sur la 1!-

La tiSAOlE DU DIABLE tf

liuttj de Royaumont. Il resta Jà, inconnu, honnête, obstiné. C'était un Leau et solide garçon aux yeux bnlianis d'une vi« intense, La meunière, qui eiau veuve, s en épiil. A sou arrivée, elle lui avait demandé simplement son nom :

— Jérôme Marijeroux... venant des Ardennes... charpentier de son état...

Sou mariage ht de lui le plus riche meunier du Val-d'Ajol, mais sa lenmie mourut quelques années après en donnant naissance à une lllle.

Alors, Il vecui seul, au iMoulin-Joli, attendant son heure, car, au lond de son àme, couvaii un aiioce desir de vengeance.

Jamais, Cruix-Vitré ne soupçonna le nieiidiunl dans cet homme au visage rasé conipieienieni. Le comte le rencontra, ne le reconnut point et des reJauons de ijon voismage s'établirent entre eux.

Longtemps, le chemineau chercha vers quel point le plus sensible du cœur il pouvait atteindre Croix-Viire.

Maintenant, il n'hésitait plus... Il avaii ciioisi Suzanne I

La comtesse avait conduit Nathahe dans l'aile* dû château qui lui était destinée.

Tout y avait été préparé avec soin, dans l'attente de la nouvelle venue, ahn qu'elle piii retrouver autour d'elle les raffinements du luxe auxquels la veuve de Bourriane était habituée. Mille jolis bibelots s'étalaient la, assembles par la délicatesse d'une lernine, et d'une temme qui se taisait grande joie de l'arrivée de celte étrangère dans sa vie.

Quand, toute souriante, elle l'eut mise en possession de i'apparienient, Suzanne lui dit :

— A présent, je vous laisse... Promettez-moi seulement d'ètr* heureuse ?...

— Je vous le promets I dit Nathalie, les yeux voilés — et presque comme une menace.

Le soir, après diner. la veuve ouvrit ses fenêtres et sortit sur le vaste balcon de pierre qui courait le long du château, à cet étage. La lune éclairait la campagne. Une auire àme que la sienne se fût attendrie de cette uaiure si paisinie à laquelle tant de souvenirs d'enfance la rattachaient — devant Ihorizon des montagnes couvertes de forêts — devant le ruban d'argent de la Combeauie qui se nouait et se dénouait a ses pieds pendant que les lointaines fabriques, dont le travail ne cessaii pas, faisaient fuser, du haut de leurs immenses clieminées, des milhards et des milliards d'étincelles qui s'éteiguaieni, comme un feu d'artifice, dans le caime d'un ciel très bleu et très pur.

Tout à coup, elle courut vers la chambre où, déjà, reposaient ses deux, fils.

Ils ne dormaient pas encore, tenus en éveil par toutes ces choses inconnues.

Elle les prit dans ses bras, les porta sur le balcon.

Et comme en un accès de délire maternel, d'ambition effrénée pour ces petits avec lesquels elle avait "voulu mourir et lont l'avenir l'avait tant efirayée :

— Regardez... Regardez bien de tous vos yeux... Michel Laurent, regardez I.,. Ei souvenez-vous toujours de ce que je vaii^ vous dire en cette première nuit passée sous ce toit... Royau- DQont sera votre royaume... c'est moi, c'est votre mère oui voua i« lure ! ^

' Puis, elle rêva, longtemps, dans les ténèbres...

Où trouvèraîî-elle, en c« ménage si uni, la ûsaxivé p» 1«^ quelle entrerait la discorde — ainsi qu'on entre un co}a dan» une pièce de bois pour ia faire éclater?... ..

Minuit sonnait à rhorloge d'une église, très loin derrière les

Elie crut voir, en bas, le long de la terrasse, prrs de la rivière, un homme qui se rapprochait, res1r.lt à regarder les fenetre$ du château, puis s'éloignait lentement dans la brume qui montait de la Combcauîé? „ ^ ^„

— Qui est-il, celui-là?... Un rôdeur? Ou un amant 7

Celui-là. c'était l'ancien chemineau, le mendiant à la pièce d'or...

Jérôme Marbernux. ^ ^ ,,,^ , ,^ ^.

Dès le lendemain sa vie fut consacrée à ] étude de ce ménage et pendant que le comte et Suzanne s'abandonnaient a la loie d'avoir en recueillant la veuve et .ses fils, accompli une généreuse action, deux yeux veillaient sur leur bonheur, pcrjtant les plu.s intimes de leurs pensées, essayant de deviner les rêves les tristesses qui se dérobaient, les regrets, les amertumes qui suigissent parfois dans les existences les plus droite» et les plus heureusc'S. „ . , ■ * „5„»

Ces deux cœurs du reste s'ouvraient à elle «t n avaient pomi de dessous. , - * ,„ ,.^

Ah 1 ce qu'elle vit tout de suite par exemple, ce fut leur r«cret profond de n'avoir pas d'enfant! Les années s étaient aioutees au.x années et leur amour, à Cfs deux êtres pourtant si rohii'îtcs et si sains, et si benux ! était resté stérile. Us, ne s'y résignaient pas. Chacun cachait à l'autre son chagrin.

la niTit veiine, Nalh.ilie apercevait, presque tous les soirs,

la même ombre errer le long de la terrasse d'en bas, puis

s'éliiii^ner ,

Elle le dit un matin a Croix-Vitré devant se femme.

Il se init ;i rire. ,, . ,, r,«

xe ^oic p^p inquiète. Ce ne peut être que Jérôme Marb^

roux, le uiait;:c-meuiiior. fl a tendu des pièges à loutres tout

le lonf! (le la rivière N'est-ce pas, Suzanne?

NHfhatiP devint attenlive . ^. ^ ,

C'est niif^ la voix .!e la comtesse s'assourdit brusquement

et qu'une pflleur s'énan.li! sur ce visage resté pur et fraj»

comme celui «l'une ioune tille, quanfl elle murmura :

— On qip'lque rôrleur? Le pavs n'est pas sûr. La prox.imlM de la frnntiôre nous amène des vagabonds, contrebandiers, braconniers, déserteurs... .

— Non, c est Marberoux. je te dis. Je l'ai vu, moi aussi, plusieurs fois. , , ., ..„,., „„

la nâipur do Suzanne s'accentuait et le cœur de Nathalie se tronfUiit d'e.-^pérance. car elle devinait un mvstère. Tous les mysièrt-s étaient bous à exploiter et devaient servir ses dess' ins ^„„

Dès le niMtin-là, elle iut sur ses ;?ardes. Suzanne ne prononça plus nnf pornlo. n'écrivit plus une lettre, ne fit plus un pas, hors ihi ch,lieau sans que parole, lettre et promenade, n eussent une espionne invisible

Et voici ce que vit l'espionne : ,,,

tcr-^gue ia comtesse sortait seule, Marberoux, «omnae êh

l'avait ^ettée, surfrlssalt sur son pasiasre, tantôt m contentait âe la suivre, de loin, parce que ?ans doute, 11 devinait un obstacle à ces rendez-vous. — tantôt l'accostait dan? les détours de.s sentiers rocheux. nnr?>s s'être assuré que personne ne pouvait le surprendre. Ohlieée. ponr ne point se trahir, è des précatition? infinies. Nathalie rtourrlfine n'osait s'aventurer trop près d'eux. 0"^ ?e passait-i] en ces entrevues T Elle eût payé Cher pour le savoir.

Souvent, elle .se trouva soudain en présence de ^a comtesse, apr^s ces rencontres, et ^lle pouvait juper de l'anaroisse de là .jeune femme. Suzanne, pleine de fièvre, faisait semblant de nô pas l'apercevoir, mais Nathalie l'arrêtait :

— Vous n'avez rencontré personne qui vous ait effrayée?

— personne, ie vous assure...

Son rire nerveux était une certitude de phis an'elle mentait. Pourauoi ces mensonges si elle n'étnil pns coupable ? Une pensée mauvaise amennit un sourire dans les veux dp la veuve.

Elle remnraua bientAt un changement subit dans les habitudes de sa bellc-sfpur.

Alors, qu'autrefois la comtesse sortait tous les tours, amoureuse du crand air el rie la nromorade à nied par les côtes et les bois elle- s'enferma chez elle, ne rruitta plus les terrasses ombracées et le= abords immédiats du rhSteau. On eût dit aue. même l.'^ où elle se sentait sous la nrotpction de son mari, elle conservait matg-ré tout le va!?ue effroi d'im dnncrer, car elle ne se basarrlait qu'avec crainte iusmi'^ Is rivière Deux ou trois fois, nuanrl aopnrut au bord de l'eau la haute silhouette du maître-meunier nu! la euetttait, elle se hâta de remonter vers le sOr abri de Royaumont.

Nathalie pensa :

— Elle a deviné mes soupçons et elle se tient sur la défensive...

Cette situation sincTilière dura quelrrues semaines, sans que Nathalie pût surprendre la preuve au'elle attendait. Aux observations de «on mari, Suzanne répondait qu'elle était souffrante. Elle semblait souffrante, en effet, et chose étrange, cbaaue fois qu'elle avait à explinuer ainsi la vie de repos à larruelle elle se contraignait, ses traits se transfiguraient, une ardente expression, une expression de ioie inouïe et presque divine passait dans la pureté de ses veux d'enfant, Sn bouche tremblait 'comme si elle avait voulu lai^^ser tomber un serret sur le coeur en fête de Croix-Vitré, puis elle se taisait... l'beiire, sans doutô, n'était pas encore ■^•enue de conter son bonheur...

Et, foute ?i son idée fixe, Nathalie se disait :

— Elle a des remords... elle finira par se trahir...

La parente pauvre avait pris de l'autorité ^ PovauTnnnt, aimant f\ s'occuper de ce qui s'v passait, surveillant le personnel et s'en faisant aimer. T. a comtesse n'en prit point ombrao'e, pas pins aup son mari. Ces deux créatures d'élite, n'ayant lamais été trahies ne vovaient iamais \p mal. ' — î.alssons-ta faire, disait Suzanne, plie e<;t Père et se trouve Chez nous dans une condition inférieure, EUe veut reconnaître par les soins (ru'elle donne ?i notre maison le service que nous lui avons rendu. Plus nous paraîtrons lui en savoir gré. et plui CP «ervlce lui sera facile à supporter.

C'est ainsi oue Nathalie prenait lemtecaeBt Tautoxltâ qu'09 lui abandonnait

Marberoux venait parfois au château. Croix-Vitré aimait •on allure pittoresque, sa parole animée et vibrante, la vivacité de son esprit. Il l'avait reçu à sa table, à, plusieurs reprises, certains jours de cha>ise.

Chaque fois, la veuve avait surpris le regard de l'ancien chemineau brûlant de tianime le visage aiangui de la comtesse. C'est alors quelle jeta la première pierre dans l'onde calme d'un bonheur que rien n'avait troublé jusque-là.

C'était un jour où le frère et la sœur se trouvaient seuls. Marberoux venait de s'éloigner. Et la comtesse, qui avait paru plus soutirante, avait regagné son appartement, nerveuse et les yeux, noyés de larmes.

— Mun frère, dit !a veuve, je suis trop ton obligée pour ne pas veiller sur ton existence de paix et de joie... Et je serais coupable si je ne t'avertissais pas...

Hubert abaissa le iournai qu'il lisait. Et non sans surprise :

— M'averiir de quoi, je te prie?

— Suzanne est souffrante.

— En effet, depuis quelque temps, mais je suis sans inquiétude...

— II se peut, après tout, que ce ne soit qu'une souffrance... morale...

— Ce qui veut dire ?

— Ce qui veut dire que tu es aveugle si tu ne t'es pas encore aperçu que Jérôme .Marberoux lui fait la cour...

— Eh bien I dit le comte en riant, dédaigneux, c'est lui qu'il faut plaindre.

— Peut-être ! murmura-t-elle, en dessous.

Et sa paroie tomba comme une goutte de poison distillé par ses lèvres pâles.

— Qu est-ce qurî tu sais ? Pourquoi hésites-tu ?

— Toutes les fois que Suzanne sort pour une promenade à pied... c'est pour un rendez-vous avec cet homme.

— Tu mens I

— Mon frère ! dit-elle, indignée.

II soupira, anxieux. Déjà, le trouble était dans son âme.

— Pardon !... Mais parle, sans rélicence... Qu'as-tu surpris en ces rendez-vous ?

— Rien, car ils sont prudents... et je ne peux pas les suivre de trop près..

— Suzanne ne sort presque plus...

— Elle a deviné mes soupçons.

— Ah ! non, non. je ne veux pas te croire... fit-Il avec violence... ce serait infâme 1

Ils restèrent silencieux. Le poison corrodait ce cœur, si confiant toujours.

Elle dit, insinuante :

— Veux-tu que je veille? ou veux-tu t'en occuper seul T Il hésita. Puis, sa voix se fit enrouée quand il dit:

— Je me tairai... Toi, veille et avertis-moi I...

Le lendemain, vers quatre heures, silencieuse et immobile dans un petit kiosque bâti à l'angle de la dernière terrasse, Nathalie aperçut Suzanne qui descendait seule, une ombrelle à la main, vers le bord de l'eau. Elle s'assit sur une chaise rustique, à l'ombre d'un quinconce de très beaux frênes et la rivière d'argent roulait à ses pieds avec un bruit de caresses. Elle B'était pas lô depuis cinq ininntes que ]e factaur, qui

fôtre'et^s'^ol ïîïït^' ^'^^^^^"^' ^®"^'* ^ «"^' ^"^ remettait une La comtesse examina d'abord l'enveloppe, comme si elle avait voulu reconnaître l'écriture, la déchira et parcourut la lettre. Elle eut un geste de colère, froissa le papier et le lança dans p1er"es courant l'emporta, le bousculant contre les

— Il y a du Marberoux là-dessous I pensa la veuve nrfl^^.tri?^^^ ^'^ descendre. Elle n'avait pas peur d'être surmrm ,Ue n^ Vr^'l^L^ ^^'^^'^ "" ^oudc brusque dcvant Royaufn^T.J ïl ^^ yal-d'Ajol Un remous avait enlevé la lettre qui roulait au milieu de la Combeauté. blanche, pareille à un

*Trer n«?n?r°9'b^?'^'''^':?^^-^^^^ ^^^^ ^^ rive ? Comment l'atarer jusque-la ? Parfois, elle voyait le papier qui, tout à coup s arrêtant contre une roche, se reposait"^ dans un paquet d'he?: ïnp ï^'U^^if^^^^ f^ F^""^ ^^"^- Nathalie ne le perdait pas de )^L ^% ^^^^^^' ^^ ^°"^ ^" "^ord. Le papier se rapprocha So i.Ji^- ^o^f^^^t. Avec une gaule ramassée dans la prairie, pi «,^ 1 ^^' doucement Mais, déjà, il était tout imprégné d'eau hra of 1 ^ ^^ a" ,^",^ K^^ ^^^^'t ^^^ P^^rtie s'en détacha, sombra et la moitié de la lettre seulement lui resta dans la main

^i ■ x^®/" ^^^^* ^ ^^™i effacée et les lignes comme tailladées, inégalement. Voici ce qu'elle put lire?

« ... à mon amour... vous ne... mon ardeur et ma vie « espère... Je vous aime tant que c'est folie ! Ne plus vous voir" « mais vous quitter... surveille... ah ! prêt à., un sourire et « des larmes... deviendrais fou... après-midi, demain. .

vi^^ signature avait été coupée et s'en était allée au fll de thalie «^'jér'ôm^e"'/" ^^^*^" suffisait pour le triomphe de Na-

rrlf^^^y^ courait au château, toute frémissante. Elle fut obli- ^n^«%'^'''^^'^' d'attendre que son cœur eût cessé de battre, ae se composer un visage douloureux avant de se présenter devant son frère. Elle eut même l'air de le fuir quand elle i^luPh hT.T/^ elle a^-'-^ii voulu échapper à toute qSestmn tt triste "" ^^^^ ^"^' baissant la tête, humble

rpîJ/n^f?"'®""'^" autour -de son chenil en fumant une cigaifJ-J^ ^^^ ^.^ manège et l'âme soudain oppressée par l'approche d'une catastrophe, il appela: ippiu

— Nathalie, viens un peu

Quand elle l'aborda, elle avait des larmes dans les yeux

— J^j^^s du nouveau ? d^manda-t-il, la voix étranglée.

— Tu mens I

~ ?«tip'i°H'i?yi^ ^^ ?^-^ j^- Vai dit... oublie, par pitié, oublie I

— Parle I d)t-il, en lui saisissant le bras

peme t"^*^""^ ^^"^"^^ ^^ ™°'' ^"^ *'^™^ ^^"*' J« ^6 fasse de la

le^^Sïa' ffhîf '^pfnl'i'^^! déjà S'échappa de sa main. Il ,ri/ o ?;'x^* .^■•- ^^ pendant longtemps, sans regard sans

Soutam iptéHÏ'^T'"* ^^ '°"^'.^\ '^''^ immobile. a^n/?Ati* en écoutant le récit de ce oui venait de se passer

— Pardon, frère, dit la veuve, pardon I

Elle S'enfuit, avec des sanglots, pour se dérober au spôctacl* de ce désespoir.

« Demaift !... aprèS'inidl î... » indiquait la lettre.

CrôiX'Vitré n'hèâitâ pas. ÏI fallait guê les dêU2 corûplicéS frisent assurés de leur impunité, jusqu'à commeitre Quelqu* Imprudence...

Le soir même, sans autre explication, il annonçait à »a femme :

— Il faut que demain j'aille à Plomblère». Je rentrerai dans la nuit... très tard...

Comment aurait-il pu douter encore, lorsqu'il vit l'éclair de joie qui traversa les yeux de Suzanne 7

Ah ! la malheureuse ! la malheureuse !

Le lendemain, à la pointe du jour, il était parti.

Nathalie resta aux asueta, chez elle. Vers neuf heures, elle Vit atteler l'élégant ddg-cart que la comtesse aimait à cOûduiré, et celle-ci m.onter, prendre les guides. Cinq minutes après, tout avait disparu. Elle emmenait avec elle un groom.

Nathalie se hâta de descendre. Elle s'informa. On lui répondit que la comtesse avait prévenu seulement qu'elle serait aosente toute la journée. Elle avait pris la route de Remiremont qu'aucune vole ferrée ne relie au Val-d'Ajol. Voyage imprévu, étrange, et dont elle n'ôvâit pas parlé la veille à Son Mari.

— Elle va retrouver son amant I

La veuve chercha un prétexte pour se rendre, vers trois heures, au Moulin-.Ioli. et s'enquérir de Jérôme Marberoux. Or, le maltre-meunier était absent, lui aussi, depuis le matin !

— C'est clair I Ils sont ensemble 1

Tout accusait la pauvre Suzanne. Et pourtant, elle vivait, la chère créature, âu milieu de ces perfidies, sans même les Soupçonner, C'était bien à Remiremont qu'elle se rendait, et flon dog-cart s'arrêta devant la porte haute et massive d'un vi€il hôtel où elle sonna.

— I,e docteur Barnabe Fontenailles ?

C'était un vieux praticien, populaire dans toute» les Vosges, d'une famille de médecins qui avaient soigné les CrolX-Vltré de père en fils.

Suzanne entra chez le vieillard, l'angoisse au ceeur, n'osant espérer.

Elle en sortit le» yeus brillants d'une joie folle... avec une certitude...

Elle allait être mère I...

Vers quatre heures, lorsqu'elle arriva dans la vallé* des Roches, non loin de Royaumont, un peu fatiguée par les cahots de la voiture, elle passa les guides au groom en disant :

— Je rentrerai à pied.

Elle quitta la grande route pour s'engager dans les sentiers qu'elle connaissait bien et qui serpentaient en mille replis torttieux au flanc de la montagne. Elle marchait lentement, accablée par son bonheur et deux fois elle murmura :

— Oh ! mon Dieu, comme je suis heureuse de la joie que. je lui apporte !...

Cette fin d'àprèê-mldl était d'une douceur exqulsa. De là où ell« était, elle voyait Sé superposer au loin, de côte en Côt« et de montagne en montagne, les Vosges sur lesquelles flottaient des vapeur.^; bleues. Elle les aimait, ses Vosges, et elle s'assit un moment sur urle pierre qui surplombait uae dégfin-

U BEAUTÉ DU DIABLE î5

golade. dangereuse, de cent pieds à pic dans un abluie. Et elle resta Rinisi ptnsive, l'âm» au loin, vers l'avenir, wntant Irénalr au fond de son être le divin espoir maternel.

«^ Un enfant I Je vais avoir un enfant I...

Du bruit, derrière elle, sur des branches raort^e «t les ai gfUilles sèches de sapins, lui fit tourner la tête.

Elle se releva...

Un homme était debout qui la regardait avec des yeux de passion insensée, et si violemment ému que ses mains s'agitaient de tremblements. C'était Jérôme Marberoux.

Elle eut une exclamation d'effroi.

— Vous I Encore vous I

— Oui, je vous ai vue partir ce matin. Alore, je suis parti, de mon côté, sans dire où j'allais et depuis je guette vclre retour, dans les bois qui bordent la route, afin de vous voir passer, de vous voir de plus près. Je ne pouvais deviner que vous laisseriez la voiture pour remonter au château par les sentiers et... je crois vraiment, (jue le hasard est pour moi... aujourd'hui... puisque vous voici seule avec moi, en cette sglilude...

— Vous menacez, je crois 7 dit-elle, en essayant d'être brave, alors qu'elle se sentait envahie par une peur affreuse.

— Non... Vous savez bien que je vous aime... Lorsque vouë faites un pas hors de cliez vous, je suis là pour vous suivre, parce que j'ai besoin de vous voir, et de vivre de votre vie, parce que je ne peux pas rester loin de vous... Chaque fois que vous descendez de votre orgueilleux Royaumont, je suis là... et quand vous vous hasardez hors du château, je suis là, toujours I... Ce n'est pas ma faut-e, si vous m'avez rendu fou..

-r- Vous me faites horreur...

— Mieux vaut cela que vous faire pitié I Il s'arrêta, sa voix devint sourde :

— Non... je vous trompe... J'ai une peine infinie de vous entendre dire que je vous ials horreur et... je voudrais vous faire pitié, parce que la pitié adoucirait peut-être vos yeux... et je donnerais ma vie pour un de ces regards-là.

II s'était rapproché d'elle. Il essaya de lui saisir la main. Elle recula, vivement, si près de l'abime, qu'il poussa un grand cri :

— Prenez garde I c'est la mort !

En effet, qu'une roche se fût détachée sous sa bottine et elle eût roulé parmi les éboulis qui dégringolaient, au fond vers les ombres des profondeurs...

-Elle se rejeta, en avant, d'un geste instinctif et tomba dans les bras de Marberoux, qui se resserèrent autour d'elle avec un triomphe farouche. La roche s'écroula, rebondissante, et on l'entendit en bas, écraser sous sa masse énorme, des branches de sapins.

Il lui couvrait les cheveux de baisers emportés, violents, presque cruels.

Elle se débattait, retrouvant toute sa présence d'esprit.

— Misérable ! Ah ! le misérable I Il employa la violence.

Les doigts noueux essayèrent de dompter cette frêle yi^ue^y cpje décuplaient l'indignation, l'épouvante et le dégoût...

— A moi ! A moi I

Et il disait, haineux et vainqueur, hélas, si aisément :

— Pourquoi avez-vous peur, puisque je vpuç aime?... J« ae

le LA BEAUTÉ DU DIABLE

veux de vous que l'aveu de votre amour... Dites que voui m'aimez... et je vous rendrai votre liberté... et Je vous laisserai partir... Avec la certitude d'être aimé, je serai heureux et pai mon dévouement, par mon sacriftce, par tous les actes de foli» que vous exigerez, je n'aurai plus qu'à vous prouver que j« suis digne de vous ?... Dites... m'aimez-vous ?... Suzanne, m'aimez-vous ?...

Tout à coup, elle eut un mouvement de repli sur elle-même, si imprévu et si souple, qu'elle lui échappa.-

Elle haletait, ses beaux cheveux blonds en désordre.

Elle comprit qu'elle allait peut-être s'évanouir et que c'était fini...

Ses yeux ble'js, ses yeux d'enfant, troubles, effarés, cherchèrent autour d'elle quelque secours, un miracle ; mais la solitude était complète, le silence était absolu. On n'entendait même pas un chant d'oiseau.

Fuir, cela n'était plus possible... Ses jambes vacillaient... Elle n'eût pas fait dix pas que l'homme l'eût rejointe.

Elle cria encore :

— Au secours !...

Elle croyait avoir mis dans ce cri toute sa suprême force, ce qui lui restait d'énergie et de désespoir I... et ce ne fut qu'un soupir... un râle presque...

Elle se vit au pouvoir de ce misérable...

Il n'avait pas bougé..

Il se tenait au bord du sentier, les bias croisés, à. deux pas de l'abîme et tournant le dos à ces profondeurs...

Silencieux, sûr de sa haine, sûr aussi de sa vengeance, maintenant, de la vengeance enfin offerte, et gardant un sang-froid redoutable, l'ancien chemineau, l'homme à la pièce d'or, contemplait en souriant sa victime.

Suzanne était perdue...

Alors, brusquement, dans un élan irrésistible, elle s'élança vers lui et le poussa de toutes ses forces.

— Tiens !

Il jeta les mains en avant pour se retenir, perdit l'équilibre, battit l'air de ses deux bras.

Puis, il tomba en ai-rière, dans le vide...

Et la pauvre femme prit la fuite, affolée, répétant tout bas, dans son horreur :

— J'ai tué I J'ai tué !

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