PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
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Intérêt du problème.
Je cherche ce qui est vraiment beau et digne d'être admiré.
Ce problème n'est pas celui que de nos jours les théoriciens du beau étudient de préférence. La plupart s'attachent plutôt à déterminer les conditions dans lesquelles se produit en fait le sentiment du beau : ils s'efforcent d'appliquer à l'esthétique les procédés rigoureux de la méthode expérimentale. Ces recherches sont du plus haut intérêt: Ces efforts sont dignes de toute notre sympathie. Je veux le déclarer tout d'abord, pour qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions. Je ne viens donc pas réagir contre l'esthétique expérimentale. Je n'ai rien à dire contre elle. Je tiens ses méthodes pour excellentes, et les résultats qu'elle a obtenus comme une base solide sur laquelle on devra désormais s'appuyer. Mais je ne crois pas qu'elle soit toute l'esthétique.
Admettons que l'expérience ait achevé son œuvre. Nous saurons quelle est la réaction sensible que produit sur nous un objet donné, et quels doivent être les caractères de l'objet pour produire sur nous tel ou tel sentiment. Si individuelles que soient les préférences du goût, nous les aurons mises en formules; nous en aurons dégagé des lois. Cela serait infiniment précieux. Mais notre curiosité ne serait pas encore SouRiAU. — Beauté rationnelle. 1
pleinement satisfaite. La question de fait ayant été pleinement résolue dans le plus petit détail, resterait à poser une question d'ordre tout différent, la question de droit. Que valent ces préférences de notre goût? Vont-elles à ce qui est en soi préférable? Admirons-nous ce qui est vraiment digne d'être admiré?
A ces questions, l'esthétique expérimentale ne peut répondre; impartiale comme doit l'être la science, elle constate nos goûts, elle en détermine la loi : elle s'interdit de les apprécier.
Il faut pourtant que nous ayons une réponse. Nous n'avons pas ici affaire à l'une de ces questions d'école dont on discute entre spécialistes, et qui n'ont pour le public qu'un intérêt médiocre. Non, le problème est sérieux, et toujours actuel.
D'innombrables objets passent devant mes yeux, productions de la nature ou de l'industrie humaine. A chacun d'eux, par une tendance irrésistible, il faut que j'assigne, aussitôt que je le perçois, une valeur esthétique : il me paraît plus ou moins beau. Quelle témérité dans ces jugements de première impression ! Sans principes, sans idéal défini, je me permets de qualifier toutes choses, de louer, de blâmer, d'établir des hiérarchies. Est-ce raisonnable ?
Voici une chose que j'ai toujours admirée. Quelqu'un me demande pourquoi je trouve cela si beau. La question m'embarrasse; je n'y ai jamais réfléchi. En y réfléchissant, je ne vois pas davantage ce qui peut justifier mon admiration. Me voici dans le doute.
Un artiste, jusqu'ici inconnu, peintre, musicien, poète, apporte une formule d'art nouvelle. Il faut apprécier cette œuvre, pour laquelle nous n'avons pas de jugements tout faits. Quels remous dans l'opinion ! Des discussions passionnées s'engagent. Au bout de quelque temps nous en arriverons à ce point critique de toute discussion, où Ton commence à parler fort. Alors brusquement les esprits se ferment, tout échange d'idées est interrompu, et il ne reste plus en présence que deux volontés qui se heurtent. Comme des deux