LA MORT DU CHEMINEAU
Elle courait au hasard, dans l'étroit chemin cailloutetuc, où elle déchirait ses bottines, où elle accrochait sa jupe aux ronce» 6t aux racines, où elle trébuchait à chaque pas, tant elle était lalble. C'était pitié de la voir amsi. et c'était pitié dd l'enieudr* répéter, à voix basse, comme en un caucheBiar ;
— Je l'ai tué I Je l'ai tué I
La beauté en CIÂËL& lî
. Car elle avait commis cela, un meurtre, elle, si douce et si inofîenslve I Que devenir î Quels mensonges inventer, si on la X)upçonnait ? Est-c qu'il ne fallait pas mieux mourir î
Quand elle arriva aux alentours de Royaumont, elle tomba jpuisée au l)ord d'un bois. Le château se dressait là-haut, audessus d'elle, comme une menace. Elle devait rentrer là, et y reprendre sa vie de tous les jours, avec le fardeau de ce meurtre 1... Pourrait-eUe ?
Ses dénis claquaient. Des frissons de glace la parcouraient. Elle pensa pourtant qu'elle devait remettre un peu d'ordre dans sa toilette, si elle voulait éloigu^r les questions embarrassantes. Elle ouvrit sa trousse d'or, se regarda dans un petit miroir de poche, encadré de brillants. Elle ne se reconnut pas. Etait-ce bien la jolie Suzanne, au teint rosé et frais, aux yeux de quinze ans, ce visage de femme éperdue, d'une pâleur profonde, et quel était donc ce regard de foile qui la ûxait, avec égarement 7 Elle arrangea sa coiffure, attendit d'avoir repris haleine, se fit un calme faciice et reprit sa marche.
— J'ai tué I J'ai tué 1
Oui, en bas du ravin, il y avait un cadavre, broyé par une chute horrible. Déjà, sans doute, dans le ciel, des corbeaux tournoyaient en croassant, dans lespoir de la curée prochaine... El cette mort, c'était son oeuvre, à elle !.,.
Elle traversa la cour du château, où elle rencontra des gens qui firent, en la voyant, un geste de surprise. Evidemment, ils étaient frappés de son désordre, de sa pâleur. Ce drame de sang avait laissé sur elle comme une marque de terreur.
Elle entra. Elle se hâtait, maintenant, afin d'être seule, loin de ces yeux, dont elle se détournait, parc© qu'elle croyait y lire, déjà, l'accusation du meurtre.
Et elle se trouva, soudain, devant son mari !...
Son émotion fut si grande, qu'elle chancela, en portant la main à son cœur.
— Vous... Ah ! que je suis heureuse que vous soyez revenu plus tôt que vous ne le pensiez, car... j'ai... des choses à vous dire...
Il ouvrit lui-même la porte d'un petit salon et, froidement :
— Venez... je vous prie. Nous avons à causer, en efiet.
Le comte écarta les rideaux qui, pendant le milieu du jour, avaient défendu la pièce contre le soleil. Une vive lumièr» y pénétra. Et, longtemps, en silence, Croix-Vitré regarda sa femme.
Assurément, il la vit coupable. Et comment l'eût-il vue autrement ? Elle n'osait relever les yeux sur lui. Tout en elle accu* sait la faute commise ; le désordre de ses traits et de ses vêtements rajustés à la hâte ; l'effroi de retrouver son mari alors qu'elle ne devait s'attendre à le revoir que le lendemain ; la vision du cadavre, étendu en bas de la montagne, et dont elle ne pouvait distraire sa pensée. Et la pauvre Suzanne le comprit si bien qu'elle se demanda :
— Est-ce que, déjà, il connaîtrait ce qui s'est passé î Comment expliquer une pareille tovture ? Elle, qui s'élançait
vers l'homme qu'elle aimait, avec la joie de lui révéler que leur rêve à tous deux se réalisait, elle n'osait plus maintenant parler, le» lèvres contiaciées par l'épouvante, parca qu'enti-e la moment où elle avait appris la certitude de sa maternité ôl J'heure où elle pouvait tout dire, elle avait tué !
Et elle attendait son interrogatoire comme devant uii juge...
— Suzanne, notre vie étnit heureuse, et la confiance régnait entre nous... Je crois que vous n'avez pas beaucoup de reprpches à me faire, car je me suis appliqué toujours à voir le sourire sur vos lèvres «t dans vos yeux. De voire côté, jusqu'à présent, vous ne m'avez donné que de la joie... Aujourd'tiui, Suzanne, je suis triste et inquiet, j'attends de vous des expli* cations d'où dépend notre existence à tous deux... 8i vous hésitez à me les donner, prenez garde que ce ne soit fini entre nous... Et faites que je vous croie, si vous voulez rendre un peu de tranquillité à mon âme, car je souffre... je souffre horriblement...
— Je ne sais ce que vous voulez dir-e, mon ami, flt-elle faiblement.
Il soupira. Il s'attendait bien, hélas ! à ce qu'elle mentirait. C'était prévu.
— Suzanne, qn'ai-je fait pour que vous ne m'aimiez plus T Elle joignit les mains en un geste de douleur et de supplication. Et elle balbutiait :
— Mais je vous aime, oh ! mon ami I... jamais je ne vous ai tant aimé..
La figure de. Croix-Vitré s'assombrit encore et ses yeux eurent un éclair de menaces.
— D'où vient voue trouble, cette émotion inexplicable, ce désordre où je vous vois ?
— J'ai failli périr... en manquant pied, au Saut-du-Pic, là où vous savez, il y a un passage dangereux... Je me suis reteime & des branches, mais j'ai eu bien peur, et je n'en suis pas encore remise...
— Qu'étiez-vous allée faire en cette solitude ?
— J'avais laissé la voiture plus bas, et je voulais marcher un peu... J'aime cet endroit de ia vallée, désolé et sauvage...
— Vous n'y étiez pas seule 1...
Elle tressaillit. Certes, en tout autre moment, elle n'eût point répondu à de pareilles questions qui eussent froissé son orgueil. Mais elle se sentait coupable d'un meurtre, sans deviner que c'était d'adultère qu'on la soupçormait. El elle se défendait.
— Je n'ai vu personne. Qui donc aurais-je pu rencontrer ?
— André, votre groom, a aperçu Jérôme Marberoux qui essayait de se cacher dans le bois. Ne s'est-il pas trouvé sur votre passage 7 Ne vous attendait-il pas ?
— Non, dit-elle avec un tremblement... Pourquoi m'eût-il attendue î
L'accusation vînt aux lèvres du comte... Il s'approcha d« Suzanne, lui saisit les mains, le pencha pour lui lancer de plus près la cruelle parole et l'en blesser plus profondément... Il voulait lui dire : « Parce oue cet honmie est ton amajit ! »
Non Ce n'était pas pos.sible. Cette candeur ne cachait pns tant d'infamie î II se contenait avec peine, partagé entre la rage qui le torturait et la révolte qui montait a son cœur et lui criait: « Tu te trompes ! Elîe t'aime ! »
— Soyez franche... J'ai découvert qu'un homme vous recherche... Vous vous êtes souvent rencontrée avec lui... il vous a écrit... Vous avez reçu ses aveux... et hier encore... t«nez, .'• rivière n'a pas tout détruit... lisez ceci qui vous rappeller» qu'aujourd'hui même il vous donnait un rendez-vous...
LA BEAUTÉ 1)0 L'IABLB 19
Et il lui présenta U fragmeat d« lettr» lauvé pftx NttUiaU*. Elle l6 reconnut.
— Ainsi, vous û'av92 pts vu lérôme Marberoiix î -. Non.
— Vous le jurez 7
Avouer l'avoir vu c'était avouer le drame qui rétait passé. C'était peut-être se faire accuser de ce meurtre... C'était le scaodala... Non, non, jamaia I...
— Je le jure ! dil-elle.
Chose étrange, son émotion de tout à l'hijure disparaisêait devant l'accusation précise qu'elle comprenait enfin. Ainsi, ce n'était pas de ce meurtre qu'il était question ? Personne ne l'avait vue dans la foudroyante minute, bousculer dans la mort le misérable dont elle avait fait justice 7 Dès lors, qu'avaitalle à craindre et que re3tait-il de tout cela î La jalousie du comte?... Un mot la dissiperait.
— Ah I je auis heureuae, bien Iwureuse I dit-elle, dans un élan.
Croix-Vitré eut cette pensée qu'elle devenait folle... Elle vint appuyer ses deux mains sur les épaules de son mari et le regarda droit dans les yeux.
— Je ne t'en veux pas de m'avoir crue coupable.,, non... parce qu'il se peut qu'il y ait des apparences contre moi... Tu souffres? Tu es jaloux 7 Tu m'aimes ?
— Ah I n.e vous jouez pas, Suzanne, et répondez I
— InlerroKoz, mon ami, et préparez-vous ensuite à ma demander pardon.
— Vous êtes sortie, ce matin, en profitant de mon absence... et vous êtes allée à Remiremont... chez le docteur Fontenailles... Pourquoi ce voyage et cette visite, dont vous ne m'avez point parlé 7
— Parce que je voulais êtrû stire de la nouvelle que j'ai à vous apprendre... parce qu€ je voulais ne pas vous donner une fausse joie... parce que je suis mère, oh I mon ami, et que je suis heureuse...
Et sous l'énervement de ces émotions si rapides et trop violentes qui se succédaient en sa vie depuis une heure, elle s'affaissa a demi évanouie dans les bras de son mari.
Tout d'abord il n'osa comprendre ce qu'elle venait de dire. Une pareille révélation était si loin de sa pensée, cette espérance était devenue si incertaine qu'il doutait encore maintenant qu'il avait entendu :
— Est-ce vrai 7 Est-ce vrai ?...
Quand elle reprit connaissance, elle le vit, penché au-dessus d'elle, le regard anxieux, déjà tout soupçon disparu et le sourire dans les yeux.
— Suzanne... redis, Yedis encore...
— Je suis mère. Voilà tout mon secret, le secret de mes fatigues, de mon trouble, de ma joie... je suis mère... Je t'apporte aujourd'hui le seul bonheur qui te manquait... Je suis mère et Je t'aime... Et maintenant, à genoux, monsieur, demandez-moi pardon..
Il tomba à genoux et lui baisa les mains.
— - J'étais fou... Je suis un misérable... J'étais si malheureux 1 Pardonne, Suzanne, pardeane, ai tu ae veux pas que je ren* gjsse âésermalB devaât tel...
Elle passa la main sur sen froat... De nouveau, venait de sur-
flr devant elle la vision du cadavre, nu fond de l'abîme. Le onheur était-il encore possible, avec un pareil cauchemar? Et elle fit un geste pour écarter cette vision.
— Suzanne, vos yeux expriment je ne sais quelle terreur... Vous tremblez... Vos mains me repoussent... Vos mains iont glacées...
Elle se réveillait. Elle chassait la vision affreuse. Elle parla comme en un rêve :
— Je suis mère... voilà enfin notre bonheur qui est complet... car rien ne nous manquera plus... Nous n'aurons plus à envier ceux qui voyaient auprès d'eux grandir les enfants de leur tendresse... Nous n'avons jamais été aussi heureux.
Elle éclata en sanglots nerveux. Il la prit dans ses bras.
— Suzanne ! m.a Suzanne !.. qu'as-tu donc ?
— Pardonne, h ton tour... c'est la réaction, vois-tu... tes soupçons m'avaient fait mal... Et laisse-moi regagner ma chambre 1... me remettre... me reposer... ensuite, tu me retrouveras comme tu m'as connue... et j'oublierai ce que tu as pensé... et ne crois plus à rien... si ce n'est que je t'aime et que tu es mon Dieu... et qu'en dehors de toi rien, pour moi, n'existe sur la terre...
Sur le seuil du petit salon, elle se retourna avec un adorable sourire :
— Jusqu'au jour où ton amour et le mien se rassembleront sur la tête chérie de l'enfant que je te donne...
Elle se hâta d'aller s'enfermer chez elle. Là, seule, elle res-
f)ira. C'était comme une heure de liberté dont elle allait jouir, oin de tous, dans un soulagement.
Croix-Vitré trouva Nathalie sur la terrasse. La parente pauvre se trompa, en voyant l'émotion de son frère. Ce qui n'était chez lui que l'explosion d'une joie infinie, elle le prit pour du désespoir, pour de la rage jalouse. Ellle s'apitoya, déjà, les yeux baissés et tout>e larmoyante :
— Mon pauvre frère !...
Mais lui la prit par la taille, en un élan de gaieté jeune et folle. Il l'embrassa à pleine bouche...
— Ah I ma bonne sœur, comme nous nous faisions de la peine, à plaisir I... Jamais la moindre mauvaise pensée n*a effleuré cette âme si délicate et si pure... Sais-tu ce qu'elle vient de m'apprendre ? Tu ne devineras jamais... Je te le donne en cent mille...
Comment cette femme eut-elle le pressentiment de la vérité î Car elle devina. Ce fut au fond d'elle un effondrement de ses ambitions.
Et avant même qu'il eût achevé sa pensée, elle eut tin mot atroce :
— En serais-tu vraiment le père î Il chancela sous le coup, balbutia :
— Ah ! sœur 1... sœur !...
Puis, muet, anéanti, il la regarda avec épouvante.
A ce moment, un hom.me, qu à ses vêtements blanchis, h sa casquette et à sa fîg^îre saupoudrés de farine, on devinait pour un des garçons du Moulin-Joli, accourait sur la terrasse, haletant et hors d'haleine.
Il s'arrêta devant Croix- Vitré, et dit, la voix rauque :
— Monaiaur 1« comte, un grand malheur... Des charbonniers
ont trouvé au fond du Saut-du-Pic. le corps de Jérôme» Marberoux et l'ont rapporté au moulin.
— Mort î
— Encore vivant. Et quand il est revenu à lui, sa première parole a été celle-ci : « Je sens que Je n'en al plus pour longtemps... Je ne veux pas mourir sans avoir vu le comte de Croix- Vitré... »
— Moi 7
— Oui... * J'ai de très graves choses à lui dire, à lui et à la comtesse. Donc, il faut qu'on aille les chercher, tous les deux, tout de suite... »
« Des choses graves !... » pensait Hubert, en frissonnant.
— Pressez-vous, monsieur le comte, ou bien il sera trop tard.
Alors, il y a donc un secret entre Suzanne et le maître meunier pour qu'il la réclame à son lit de mort ? Et quel redoutable secret, pour qu'il n'ait pas d'autre pensée, à cette heuro suprême ?
— Hâtez-vous, monsieur le comte, hâtez-vous, répétait le garçon.
Croix-Vitré monta chez sa femme.
Aux premiers mots qu'il lui dit. quand elle eut compris l'étrange requête de Marberoux, elle laissa voir son épouvante dans le cri qui lui échappa :
— Non, non... je n'irai pas... Je ne veux pas...
Et Croix-Vitré, repris de soupçon, sentit son cœur se serrer.
— Cet homme nous demande à son chevet, vous et moi.
— Je n'irai pas...
— Suzanne, cet homme va mourir...
— Non, non, je ne veux pas... je ne veux pas 1 disait-elle, éperdue, folle.
— Suzanne, le désir d'un moribond, c'est un ordre... Il ajouta, tout bas :
— Vous avez donc peur de vous trouver en face de lui T Votre âme n'est donc pas tranquille ? Vous avez des remords î
L'angoisse de la pauvre femme était effrayante. Et lui, plus froid, à mesure qu'elle se perdait, la contemplait fixement, pour lire jusqu'au fond d'elle !
— Vous viendrez. Il le faut. Je le veux.... Peut-être a-t-11 des torts envers vous et veut-il s'en confesser devant moi ?
Cette parole tomba comme un espoir sur la détresse de Suzanne. Marberoux se savait coupable. Sans doute, il ne voudrait pas mourir sans avoir obtenu son pardon ?... Oui, peutêtre... peut-être... Elle ne lui avait jamais fait de mal... Elle avait eu pitié de lui, d'abord... Il avait employé toutes sortes de ruses, pour lui faire remettre ses lettres, pleines de passion... changeant chaque fois l'écriture de l'adresse pour qu'elle ne pût la reconnaître, pour qu'elle déchirât l'enveloppe... Elle avait, ensuite, redout*'' sa violence, ayant peur pour son mari, ayant peur dn sang versé à cause d'elle, préférant souffrir, se sentir esclave, plutôt que de hasarder la vie de l'homme qu'elle aimait... Elle avait été malheureuse, en silence... Et tout cela avait abouti à un crime, à un meurtre, à la iîiort... un meurtre nécessaire... une mort qui était un châtiment... Oui, cet homme, avant do mourir, avait besoin d'un pardon I Cependant, elle tremblait, toujours... l'instinct parlait plos haut que tous les raisonnements... et l'instinct diaait :
— Prends garde... Toute parole d'un mourant ««t tearjlbi», car elle est scellée sur ses lèvres pour réterpité...
Elle dit, enfin :
— Je vous suivrai...
Mais elle avait hésité trop longtemps. Il sejitit lôuaitr^ s«s tristes soupçons.
Us partirent, sans même prendre le temps de faifé atteler. Aux premiers pas, le comte «"aperçut que Suzanne ne pourrait aller jusqu'au bout. Elle chancelait, trébuchait conire tout, comme si à chacun de ses pieds eussent été attachés des poids énormes. Elle marchait, avec un voile devazu elle.
— Appuyez-vous sur mon bras...
Elle obéit, machinale. Le trajet n'était pas long. Loraquo, lans une courbe de la Combesute, Suzanne vit les bâtiments du " louUn, elle eut un soubresaut et s'arrètô, ciouéâ au $01 1
— cet homme vous fait peur?
— Non !
Elle se remit en marche. Son bra* sur celui du comte frissonnait violemment
Au Moulin, tout était silencieux. Les vannes étaient baissées, la rivière lente. On entendait t peine le murmure d'un Ôlet d'eau qui passait par-dessus le barrage. Les roues dormaient. On avait susj>endu la vie du Moulin afin que le maître s'éteignit dans le calme, sans que rien ne troublât sa fin. Le jour déclinait et les rayons rouges du soleil couchant enaanglantaient la rivière.
Croix-Vitré pénétra dans l'habitation sans rencontrer personne.
— Nous arrivons peut-être trop tard...
Un éclair de joie dans le regard de Suzanne... Oui I elle espérait que cet homme serait mort... ainsi, elle n'en aurait plus rien à redouter...
Derrière le comte, elle monta lentement l'escalier.
Au premier étage, des gens se tenaient, mornes, dans une sorte de galerie vitrée qui prenait jour sur la rivière.
Une porte s'ouvrit, celle de la chambre du maître, et quelqu'un s'informa :
— Il se plaint... ses forces s'affaiblissent... M. de CfolX-Vitré ne viendra-t-il donc pas î
— Me voici I dit le comte
Et îans savoir comment elle était entrée Ift, Suzanne fut tout à coup en face d'un lit à rideaux, et la pâle figure de Marberoux, animée par des yeux sombres, se tourna vers elle. Une flammé luisait dans ce regard... Quelque chose de sinistre et de dJnbolique...
Nul sentiment tendre ne devait venir de cet homme, même aux prises avec la mort.
il ne fallait en attendre nulle pitié...
Alors, comme quelqu'un avait apporté lô un prie-Dieu, elle s'y agenouilla, ouvrit un livre et se mit â réciter les prières dès agonisants.
Marberoux la regarda faire.
— Allez-vous-en... tous... excepte le comt« et lu... comtesse... On lui obéit.
La porte fut refermée.
n devait souSrIr comme un damné. Ses membres avalent été broyés dans la chute. S'il ne fut pas tué sur le coup, c'est que
LA BEAcré nu diable ^3
son corps avait été rejeté d'arbre en arbre, et de branche en branche, avant de s'écrouler en bas, loque humaine, sur les roches.
Tout ce qui lui restait de vie, une étincelle, se concentrïilt dans le point lumhieux de ses yeux.
Depuis le saut dans l'abîme, jusqu'à l'heure qui sonnait, cet homme, peut-être, fût mort dix fois, s'il n'avait été comme retenu par le cruel désir de la vengeance non satisfaite, par lô ûl de sa haine non assouvie.
— Approchez... lous deiix... J'ai peur de m'en aller... avant d'avoir tout dit...
Suzanne essaya de' se relever. Elle ne le put...
C'était elle qu'il regardait...'
Dans le lit blanc, cetie flgur€ striée de blessures saignantes, serrée du front au menton par des bandelettes de toile à travers lesquelles suintaient des gouttes rouges, cette figure devait survivre dans le souvenir de la pauvre femme, comme un fantôme de folie et de terreur...
Le comte avait fait un pas vers le lit.
Suzanne resta sur le prie-Dieu, tournée vers le moriboncL
Marbcroux bégayait..
Il rassemblait ses mots avec peine...
— C'est un pardon... que jimplore... avaiit de mourir... monsieur le comte, je... voudrais vous demander... pardon... pour le mai que je vous ai fait... sans que vous le sachiez... et... pardon aussi pour le mai que je vais vous faire...
Il se tut... Et telle fut son immobilité qu'on eût dit qu'il était mort.
11 ne lui restait qu'un souffle...
Et ce soufde, l'ancisn chemineaa l'exhala dai.s une accusation suprême, dans une calomn'a d'horreur, dans un diabolique mensonge :
— Monsieur le comte... 'Votre femme est à genoux... devant vous... ainsi que... je voudrais... m'agenouiller moi-même... Pardonnez-lui... comme je vous supplie... de me pardonner avant que je meure... J'ai... j'ai été son... amant 1...
Ce fut une minute vraiment tragique..
Suzaruie se retrouvait debojjt, et sans plus de faiblesse cette fois. Frémissante de dégoût et d'indignation, transfigurée, accusant à son tour, elle s'élançait vers le lit de ce misérable qui, sur le point de franchir le seuil de l'éternité, n'avait pas reculé devant cette abominaton.
— Ah î l'intàme ! l'infànie !
Et les deux poings tendus, comme si elle avait voulu, pour la seconde fois, en cette journée fatale, le faire rouler dans l'abîme, elle le menaçait :
— Vous mentez 1... Vous m'avez poursuivie d'un amour qui m'était odieux... et vous n'avez obtenu de moi-même pas un regard... Non, non, vous n'avez pas dit cela, n'est-ce pas ? Ce n'est pas cela que vous vouliez dire... C'est le contraire... Vous n'avez pas voulu partir sans avoir réparé le mal qui venait de vous... Et voilà ce qu'il faut croire... et non ce que vous avez dit ?... Parlez... Ah ! parlez... un mot, dites encore un mot... recueillez ce qui vous reste de force pour élever la voix... car c'est redoutable, voyez-vous, une accusation pareille... ôt Dieu, en qui je crois, ne bianquerait pas de vous en pimir, éter- >8llement...
a LÀ BËÀUl-Ë on OIABU
Marberoux se taisait, immobile.
Elle se tourna vers son mari.
Elle le vit si abîmé de douleur et de déseapolT qu^avec «û grand cri elle se jeta à ses genoux :
— Ah 1 tu ne le crois pas 1... Je ne veux pas que tu le croies 1... Je te le défenids ! Tu veux donc me tuer... ou que je devienne folle î...
Elle entoura avec ses bras les genoux de Croix-Vitré, ainsi qu'on voit, dans certains tableaux, les Madeleines repenties.
Et peut-être même la comparaison vint-elle à l'esprit du comte, car il eut un sourire navrant d'amertume.
— Mon ami... je te jure 1 je te jure I... par notre enfant... entends-tu ? par l'enfant...
Mais elle se heurtait à une statue de marbre. Elle ne reçut pas un regard.
Elle se releva, violente, méconnaissable, car elle comprenait bien qu'elle jouait son honneur, son bonheur, sa vie, la vie peut-être de l'enfant qui allait naître.
De nouveau, la voici penchée sur le lit :
— Parlez donc, vous, juisqu'on vous le demande... Dites la vérité et nous adoucirons vos derniers moments... et je vous jure, j'oublierai ce que j'ai eu de haine et de rancœur contre vous... et ces affres qui ont empoisonné ma vie et qui venaient de vous... j'oublierai tout pour ne me souvenir que d'une chose, c'est que vous aurez rendu le calme à cet honnête homme qui est près de vous et à qui vous n'avez jamais rien eu à reprocher... Parlez... Ah ! parlez... Un mot, vous pouvez bien prononcer un seul mot...
Marberoux se taisait, les yeux fixes. Elle se pencha un peu plus.
— Si vous ne pouvez plus parler, faites un gesle... par pitié pour moi, par p-itié pour vous aussi... Regardez-moi... et réîpondez en disant non, par un simple signe de tête, ou môme, en fermant les paupières, car vous m'entendez toujours, n'estce pas? Oui, répondez... Ai-je été... votre... maîtresse?...
Marberoux se taisait, la bouche crispée par un dernier souj'ire.
— Rien I II ne veut rien dire I...
Elle lui prit la main, l'agita rudement, ne sachant plus c« qu'elle faisait.
— Vous parlerez, moi je le veux... Je vous y forcerai bien et je... je...
Elle laissa retomber cette main qu'elle sentait Inerte et glacée dans la sienne.
Elle était en proie à une terreur inouïe.
Elle touchait, certes, aux frontières au delà desquelles sombre la raison la plus ferme, l'esprit le mieux équilibré.
Les yeux vitreux de Marberoux ne voyaient plus.
Elle regarda son mari dont l'esprit semblait si loin qu'on eût dit qu'il n'avait pas la perception nette de ce qui se passait près de lui.
Et folle, elle murmurait :
— On le ranimera et il parlera, je te le promets ; 11 faudra bien qu'il parie. Est-ce que je vivrais avec l'accusation d'une pareille infami* contre laquelle je ne pourrais me défendre ?
Ello s» jette encore sur le lit funèbre.
Elle relève, avec brusquerie, le front sanglant du blessé.
LA BEAUTÉ DU DIABLE Ml
i~- Ah I malheureux, parle, mais parle donc I... La voix faible de son mari la fit tressaillir :
— Ne l'outrage pas. Il est mort I
— Mort ! mort ! Ah ! le maudit I... Eh bien, je l'Insulte, j'in* suite ce mort... car il a menti, il a menti I Dans ce corps qui n'est plus, c'était l'âme la plus basse, l'âme la plus cruelle, l'âme la plus abjecte, puisqu'il n'a pas craint de briser, par une calomnie de boue et de basse rancune, la femme innocente de tout et coupable seulement de l'avoir méprisé... Maudit ! sois maudit pour toujours, misérable, car je n'ai jamais été à toi... car tu n'as eu de moi ni une pensée, ni une parole de tendresse, ni un refîard qui pût te donner l'espérance, rien... rien...
A Croix-Vitré, silencieux et étrange :
— Tu ne me crois pas ? Oui, je le vois bien et c'était fatal, et tu ne me croiras plus... J'aurais dû te mettre au courant des persécutions de cet homme... Je tremblais de te perdre... Hélas I j'ai eu tort... Il aurait mieux valu ... Il est trop tard... Sur quoi veux-tu que je te jure qu'il a menti? Veux-tu que je l'outrage encore, ce damné qui est maintenant devant celui qui le juge î Mon Dieu ! mon Dieu I
Eperdue, délirante, vraiment pitoyable:
— Veux-tu que je le frappe au visage ? Et me croiras-tu ensuite 7
Il n'entendait pas. Son bonheur écroulé pesait sur sa raison.
Et Suzanne se souvient du pressentiment qui l'avait assaillie : « Prends garde ! Toute parole d'un mourant est terrible, car elle est scellée sur ses lèvres pour l'éternité. »
— Ecoute, il y a une révélation que cet homme aurait pu faire, une accusation qu'il aurait pu porter contre moi... Je vais te dire... Et je croyais que c'était cela qu'il voulait... et voilà pourquoi je refusais de venir... J'avais peur... Oui, cet homme pouvait m'accuser... m'accuser de sa mort... car c'est mol, entends-tu bien, c'est moi qui l'ai tué I...
Aucun trouble en lui.
Il ne prêtait nulle attention à ces paroles.
EUe poursuivit :
— C'est moi qui l'ai tué... J'ai été obligée de me défendre... Et puisque tu voulais savoir d'où venait mon émotion, à mon retour au château, ei d'où venait le désordre de mes vêtements, tu en connais maintenant la cause. Il m'avait surprise dans le sentier de la montagne, il m'avait assaillie... il avait osé porter la main sur moi... J'avais senti ses lèvres sur mes cheveux, sur mes yeux., et mon cœur, à ce souvenir, se soulève de dégoût. Et je me suis débattue... Et il est tombé, perdant l'équilibre, roulant jusqu'au fond de l'abîme...
— Et quand je t'ai demandé : « Jure-moi que tu n'as pas rencontre Jérôme Marberoux ! », tu m'as répondu : « Je le jure I »
— Je ne savais pas... J'a\'ais peur... Ce sang, cet homme broyé. . ce meurtre qu'il eût fallu expliquer... ce scandale Inoiii, sur moi. sur toi, sur notre nom... rejaillissant plus tard sur l'enfant dont je vais être mère !... Tout cela a fait que je m© suis tue 1 J'ai eu peur, te dis-je... Et c'est tout...
Il haussa les épaules.
Il ne la croyait pas.
Alors, elle vit bien que c'était fini et qu'elle était perdue.
Elle cessa de supplier.
Bft colère et son désesooir contre le mort tembèrent.
2€ L*. BEAUTÉ DP niAW.C
Sa jolie figure bouleversée se coritraota corame c»]l8 d'un petit enfant... que Ton gronde... et «lie s'efloadra ee iift« cri^t âe sanglots...
11 dit froidement :
— Remettez-vous... Je vais être forcé d'ouvrn et u^i^iJùicr le» gens... et il ne faut pas qu'ils vous surprennent en cet état.,, que penserait-on ?
Elle essuya ses larmes.
El pour que personne ne remarquât son trouble, elle flt descendre les rideaux de cretonne sur les fenêtres de la chambre. Alors, l'obscurité devint complète.
Croix-Vitré ouvrit la porte. Dans la galerie, on avait allumé une lampe, et une filtrée de lumière jaunâtre pénétra jusqu'au visage immobile du maître meunier,
— Il est mort ! dit le comte.
Tous entrèrent, lentement, les hommes ôtant leurs casquettes, les femmes en se signant et joignant les mains.
Quelqu'un s'approcha du lit, remonta le drap Jusqu'au menton et murmura :
— Il a dû trépasser sans trop de souffrances, car, voyez, ou dirait qu'il sourit...
Croix-Vitré entraîna Suzanne. On ne fit pas attention à eux.
Et dans la nuit, qui était très douce, ils se retrouvèrent au bord de la rivière, sur la route qui les ramenait à Royaum.ont.
Suzanne marchait d'un pas rapide et inégal. La fièvre la brûlait.
De temps en temps, elle glissait vers son mari des yeux éplorés et suppliants.
Mais elle ne parla pas.
Elle avait dit pour sa défense ce qu'elle pouvait. Elle ne dirait rien de plus.
Ce fut lui qui se mit ù parler. Mais 11 le fit à lui-même — ^ comme s'il eût pensé tout haut sans remarquer que sa femme l'entendait.
— ... Oui, c'est vrai... maintenant cela éclate, dans une lumière qui m'aveugle... elle ne m'aimait p-lus... elle me trompait... Et elle avait choisi cet homme... Où peut aller et qui comprendra l'âme d'une femme. Et ces relations adultère* duraient depuis longtemps... sous mes yeux... et elle était heureuse de son crime... et confiante... et certaine de son impunité... Lorsque la prudence lui vint, c'est qu'elle soupçonnait sa maternité... Et, dès lors, elle fut sur ses gardes... Peut-ôirè avait-elle surpris le regard vigilant de ma .sœur... Quand elle est allée à Remiremont, Marberoux le savait... Et, au retour, il l'attendait, an.Kieux. sur son passage... Elle ne l'ignorait pas... Voilà pourquoi elle a quitté la voiture... c'était p"our se rencontrer avec lui... pour lui apprendre... pour apprendre... à l'amant. . que son amour n'avait pas été stérile... comme avait été stérile lam.our de son mari... Et moi, je l'adorais, la malheureuse, je la mettais au-dessus de tout... et je vivais, inconscient et heureux, auprès de pareille honte I...
Des larmes silencieuses roulaient sur le visage de Suzanne. Elle dit avec une pitié profonde — i'iniraense pitié des femmes amantes qui embrassent la main dont elles sont torturées:
— Tu souffres... et [e te plains, de toute la teû(îr««M inaltérable que j'ai pour toi...
Rien n'arrivait jusqu'à lui !
Peu à p«u, chez elle, un changement se fit. Le fardeau lourd qui pesait ?ur son cœur sembla lentement s'alléger. Elle avait été accablée d'abord par cette tragique infortune. Elle avait prié, supplié, sanglote. On n'avait pas eu compassion d'elle. Quand elle avait crié son Innocence, on ne l'avait pas crue.
Elle se révoltait, à la fin.
L'orgueil de cette femme fidèle et loyale se dressait contre la calomnie et elle dédaignerait de se défendre.
Elle s'était assez hurhiliée.
S'humilier davantage serait faire penser qu'elle avait peur d'elle-mérne et qu'elle n'était point sans reproche.
Quand ils furent à Royaumont, il lui dit :
— Rentrez chez vous .. Demain, vous connaîtrez ce que J'aurai résolu...
Elle répondit, sans plus de crainte :
— Faites de moi ce que vous voudrez I...
LK DRAMI AUTOUR DU DERCBAU
Le lendemain, il lui dit :
— Voici quelle est ma volonté formelle, sur laquelle rien ne me fera revenir. Je vous prie donc de m'épargner les larmes et les prières. Elles seront inutiles. Je ne veux pas que l'enfant que vous aie donnerez soit élevé ici, sous mes yeux, car sa vue me rappellerait tous les jours votre déshonneur. Je ne veux pas que cet enfant, non plus, porte mon nom qui, jusqu'à aujour* d'hui, n'avait été obscurci d'aucune faute. Cet enfant sera donc, pour moi, comnie s'il n'existait pas...
— Oh ! monsieur, m.onsieur, fit-elle, affolée... A quoi pensezvous ? Et quel est votre projet ? Ni prières ni larmes, avez-vous dit... C'est bien... Je ne pleurerai pas et je ne vous supplierai pas... Aussi bien mon cœur se révolte contre votre injustice et contre votre cruauté... Mais si vous voulez frapper, auprès de vous, si votre colère peut retomber sur quelqu'un, choisissezmoi, monsieur, si innocente que je sois, et ne condamnez pas à une existence malheureuse ce petit être... Pour lui je vous demande grâc-e... non pour moi... Pour moi, redoublez de mépris et de violence et torturez mon cœur... mais pour lui. souvenez-vous seulement de ceci, que vous corametlez en ce moment une abominable erreur, qu'un jour viendra peut-être où elle vous apparaîtra... et que vos remords ne répareront pa» le mal que vous aurez commis...
— - Il me serait odieux d'avoir l'enfant prôB d9 moi...
— Votre enfant. Hubert, l'enfant de votre chair et de votre •ang.
Il secoua la tôte et dit sourdement :
-^ Je ne le croirai jamais... L'hojnî33B9, Mi mourant, vofOs a accusée...
— C'est un mensonge Infâme I dit-elle, s« déisattarït, IcHp^asanté, dans cette situation sans issue.
— On ne ment point quand on va mourir I... Elle se rapprocha de lui. les yeux flamboyants :
— Ah I je retiens cette parole 1... et si Je n'ai pas réussi à te convaincre... un jour viendra sans doute où il faudra bien qu« tu croies celle qui sera morte pour te prouver sa loyauté.
Il tressaillit. Un instant, il hésita, en écoutant la menace de cette folie sublime. Mais ce ne fut qu'un éclair. Toute confiance avait disparu en lui.
— Je ne crois plus à rien ! murmura-t-il.
Elle ferma les yeux, se mordit les lèvres pour retenir un sanglot et refoula ses larmes.
— Votre femme se serait sacrifiée, Hubert... Elle eût courbé la tête devant votre volonté. Avez-vous compté que vous trou^ veriez, dans la mère, une créature aussi résignée ?
— J'ai compté sur votre résistance. Et voici ce que j'ai résolu : si vous n'obéissez pas, l'enfant disparaîtra aussitôt après sa naissance. De ceci, je vous prie de ne pas douter. Comment disparaîtra-t-ii ? C'est affaire à moi. Vous êtes avertie. Je vous avertis également que vous ne saurez jamais en quel lieu je l'aurai fait conduire, ni quel sera son genre de vie, ni quelles gens veilleront à son existence. Vous ne serez instruite de rien Cet enfant ne sera même pas pour vous comme une espérance lointaine vers laquelle on court et qui vous soutient malgré tout, car, moi, mourant, je ne vous révélerai pas mon secret.
Les beaux yeux de la pauvre femme se relevèrent sur ri>omme qu'elîe aimait.
Elle entendit cette condamnation.
Elle devina que rien ne le ferait revenir sur la décision prise. Il dictait, en ce moment, l'avenir qui allait être, désormais, celui de Suzanne.
Oh ! certes, non, elle ne s'y résignait pas, à cet avenir de torture injuste I Mais la maternité qui était en elle lui criait, du fond de son coeur :
— Dissimule! Prépare-toi... c'est pour l'enfant qu'il faut que tu combattes.
Il avait cru qu'elle répondrait. Elle resta silencieuse. Alors, il reprit :
— Si vous m'obéissez, au contraire, si vous êtes la femme soumise et repentie que j'ai le droit de voir en vous, nous partirons dès demain. Nous voyagerons. Lorsque le moment sera venu, nous serons à Londres où tous les soins vous seront donnés. Nous reviendrons, avec votre enfant, lorsque vous serez rétablie, mais non à Royaumont, non pas même en France ; j'ai eu sous mes ordres, d'ans la compagnie fvanche que je commandais en 1870. un brave soldat nommé Maurepat, qui est marié et qui habite Dinant, sur la Meuse, en Belgique. C'est à lui que je confierai l'enfant. Il est capable de garder un secret et il le gardera. L'enfant sera élevé, instruit à mes frais. Je ferai en sorte qu'il soit à l'abri du besoin. Si c'est une fille, elle sera dotée. Mais elle ne connaîtra jamais son nom. \'ous aurez le droit de la voir, sans lui dire ce que vous êtes. Le jour où l'enfant pourrait se réclamer de vous, serait, je vous le jure, le dernier où vous l'auriez rencontré. Telles sont mes conditions. Les acceptez-vous ?
— J'ai dit que vous pouvez faire de mol ce qu'il vous seoi* blera bon.
CroLx-Vitré la considéra longuement d'un aie soupçonneux.
il S'attendait à plus de révolte. Cette résignation l'Inquiétait. Elle ajouta, pourtant, les yeux baissés :
— Dans quelques années, vous aurez dépassé l'âge mûr... Vous serez au seuil de la vieillesse... Ne piétinez pas à plaisir sur les cœurs qui vous aiment... N'éloignez pas de vous 1«» cœurs qui vous aimeront... gardez auprès de vous les tendresses qui se font rares au fur et à mesure que blanchissent l€S cheveux...
— J'ai dit I...
Elle s'inclina. Mais déjà, sa résolution était prise. La mère allait se défendre.
— Personne ne connaîtra oette naissance. Et, en dehors de Nathalie, il faut que personne ne la connaisse...
— Il est trop tard...
Le comte pâlit -et, rudement :
— A qui en avez-vous parlé ?... Est-il quelqu'un qui partage notre secret ?
— Oui, un honnête homme, qui fut témoin de ma joie infinie d'être mère... le vieux, docteur Barnabe Fontenailles ..
— Il se taira. Je m'en charge...
Le lendemain, Royaumont n'avait plus de maître. Il n'y restait que Nathalie.
Le soir, quand elle fut seule, elle amena Michel et Laurent sur la terrasse et, dans le crépuscule qui, lentement, descendait, elle leur montra, d'un large geste, tout le domaine au-dessous d'euLX.
— N'oubliez pas, mes fils, ce q-ue votre mère vous a promis... Voyez les gras pâturages où dorment les bœufs... et les moutons qui rentrent dans les enclos, derrière leurs bergers... Voyez les charrois qui viennent de la terre généreuse... Les bâtiments des fermes où se dévouent au château des familles entières... Les voyez-vous dans le soleil couchant qui donne à tout cela la couleur et le ruissellement de l'or?...
— Oui, mère...
— Voyez-vous ces moulins, le long de la Combeauté?... entendez-vous les scieries ? apercevez-vous les étincelles en haut des cheminées des fabriques ?... Toute cette ruche d'innombrables abeilles travaillent pour enrichir Royaumont et c'est pour vous, mes fils, pour vous qu'elle travaille...
— Oui, mère...
Nathalie les serra contre elle dans un geste de tendresse farouche.
Elle venait de courir un grand danger pour son ambition, puisque Suzanne était mère et que cette maternité renversait ses projets.
Et le danger n'existait plus puisque, dans ce château, qui dominait si orgueilleusement l'horizon, l'enfant de Suzanne ne pénétrerait jamais !...
Elle embrassa ses fils :
~ Tout cela est pour vous... Dormez heureux et fiera... Votre mère veille sur vous I
Une autre mère veillait aussi.
Le voyage du comte et de la comtesse dura six mois. Puia^ un matin du printemps de l'année suivante, Nathalie reçut d* son frère une lettre qui annonçait son arrivée.
Ce fut la parente pauvre qui alla l'attendre, dans 1« landau, à la gare de Laitre.
SO LA BF.AUTf: DC DIABLS
Mais comme elle était anxieuse !
De cetta lutte entre l'homme et la mère, riân, dani iti Uttf««, n'avait transpiré. L'homms, trop fior, avait gardé pour lui M souffrance. Et la rnère n'avait pas écrit une seule loie, cûmm« si ell€ avait voulu faire comprendre qu'elle était morts «u monde...
Natlialie n'avait pu deviner ce qui s'était passé entre eux-
L'amour n'avaiî-il pos fini par vaincre?
Suzanne ne rentrait-elle pas victorieuse ? La séduction a tant de ressources, servie par la beauté, par les protestations, -par les larmes ?...
Ramenaient-ils l'enfant 7 Et le premier vagissement de U
f)etite créature n'avait-il pas apitoyé lame de l'homme, endoori sa jalousie?.. Le tram entrait en gare...
Suzanne descendit la première. Elle était vieilli*. Sa maternité, accomplie en pareille détresse, avait donné à son visage, qui était celui d'une toute Jeune fille, je ne sais quoi de grave et de douloureux...
Le comte descendit ensuite, fatigué, la tête penchée, la jambe lourde et traînante.
Il avait la barbe blanche, les cheveux blenca.
Nathalie Bourriane, les battements du cœur suspendus, attendit que quelqu'un parût encore 7... Une fraîche et robuste jeune fille serrant contre son sein un nouveau-né dans ses langes?...
Il n'y eut plus personne...
Le msri et la femme revenaient sans l'enfant 1
Nul n'entendit une plainte tom'-^er des lèvres de Suzanne pendant les trois années qui suivire«at.
Croix-Vitré, lui-même, qui l'observait sans cesse, finit par s'imaginer qu'elle était résignée k son sort et qu'elle acceptait cet abandon.
Seule, Nathalie soupçonnait uii«) arrière-pensée chez la comtesse.
Elle était mère et elle savait d"^ quoi sont capables les mères, quels trésors ds courage et de p«-Uence se cachent sous tant àp calme appa^'ent et quel foyer d ardeur et de tendresse se rallume soudain, après avoir' paru «-"itoint depuis longtemps I
Donc, elle veillait, toujours atu-ntive...
Deux fois par an, Suzanne allait à Dînant, y restait deux jours, embrassait sa fille. Le c^-mte l'y accompagnait chaque fois, afin d'empêcher quelque Kr;trenrise désespérée, quelque enlèvement. Mais Suzanne n'y p«ï;saif pas. Elle ne pleurait pas. A peine un peu d'émotion quana elle tenait, sur ses genoux, la jolie blonde, et nulle émotion lorsqu'elle s'en séparait. Elîe s'acquittait de ce devoir avec xxnn régularité mathématique.
Et c'était tout...
L'enfant était bien soignée pa»- de braves gens que la générosité de Croix-Vitré avait mis pr.ns l'aisance. Chaque foin, on arrivait à l'improvisîe et chaqi'e fois l'on trouvait la petite propre, heureuse et gaie.
Les entrevues avaient lieu ch«z Maurepat, Cful habitait un* maison entourée d'un grand jardin, auprès de la Meus*. d« l'autre côté de la noche-Cavcrd. Oc six. m'ois en six mois, après lin Intervalle aufsl long, f'enfaut oubliait le visage meterncî, mais les yeux en étaient si douy et le sourire en était si triste, çue mère' et fille étaient attirées bien vite l'une ver» l'autre.
LA nEAUTÉ DT) DIABLE 'M
'j Alors, quand la mère parlait, c'était J'enfant qui. pendant tout le temps qu'elle la vovait, tendait i*es petits brâs, pleurait, ou envoyait ciu bout de s«. main ro«e, le* bai&ers ros«s ds tes lèvres en fleurs.
Maia, récemment, lors du dernier voyâO€, Suzanne était restée 80U9 un berceau de chèvrefeuilles, pfês de la haie d'épines au bord de laquelle passait le chemin de halage bordant la Meuse, seule avec la tilletlc.
Les caresses qu'elle lui donnait devinrent plua passionnées.
Et f>lle lui dit, à voix basse, pendant que la petite exilée riait, jouait sur ses genoux :
— Est-ce que tu m'aimes T
— Oui...
— Est-ce que tu voudrais rester avec mol. ne pas me quitter 7
— Oui...
— Alors, sois sage... bientôt... bientôt, tu seras près de moi, pour toujours I
L'exilée ne pouvait comprendre Mais elle se mit à rire plus fort, en gazouinant. Le soir, le comte et la comtesse avaient repris ■ le chemin do Royaumont. Quinze jours se passèrent encore, pendant lesquels "Nathalie remarqua que Suzanne était nerveu.se. On la vit aller et venir, se mettre à l'ouvrage, rejeter son travail, essayer de lire, fermer son livre, sortir pour se promener et rentrer aussitô-t.
— Il y a quelque chose dans cette tête, murmura la bellesœur, quelque chose de nouveau.
Elle eut beau espionner. Elle ne vit rien.
Puis ce fut, chez Suzanne, une sorte de détente. La fièvre tomba soudain. Les nerfs se calmèrent. Elle fut prise comme d'une maladie de sommeil.
Elle passait les journées à somnoler dans son lit ou dans un fauteuil. Ou bien elle avait une attitude sin.^ulière : elle s'accoudait, chez elle, à l'une dos fenêtres par laquelle on voyait se prolonger au loin, le long do la Combeauté, la rouie qui conduisait juàqu'ù Laître. C'était par cette route du Val-d'Ajol que le facteur arrivait tous les matins, et que, parfois, accourait la porteur des dépêches.
Or, un matin qu'elle était ainsi, scrutant l'horizon dans l'attente, peut-être, d'un événement qui devait bouleverser sa vie, elle vit poindre, sous l'ardent soleil, la silhouette noire, aur la route toute blanche de l'homm.e du télégraphe.
Venait-il au château ? Ou ne passerait-Il pas, sans S'y arrêter ?
Si la parente pauvre avait pu voir, en cette minute-là, sa belle-sœur, ses soupçons se fussent éveillés à l'aspect de cette pâle figure et de ces yeux brillants, et de ces lèvres entr'ouverte's. en écoutant cette respiration haletante et oppresaée.
Suzanne murmurait :
— E9t-ce donc, enfin, pour aujourd'hui 7
L'homme approchait rapidement. Il dévorait l'espace, de s©a lonpues jambes de chèvre. Et 11 lui semblait, a la mère, qu'il ne marchait pas, qu'il s'arrêtait, même. Elle se retira de la fenêtre, pour ne plus rien voir... elle y revint pour voir d# nouveau...
En bas, le chemin du château s'embranchait sur la route nationalô. Tournerait-il à RovaumoHt, «u i»©urs«ivrait-il tttît droit î
82 r.A BEAUTÉ DU DIABLF
L'homrae tourna et monta le chemin en lacets. Alors, elle m ait:
« Et la dépêche qu'il porte... vient-elle de là-bas 7 »
Le facteur avait disparu. Elle ne pouvait plus le voir. Déjà, feans doute, il pénétrait dans les bâtiments de Royaumont. traversait la cour, entrait à l'office, remettait sa dépèche. On lui versait un verre de vin, comme d'habitwde, et la dépêche était portée au comte.
Elle attendit, prêtant l'oreille au moindre bruit, tressaillant, la main appuyée sur son front, parce qu'elle souffrait. Et l'angoisse étouffait son coeur. Deux ou trois minutes s'écoulèrent, qui furent mortelles. Elle s'affaissa dans un fauteuil, les jambes brisées.
— Mon Dieu, mon Dieu, faites que cela soit !... J'ai bien mérité d'être heureuse !
Tout à coup, elle entend des pas rapides gui s'avancent vers sa chambre. Elle a reconnu son mari. Il pousse la porte brusquement.
Il tient à la main une dépêche et sa fifcure est terrible.
— Lisez I flt-il.
« L'enfant a disparu, hier, dans la soirée. Depuis hier, aucune
t nouvelle. Toute la imit s'est passée en vaines recherches. »
Cela est signé : Maurepat, et vient de Dinant I...
Le papier s'échappe des mains de la pauvre femme... Elle penche la tête en arrière, sur le dossier du fauteuil. Un sourire rapide de soulagement, de bonheur infini, a passé sur son visage. Mais, à cause de son trop grand bonheur, elle s'est évanouie.
Nathalie paraît sur le seuil, à son tour. Et le comte, lui désignant Suzanne :
— Regarde-la... Voici la preuve qu'elle n'est pour rien dans cette disparition...
— C'est vrai... dit la parente pauvre, soupçonneuse.
Elle passe la main sur le front glacé de Ja comtesse. Elle lui fait respirer des sels.
Et tous deux attendent qu'elle ait repris connaissance.
Lorsqu'elle revint à la vie, elle les vit surveillant sa première parole et son premier geste Et de nouveau le frère et la sœur se trompent en écoutant les sanglots qui soulèvent ce cœur de mère, qu'ils prennent pour du désespoir, et qui ne sent que des pleurs d'allégresse !
Alors, ils se retirent, convaincus, pour la laisser tout entière à sa douleur.
Et ils sont h peine partis qu'ellens'écrie, derrière eux, dans l'exaspération de sa joie :
— .^.h ! elle est à moi, maintenant, totite à moi !
Le jour même, Nathalie partait pour Dinant, envoyée par le comté, avec ordre de faire une enquête auprès des Maurepat, sur ce qui s'était passé, et de connaître la vérité sur cette disparition, à tout prix. Ce fut une nouvelle angoisse chez Suzanne.
«Que va-t-elle apprendre ? Les précautions ont-elles été bien prises 7 »
Nathalie resta huit Jour? absente. Et elle annonça, quand elle revint, que l'enfant était morte. Elle n'avait pas retrouvé sa
Ce rut un soir, après dîner. Le père et la mëre Maurepal «aient occupés dans la maison et la fillette jouait au fond du Jardin près du berceau de chèvrefeuilles où sa mère, en la quittant pour la dernière fois, lui avait dit : « A bientôt ! . Une porte à claire-voie. fermée seulement au loquet, communiquait avec le chemin de halage.
Or, la porte avait été retrouvée ouverte, et l'enfant avait disparu.
aZT^I v^ ^J^^*^' 9"^Pensa qu'elle était tombée dans la rivière ofJlLl 4 ^^ ^ ^^K défendu par aucun parapet. Elle avait pu, aisément, rouler e long du talus. Mais, personne ne l'avait
ik Mp iJp^^.n A'î^'i entendu aucun cri. Des bateliers sondèrent la. Meuse sans rien v découvrir
rp^hlï.^i'i ^" • ^^"y^nt le lendemain, fit recommencer les recherches, mais vainement.
Puis, elle s'informa.
mî?"-4to^H ol^âïT^^^'k"'!® "-y'^^J^ attelée d'un ex.cellent cheval, dftparltîin ^ ^^^'^''^ ^^^ Maurepat, a l'heure de la
t«H\^a"^"^^ ^" ^^V^ descendu qui, avec son couteau, s'était mis à réparer une des guides cassée.
Une femme l'acromnagnait.
fm"nPhôt!S*iP''T^"t^ ^^ l"""' ^f ^^ "^'^^e. en attendant que
tfn^SeMeu'rs Uitï ^ "" ' *^^ "'"^^* '^P^'^^ ^^ ^^
Ouelles étaient ces gens?
Etaient-ce des paysans des environs, comme l'indinualent
savoTr^sr?. %17I '"'^■'^'^V'-^ ^i"^P'^^ imnossibine îe les Coupables ? ^^ enlevée, faillait-il voir en eux
Ce fut sur cette piste que Nathalie se lança.
Pendant quatre ou cinq iours. elle put croire ou'elle trfnmpherait et oue c^tte piste était la bonne. A force de nilè de SS nation A force de génie, elle rétablit le premier et ]è second i^rn îp"^'f^'' ^" ]^ ^°^^"^^ niystérieuse^Seci en suivam l^n^?'I*® î"'^ remonte la Meuse, avait paru sp diriger ver« la Pt ?J^c^ française, du côté de Givet. A Givet, dans aucun hôte^
r/ont^%^e"^r2n"leiSeSs^^ ^^"^^^ ^'^"« '^'' - "ïv^if ^u pa" léî^îir'nfdanrff viile' '^ "°""^^ '' ''' ^^^^^^-^ -'-'--t
le^Sj!^^e?;Ja^^^^;]J\^f^î^^^^^i;i^-SÏmlS?S^!' dans un fossé où elle avait été abandonT^eoTuf fours aT^^^^ elle apprenait que cheval et harnais avaient été vendu'' A nn
ét^nlfvLt""^^ ''^ *""'" ^"™"- «"» '<"^. toute pist» Elle raconta cette histoire à Rovaumont rtewan* c„
§'«V=<.ILrit\"a'Sl. '* "*" '" *^™** >" S2t'.i.iTv2: SS
C'est en vain oue Croix-Vitré voulut flst;av«iF ria. ^^^ j
«.t*mPil«i néUieut «u-apparentes. que ces larmes étaient 5^ÎS^ et a^ilSt mépVis à son premier désespoir... mII^' flârUit restée fermée pour lui. Il ne pouvait plus
"!f rï-uma d'un mot le récit de Nathalie et dit frûijlf ment : -L'enfant est morte... madame, je vous plaln:,. maigre
''Suzaîfn??e^'a'îes°'veux secs. Elle aurait bien voulu pleurer, pour SSdre incorl. mais elle ne nut. Sa joie était trop grande.
^*^ïaSS,^S^yS^?iiï^'siï^î^paule de son frère, mur-
TeSïS fol^Po'ùTeiint'jRVa^iSlont la parente pampre SuzanSe descendit jusqu'à la dernière terrasse, celle du bord
^^^npi^np V fnt-elle mi'elle vit se diriger de son côté un paysan de^t?en?e-c^nï*ans%rvfron,%obuste, le figure honnête, et pro-
^'?î?1^aV4cevant Suzanne fit un geste de joie et son émotion fuf =i pr^ofonde qù'ene se mit à trembler, violemment, avec de
^Th^ommrfipprocha de la comtesse et t..mtla^^^^^^^^
pour demander l'aumône, car. des fenêtres du cna.eau. on yuu
"" m^-^o^i'^' TrtVLSrhl'almlUb.eme„.... L-e„..n.
.-7.hpTnnns Elle cause elle rit... elle chante... Elle est heu-
- A vous jusqu à la mort, ma pauvre et bonne petite dame ...
r-lt'^Ft^?fn'bù?heron qui avait travaillé en forêt d'Hérlval, q^fel^^â afJe"s^ïuptra^^"a^nt^ jlarié à une b^^^^ mie du ^^
hS'i JiisYrï\S?s|?u^n?éi:idéSrdè ^Stf ïér^lifabaXt ^n?ia ?ûSSe et v°nt ramper, comme un serpent au venin mpr S uiu-à il cabinp du paysan. Dornak. sa femme, et le petit
^ lonr «pVnnrs les soigna, les sauva. Ce fut Suzanne. ''&dSf furent sur pied, défigurés, mais bien vivants. Dornak lui dit^: j^^ ^^^^3 C'est une dette
(pT vSïs pourflz rilamer à "chacun de nous, quand vous
'■''peu'^de temps après, les Dornak. cherchant du travaiLavaieia quitté le versant français des Vosges, pour = mta"er de autre r,M6 ris la frontière nouvelle. A Royauraont, on "«? ,^^a'\Pj": înttnëu parle? mais Suzanne s'en souvenait, et certaine qu eî]e
U 8EAUÎÉ DU DIABLE S5
pouvait se confier à eux en toute sécurité, un jour, en jranci mystère, «lie avait appelé, dans les environ» du château, Bornak et sa femme. Elle leur avait dit son désespoir maternel, l'exil de l'enfant, l'injustice de Croix-Vitré qui voulait châtier et qui n'était que cruel...
Elle leur dit quel était son rêve...
Enlever la fillette à ceux qui la possédaient... la cacher... la rapprocher de sa mère, afin qu'elle pût l'embrasser à son aise... jusqu'au jour où, peut-être, la mère et l'enfant seraient réunies...
Dornak avait accepté.
Nous savons comment il s'y prit et comment il réussit.
Suzanne avait à lutter contre les soupçons du comte, contre l'étroite, odieuse, constante surveillance de Nathalie. Mais, triomphante en sa maternité reconquise, elle se mouvait à l'aise au milieu de ces dangers qui la menaçaient. Elle savait trop bien qu'une imprudence la perdrait, et que l'enfant lui serait ravie pour toujours.
Elle fut prudente. Elle fut sur ses gardes. Elle fut indifférente et impénétrable. Elle se sentait plus heureuse, dans un soulagement immense. La fillette, qui s'appelait Yvonne, chez les Maurepat, avait dû changer de nom en entrant dans sa nouvelle famille, afin d'cloigner les soupçons. Comme elle était toute mignonne et délicate, ainsi qu'une fleur, la femme de Dornak l'appela Rose, et Henriot, la voyant toute frêle, avait ajouté un surnom ; en petit sauvage habitant les bois, il l'avait comparée tout de suite aux liserons souples qui grimpent au long des arbustes €t des murailles, et de liseron, il avait fini par faire lison. ^
L'enfant, pour tout le monde, s'appela désormais Bose-Lison. Elle vivait, inconnue, à dix lieues de sa mère, mais qu'était-ce
?[ue dix lieues ? D'accord avec Dornak, les entrevues étaient réquenies. 11 ne se passait pas une fête, pas une foire, pas un marché, pas une réjouissance sans que le bûcheron y amenât Rose-Lison.
Et la fl]le et la mère se rencontraient.
Lorsque les occasions devenaient rares, Dornak envoyait sa protégée à l'église de Laître, les dimanches.
Suzanne avait alors deux heures pour vivre auprès de son enfant, deux heures pour apercevoir, parmi les paysannes pieuses, la jolie tête souriante ; deux heures pour ou'olier sa torture morale et vivre d'un bonheur qui la payait de tout ce qu'elle pouvait souffrir.
L'église se vidait de tous les fidèles. La mère et la fille restaient seules. Alors, les entrevues, pour être rapides, n'en étaient pas moins passionnées. En un coin sombre, sous le porche, entre les deux battants d'une porte, Suzanne, prise de tendresse farouche, enlevait la gentille blonde, la pressait contre elle, la couvrait de baisers et de larmes, puis s'esquivait, après avoir pressé la main de Louise Dornak qui l'amenait.
Une fois, elle faillit être vue par Nathalie : la porte de l'église s'était rouverte brusquement, alors que Suzanne venait de rendre l'enfant à la paysann/, alors qu'elle était encore toute frémissante, alors que ses larmes mouillaient encore son visa?e...
L'ombre, entre les portes, voila cette émotion qui I eût trahie... L'ombre protégea l'enfant...
La parente pauvre ne se douta de rien...
^6 LA BEAUTÉ DO DlABLfc
Et ce fut ainsi que des années s'écoulèrent.
Rose-Lison a grandi. Elle a dix ans. Et les Dornak ont quitté le versant al]ei.*.and des Vosges, pour rentrer en France.
Les voici installés non loin de Royaumont, dans une maisonnette propre et blanche, sur la lisière de la forêt d'Hérival, où ils sont certains, pendant longtemps, de trouver de l'ouvrage.
C'est Suzanne qui les a fait venir. Et ce n'est plus dix lieues, maintenant, qui séparent l'enfant et la mère, c'est quelques centaines de mètres.
Du balcon de aa chambre, par la longue coulée de la Vallée des Boches, que connaissent tous les touristes qui ont visité les Vosges, la comtesse de Croix-Vitré apercevait la maison, comme une tache claire parmi la verdure sombre des sapins et des chênes. Et elle vivait ainsi avec Rose-Lison. Le reste du monde ne lui importait plus. Elle avait laissé à iSathalie le soin de gouverner Royaumont. Elle était, seule, chez elle, le regard au loin, vers la forêt.
Et, plus facilement, tout naturellement, les entrevues étaient devenues fréquentes.
Dans la belle saison, Rose apportait au château des paniers pleins de fraises des bois ou des bouquets énormes de muguets odorants, dont la forêt était remplie ; la comtesse les lui achetait toujours et lui en demandait sans cesse.
D'un commun accord, quand il se trouvait là des étrangers, mère et fille ne s'abandonnaient pas à la tendresse qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. Suzanne lui avait dit :
— Plus tard, tu sauras pourquoi je dois prendre tant de précautions... Souviens-toi toujours de ceci, ma gentille : il ne faut pas que l'on soupçonne ma tendresse pour toi... des gens méchants viendraient entre nous et nous sépareraient...
Tous les jours, de son côté. Louise Dornak avait répété à l'enfant, afin que la recommandation fût bien présente à son esprit :
— Aime-la de toute la force de ton cœur... mais, devant les autres, fais comme si elle était pour toi presque une étrangère l
Rose-Lison avait compris. A sa tendresse se mêlait bien un peu de frayeur pour ces mystérieux dangers. Cela la rendit seulement plus sérieuse et plus grave. Souvent ses yeux bleus, au regard profond, semblaient dire à cette femme, triste, qui l'aimait :
— Confie-moi ton secret tout entier... N'aie pas peur que je te trahisse I...
Et, vraiment, il brtilait les lèvres maternelles, ce secret, n montait, de son cœur gonflé d'amour, dans les baisers qu'elle jetait à la petite.
Cent fois, déjà, elle avait eu l'envie de lui murmurer :
— Je suis ta mère... ta mère, entends-tu, petite?...
Mais elle hésitait encore, dans la crainte qu'une imprudence ne lui ravît son bonheur.
Un jour, Rose-Lison sortait de Royaumont, où elle était venue vendre, selon son habitude, ses cueillettes de la forêt.
A la dérobée, Suzanne l'avait embrassée bien fort et l'enfant s'en allait, par la grande avenue qui rejoignait la forêt d'Hérival.
Elle s'assurait, à chaque pas, que psrsonne ne la pouvait pnrprendre.
Alors, elle s'arrêtait, se rangeait le long d'un tronc d'arbre.
LA BEAUlii DU DIABLE 3?
penchait la tète, essayait d'apercevoir la comtesse à son balcon.
Quand elle l'avait vue, et qu'elle était sûre d'être vue également, ses deux petites mains envoyaient à la pauvre femme, à travers l'espace, le doux baiser qui venait réconforter le cœur liiaternel.
Ce jour-là, Michel et Laurent rentraient de promenade à cheval. C'étaient, maintenant, deux grands garçons de vingt à vingt-trois ans, vigoureux, et qui, leurs études terminées à Epinal, avaient repris, à Royaumbnt, une existence oisive, toute de plaisir.
Croix-Vitré, dont la santé était devenue très faible, s'était déchargé sur Micliel du soin de surveiller la partie agricole du domaine, pendant que Laurent s'occupait plus particulièrement des usines et de toute la partie industrielle.
Brutaux, emportés, vicieux, déjà, ils étaient la terreur du pays, et on les détestait
Ils rentraient, côte à côte, à Royaumont, au petit galop de chasse, lorsqu'ils rencontrèrent Rose-Lison.
Michel cria :
— Hé ! la mendiante, on r.d voit que toi, de notre côté... Veux-tu t'en aller, hein ?
Rose-Lison, apeurée, s'ciîaça le long de l'avenue pour les laisser passer.
— Et plus vite que ça, entends-tu ? cria Laurent, avec menace
Alors, comme elle restait tremblante, sans bouger, ils firent volter leurs chevaux et se lancèrent sur l'enfant, pour l'effrayer.
Elle eut peur, se mit à courir. Les chevaux galopaient derrière elle.
Sur sa nuque et dans ses cheveux blonds, elle sentait leur souffle chaud.
Et les deux frères riaient, s'animaient à cette chasse cruelle.
— Allons, plus vite, ma belle, plus vite ! plus vite I Soudain, les pieds de Rose-Lison s'embarrassent dans une
herbe rampante. Elle tombe et le cheval de Michel est si près que ie cavalier n'a pas le temps de l'enlever et que le sabot atteint le bras de l'enfant.
Elle pousse un cri aigu et s'évanouit.
Les deux frères, interdits, se regardent, mais au lieu de la secourir, ils font volte-face et s'éloignent.
Le cri a été entendu de Royaumont.
Cette scène de brutalité a été vue.
De sa fenêtre, la mère a tendu les bras vers eux.
— Ah I les misérables ! Ils me l'ont tuée I Ils ont tué ma miel
Elle descend. Elle s'élance. Elle parcourt l'avenue. Elle relève Rose-Lison, toujours évanouie.
Et quand elle revient au château, emportant contre son cœur qui défaille ce fardeau si cher, il lui faut un courage inouï
Eour ne point trahir son angoisse et pour navoir envers la lessée, que de la pitié presque indifférente, devant ceux qui la regardent...
Chez elle, Suzanne la déshabille, la rappelle à la vie. L'enfant ouvre enfin les yeux — des yeux de souffrance et d'épouvant».
- Ne crains rien, mon enfant, ceux dont tu as peur ne sont plus près de toi...
38 LA BEâUlÉ BU DIABL»
Roae-Llson a le bras gauche cassé.
sSzanne lui donne les premiers soins, la couche dans son lit. envoie chercher le docteur du village de Laitre.
C'est un eune médecin, fils de Barnabe Fontenailîes le vieux praticien oue la mère était allée consulter un jour II accourt, Feste toute la soirée auprès de Venfant et ne la quitte qu'après avoir rassuré la comtesse. , ^. ..^.
Croix-Vitré et Nathalie sont là, Suzanne leur a conté 1 accident Nathalie a voulu défendre son fils. Suzanne, brusque, prf^sque violente, l'a interrompue. „ „/,^
Michel et Laurent viennent de rentrer de leur promenade.
îls "avent que leur brutalité a eu des suites malheureuses. Ft C'est la comtesse, elle-même, qui les accueille :
-Je vous ai vus tous les deux... J'étais à ma fenêtre etje regardais s'éloigner... cette pauvre p^'tite... Vous avez ete lâches
^Sîs^^pâlïrent, relevèrent le front, et deux regards de haine
*°Nathane s^int^erposa, essaya de balbutier quelques mots :
-Ma soeur, vous êtes injuste pour mes fils,.. Vous ne pouvez leur reprocher cet accident, comme s'il était arrivé par leur
— Vous ? ne les défendez pas 1 dit la comtesse d'une voix sourde .. De ce que je vous laisse ici me remplacer dans mes droits et dans nnon autorité ; de ce que vous êtes devenue la maltresse de ce château, où vous commandez, ou chacun vous redoute et vous obéit : de ce que ma vie se passe loin de vous il ne s'ensuit pas que j'aie cessé de voir, de penser, de refli chir Autour de cette noble demeure de Royaiimont a san^ ces=ë'régné, depuis le jour où j'y suis entrée, une atmospher^ Se bonte^et de charité... Depuis le jour où vous êtes venue le malheur s'v est abattu... La bonté s'est changée en défiance .. Ceux qui nous aimaient ne nous regardent plus qu avec crainte et vos fils semblent avoir hérité de je ne sais que.' fol ore'ieil"' qu'ils puisent dons la faiblesse de l'homme qui les a recueillis et qui leur a fait l'aumône de son opulence.
— Suzanne ! vous insultez ma sœur ! dit le comte...
— Je me tais depuis assez longtemps pour avoir le droit de
^ — ^"t^moT'^je n"e" resterai pas au château une heure de plus '
^la^comtesse eut un sourire, d'une Ironie suprême. Crolx-
'^^.ll^je^voïîs^l-^V de pardonner à votre belle-sœur, l'âpreté de sr= paroles, ma chère Nathalie... Je ne comprends rien à sa cûièfe et à son injustice... Elle les regrettera et vous fera des
-Jamais! dit Suzanne avec violence. Et ^e craignez rien Hubert ne craignez pas d'être abandonne par elle et par ses fils et de vous retrouver en tète à tète avec moi. Ils se sont trop habitués à votre hospitalité fastueuse pour y renoncer aussi aisément et ils se trouveraient trop embarrassés pour vivre
^^nrherc^'iaurent se dirigèrent vers la porte, tierablanls d kjze.' La comtesse se jeta devant eux et leur barra le cb'
ra
^' Avant de quitter cette chambre, vous avez un devoir à rem-
plir envers la pauvre enfant que vous avez failli tuer, et qui
■'^^R^se-fisonsMaisaitt* toute pâle en son Ut, et les yeux effarés
Elle murmura : „„«^^ „i,,c
— Non. madame, non, je vous assure, 3e ne souffre plus
Aux deux jeunes gens qui restaient silencieux, obotlnés, le regard en dessous : ,.„ . ^ j, „
— Choisissez... Vous allez prier cette gentille innocente d oublier votre brutalité de tout à l'heure... ou, si vous refusez, vous quitterez ce château...
Croix- Vitré dit froidement : ^ ^ .
— Vous oubliez que seul, ici, je donne des ordres T
— Non, monsieur, je ne l'oublie pas... et j'ajoute ceci: ces deux hommes demanderont pardon à l'enfant... S'ils refusent... et si, malgré leur refus, soutenus par vous, ils demeurent auprès de vous, c est moi qui partirai...
Natlialie, depuis quelques instants, regardait ses deux fils et ce regard voulait leur faire comprendre :
— Cédez-lui... Ne résistez plus... Il est trop tôt pour que la guerre éclate entre nous. , ., .. ^ . -.^
Ils devinèrent sa pensée. Une dernière hésitation. Puis, ils passèrent devant Suzanne en s'inclinant, se dirigèrent vers le fit, et d'une voix sourde Laurent dit :
— Nous vous demandons pardon, ma petite fille... nous "ne voulions pas vous blesser... nous voulions vous faire peur seulement...
Rose-Lison eut un sourire d'ange : ^ ^ ^
— Oh ! oui, oui, c'est moi qui ai eu tort de m effrayer et de courir... Une autre fois, je n'aurai plus peur, et il n'arrivera plus rien I
La' blessée resta huit jours à Royaumont.
La comtesse avait eu soin de faire prévenir les Dornak.
Croix-Vitré voulut leur remettre de l'argent. lis refusèrent... Ils voulaient emmener Rose-Lison. La comtesse insista pour qu'elle restât quelques jours encore.
— Vous ne trouverez pas mauvais, monsieur» dit Suzanne a son mari, que je m'intéresse à cette enfant ?
— Non, certes... c'est notre devoir... Et puisque ces gens méprisent notre charité, si vous pouvez leur être utCe de quelque façon que ce soit, je vous laisse libre... Ce ne sera que justice... .,, , , ^ ,
A.insi, le hasard venait de se mettre du côté de la mère!
Désormais, sans éveiller les soupçons, elle pourrait voir sa fille, lui parler, l'embrasser !... Sa joie était si grande qu'elle craiernait de se trahir. .
Que lui importait, maintenant la haine qu'elle sentait veillée et grandir auprès d'elle et que sa violence maternelle ava* déchaîné ? ., ,, .^. .
Dans l'ombre, Nathalie pohvait ourdir sa ténébreuse intrigue et convoiter Rovaumont ; ses fils pouvaient continuer leur vie de paresse, de dépenses et de débauches... Suzanne n'y pensait guère I
Rose-Lison ne venait-elle pas d'entrer un peu plus dans m vis?
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