LES DEGRES DE LA BEAUTE
décidés à ne les déclarer valables que s'ils justifient d'une réelle perfection de Tobjet. Ainsi, nous pourrons établir des principes de critique très généraux, applicables à tous les objets de beauté similaire.
L'ordre dans lequel nous traiterons de ces diverses beautés n'a pas une importance extrême. Nous avons adopté celui-là parce qu'il nous offre l'avantage d'une progression, correspondant au développement du goût. De la beauté sensible à la beauté intellectuelle, de la beauté intellectuelle à la beauté morale, il y a réellement progrès. Les beautés les plus hautes et les plus pures ne sont pas celles qui nous frappent tout d'abord ; elles supposent, pour être comprises, une certaine culture et comme un entraînement esthétique. Il est donc tout naturel que nous commencions notre étude par l'analyse des beautés les plus humbles, pour nous élever ensuite ai:x plus hautes. Ainsi peu à peu nous provoquerons en nous comme un élan vers les beautés supérieures.
Ce plan, il est vrai, a ses inconvénients. Pour poser nos principes de critique, ncus aurons été obligés de décomposer en ses divers éléments sensibles, intellectuels et moraux l'idée complexe de beauté. En étudiant chacun d'eux, noué aurons cité, à titre d'exemples, les objets qui présentaient à un degré éminent cette beauté spéciale. Mais il peut se faire, et en fait il arrive qu'un même objet présente ces diverses beautés à la fois ; à vrai dire, il n'en est aucun dans lequel elles ne se retrouvent toutes en proportion variable. Soit, par exemple, la beauté de la couleur. Sans doute elle dépend avant tout de l'impression reçue. Mais elle dépend aussi dans une certaine mesure de l'appropriation de cette couleur à la fin de l'objet, et de son effet sur le sentiment. Le bleu du ciel nous paraît beau, non seulement parce qu'il fait une agréable impression sur la vue, mais encore parce que nous pensons que le ciel doit être bleu, et par les idées poétiques que nous attaclions à cette couleur. Ainsi, dans une certaine mesure, nous jugeons des beautés sensibles avec notre intelligence et notre cœur ; et réciproquement, il n'est pas de beauté morale ou intellectuelle qui de quelque manière
n*affecte les sens, puisqu'il faut bien qu*elle soit perçue, et qui par conséquent ne dépende jusqu'à un certain point de la qualité de cette impression sensible.
Il nous sera bien difficile aussi de nous conformer, en toute rigueur, à Tordre progressif.
Les valeurs esthétiques ne sont pas mathématiquement déterminables. Il y aurait donc quelque chose d'arbitraire dans toute hiérarchie fixe que nous voudrions établir entre les choses. Nous estimons par exemple que la beauté intellectuelle est en somme supérieure à la beauté sensible ; mais les plus hauts degrés de celle-ci ne sont-ils pas supérieurs aux plus bas degrés de celle-là ? Nous croyons qu'il y a plus de beauté dans Tanimal que dans la plante ; mais une plante réussie n'est-elle pas plus belle qu'un animal manqué ? Nous ne devons donc pas attribuer à nos classements provisoires une importance exagérée. Nous devrons dire de chaque chose ce que nous en pensons, et la juger pour ses mérites personnels, sans trop nous inquiéter de la classe dans laquelle nous l'aurons rangée.
L'idée que nous devons nous faire des beautés inférieures dépend dans une certaine mesure de celle que nous nous ferons des beautés supérieures. Supposons que nou& ayons à traiter de la beauté du monde inorganique : il nous est impossible de le juger comme si tout s'arrêtait là; nous devons penser que ce monde est fait pour préparer la vie et la recevoir; il nous apparaît donc maintenant, non plus comme une fin en soi qui aurait sa perfection propre, mais comme un moyen subordonné à une fin plus haute, et dont la perfection ne peut être évaluée que par rapport à cette fin. Evidemment nous n'apprécierons pas de même les aspects du monde terrestre, selon que nous le concevrons ou non comme destiné à abriter des êtres vivants, et tels êtres de préférence à d'autres : il n'est pas possible de juger de la beauté d'une maison sans penser à l'habitant qu'elle doit recevoir. Nous ne saurons donc que dire de la beauté des choses si nous n'avons déjà une opinion faite sur la beauté des êtres vivants. De même la beauté plastique n'aura de