CHAPITRE PREMIER LES DEGRÉS DE LA BEAUTÉ
Nous sommes bien décidés à ne plus mesurer désormais la beauté des choses qu'à leur perfection réelle. Au fond, c'est ce que tous et toujours nous avons voulu faire ; mais nous le faisions sans bien nous en rendre compte, et un peu à la légère. Il est donc probable que notre table des valeurs esthétiques, telle que nous Tavons dressée empiriquement, contient bien des erreurs. Elle doit être revisée.
Dégager les fins mystérieuses auxquelles semble vouloir tendre Teffort de la nature ; assigner à Tart en général une mission déterminée, à chaque art sa fonction spéciale, à chaque œuvre sa beauté propre ; nous faire prendre conscience des exigences de notre goût, les rectifier, les compléter ; nous donner de chaque chose Vidéal rationnel auquel elle devrait tendre, auquel nous Taiderons à se conformer dans la mesure où cela dépendra de nous, au nom duquel à tout le moins nous pourrons la juger : un tel programme nous entraînerait bien loin. On conçoit que nous renoncions à le remplir. Les applications se perdraient en un détail infini. La tâche est immense. Elle ne sera jamais achevée. Nous devrons nous contenter, à titre d'indication, d'opérer Bur quelques exemples typiques.
Dans quel ordre les présenterons-nous ? La beauté se présentant à nous sous des formes indéfiniment variées, il nous faut adopter une classification, un ordre quelconque, qui nous permette de procéder à notre travail de revision méthodiquement.
Voici quel plan nous adopterons. — Il est certaines beautés qui s'adressent plutôt aux sens : si, par exemple, certaines combinaisons sonores ou certaines juxtapositions de couleurs nous semblent avoir une valeur esthétique, il est évident que nous en jugeons avant tout par l'impression physique qu'elles font sur Tœil ou sur Toreille ; nous les estimons parfaites, et par conséquent belles, en tant qu'elles répondent aux exigences du sens qui les perçoit. — D'autres sont plutôt intellectuelles : ainsi, quand nous attribuons de la beauté à un dessin correct ou à un édifice dont les diverses parties sont bien appropriées à leur destination, il est clair que notre jugement ne dépend en rien de l'impression sensible. On dit de l'objet qu'il est agréable à voir; il faudrait dire plutôt qu'il satisfait l'esprit ; car un dessin moins exact, un édifice de plan plus défectueux n'aurait, pour la vue même, rien de choquant. C'est l'intelligence qui perçoit cette beauté de forme et qui en est juge. — Il est enfin des beautés d'expression qui s'adressent plutôt au cœur. Nous admirons, par exemple, un paysage d'aspect mélancolique, un chant d'allégresse, une strophe à l'accent héroïque. Nous aurions beau avoir les sens les plus aiguisés, l'intelligence la plus subtile, il nous serait impossible de percevoir et de comprendre la beauté propre de tels objets, si nous étions incapables d'émotion : cette beauté est toute dans le sentiment moral que l'objet exprime et qu'il nous suggère par sympathie. — Il y a donc bien là trois sortes de beautés distinctes: une beauté sensible, une beauté intellectuelle et une beauté morale.
Nous les étudierons l'une après l'autre. En analysant chacune d'elles, nous chercherons à nous rendre compte des motifs conscients ou inconscients qui nous portent à lui attribuer une valeur esthétique ; puis nous pèserons ces motifs,