‹ La beauté rationnelleChapitre 2 sur 37 · INTÉRÊT OU PROBLÈME · texte numérisé non relu

INTÉRÊT OU PROBLÈME

côtés Ton éprouve alors le besoin de trouver Targuinent vainqueur qui brisera les résistances î Mais pour cela on sent bien qu'il faudrait remonter aux principes. Si la discussion a été impossible, malgré la bonne foi que Ton a commencé par y apporter de part et d'autre, c'est sans doute que la divergence d'opinion a commencé plus tôt qu'on ne pensait. Pour mettre le doigt sur l'erreur commise par l'adversaire, il faudrait montrer qu'il se méprend sur la définition du beau, sur la fonction essentielle de l'art ; il faudrait faire de l'esthétique rationnelle.

Je suis un professionnel de la critique. J'ai à me prononcer sur un livre, sur une œuvre d'art. Entre le public et l'auteur, je suis arbitre. Admirer le trivial, applaudir au faux talent, me moquer du sublime, passer indifférent devant la beauté, ce ne serait pas seulement une faute de goût, ce serait une grave injustice. Pesante responsabilité ! Qui m'indiquera la méthode pour juger à coup sûr ?

En parcourant nos expositions de peinture, de sculpture, de décoration, on ne peut manquer d'être frappé de ce qu'il y a de tourmenté, de fébrile dans l'art contemporain.il tend sa voile aux vents qui soufflent, louvoie, essaie d'une direction, puis d*une autre, en somme ne sait où aller. Visiblement tout ce qu'il fait le mécontente. Delà ces efforts d'originalité quand même, ces excentricités, et ce besoin d'un art nouveau, que Ton n'a jamais ressenti à ce point aux périodes les plus fécondes de l'art. Si de tant d'aspirations confuses on pouvait dégager un idéal bien défini, quelle sécurité pour les artistes ! Comme ils se mettraient avec confiance à leur tâche, ayant pris conscience de leurs propres désirs, ayantun but devant les yeux, sachant enfin ce qu'ils veulent faire!

Songeons enfin que la question du beau ne se pose pas seulement en littérature et en art. S'il en était ainsi, elle serait une question de luxe, secondaire en somme, à laquelle il serait sage de ne pas trop arrêter notre pensée en dehors de nos heures de loisir. Mais ne qualifions-nous pas aussi, au point de vue esthétique, les plus sérieuses manifestations de l'activité humaine ? N'est-il pas certaines actions qui

éveillent en nous Témolion du beau par leur caractèfre de générosité, de puissance morale, d'héroïsme, tandis que d'autres nous semblent basses et laides ; et peut-on soutenir que ces impressions soient sans influence sur notre conduite ? Ne voit-on pas au contraire qu'elles agissent surtout aux heures critiques de la vie, quand nous avons à prendre une de ces résolutions graves, où va se décider notre avenir moral ? Toute vie, on peut le dire, est un effort vers la beauté. Chacun de nous, qu'il en ait conscience ou non, a son idéal qui le mène, de sorte qu'en fln de compte notre existence vaudra ce qu'aura valu cet idéal : peu de chose s'il est bas, beaucoup s'il est généreux. Il importe de ne pas se tromper. Ce que nous sentons ici engagé dans le débat, ce sont toutes nos admirations, tous nos enthousiasmes, toutes nos aspirations morales, forces vives de Tâme humaine qu'il s'agit d'orienter vers leur véritable fin. Au fond de toutes nos méditations sur le but de la vie, on trouverait cette question suprême : quelle est vraiment la vie la plus belle ? On pourra se refuser à identifier ainsi l'esthétique et la morale ; on estimera que toutes deux perdent également à se confondre l'une avec l'autre ; on nous dissuadera de concevoir la beauté en moralistes, et la morale en esthètes. Il est possible que l'on ait raison. Mais c'est précisément ce qu'il faut savoir. Ainsi de proche en proche, l'objet de notre enquête prend une importance croissante, et nous voyons se poser plus impérieusement les problèmes de l'esthétique rationnelle.

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