CHAPITRE IV LES SENSATIONS AllDlTIVES
Esthétique de la. sonoritÉ. — Les sensations musicales. Conditions d'agrément. — Valeur ealhétique.
Par la variété, la netLelé, la fixité des sensations qu elle nous donne^ par La fidélité a^ec laquelle elle enregistre les diverses phases et les moindres particularités d'une vibration sonore, par la finesse de ses perceptions, par sa faculté d'analyse qui lui permet de distinguer dans un son complexe une multipliciié d'éléments, Touïe est un sens admirable- Tandis que les sensations dont nous avons parlé jusqu'ici élaient quelque chose de vague, dUndîstincl et de vraiment informe, le son est quelque chose de défini ; il commence, il cesse nettement ; il aune intensité, une tonalité, une nuance de timbre précise. C'est un véritable objet, aussi distinct, aussi complexe, aussi riche de qualités perceptibles que peut rélre une image visuelle. Les sous en eux-mêmes sont donc une belle chose, et rouie est vraiment un sens esthétique. Il est d'ailleurs inutile que nous nous attachions à le démontrer. Personne n'en doute- Certains sons nous semblent particulièrement estliéliques. Nous disposons donc ies diverses sonorités perceptibles suivant une échelle de valeurs. Quelles raisons avons-nous de déclarer un simple son plus beau qu'un autre, et que valent ces raisons? Ici une discussion s'impose.
§ 1. — Esthétique de la sonorité
L'esthétique du son a été établie trop exclusiveme n t au point de vue musical, comme s'il n'y avait de beauté que dans les sons musicaux proprement dits. Dans la nature, lUI-oh, il n'y a que des bruits. Cela est possible. Mais les briiils do la nature n'ont-ils pas leur valeur esthétique ?
Ils produisent sur l'oreille une impression plus ou moins agréable, et c'est déjà quelque chose. Certains sonîs Lrultinx, stridents, grinçants, discordants, suraigus ébranlent douloureusement l'oreille, ou la déchirent. Mais il est des sons doux, d'intensité modérée, qui la caressent, et produisent par contraste une impression esthétique. — Au reste je reconnais que cette question d'agrément est assez seconde ire. Il y a dans la nature très peu de bruits qui produiraient sur l'oreille, même si l'on y faisait attention, une impression exquise. La nature est coloriste incomparable; ellt> est très médiocre musicienne. Nous ne trouvons le réd jilaisir de l'ouïe que dans les sonorités artificielles, produit, de l'art humain; C'est nous vraiment qui l'avons inventé. L'aj^rémenr, que nous pourrions trouver aux sonorités naturelles est si loin de notre idéal, que nous avons appris à nous en désintéresser plutôt qu'à le recueillir. Dans la pratique de la perception, nos sensations auditives nous sont en géuf^Ttil indifférentes, et ce n'est nullement de leur agrément que dépend leur valeur esthétique. Elle est déterminée par d'autres raisons.
Tout objet matériel a un timbre spécial. Il rend à la percussion un son particulier, clair ou étouffé, creux ou mat, lourd ou léger, qui nous apprend bien des choses sur son compte; en l'auscultant ainsi, nous savons de quelle* matière il est fait, quelle est sa densité, quelle est sa structure mulcculaire, etc. La sonorité des corps nous décèle don^.* bien d'autres qualités, qui ont une indéniable valeur esUiétîque ; et nous lui attribuons à juste titre quelque chose de cotte valeur. Nous trouvons beau le son que rend la belle matière,
47t * Ut BMUtK SE:>i5lBLE
comme le cristah Targent, le marbre, Teau pure tintaot sur Teau. Au coDtFaire le son que rendent des matières plus grossières est désagréable à entendre, anti-esthétique, non par rimpression même qu*il produit sur Toreille. maïs par les renseignements qu*il nous donne sur la structure interne de Tobjet. La sonorité d'un corps nous doit apprendre encore s'il se trouve en bon ou mauvais état, et prendre de ce fait une valeur esthétique. Tout autre est la résonnance d*ua bois ferme et sain ou d'un bois vermoulu, d*uu vase intact ou d'un vase fêlé : toute particularité de timbre qui nous révèle une tare dans la constitution des choses les déprécie et en est elle-même dépréciée. Le timbre de la voix humaine est à ce point de vue très significatif; il y a des voix fatiguées, éraillées, grasses, malsaines, grossières qui décèlent si nettement un vice de tempérament, que nous les percevons avec une véritable répugnance. Quel plaisir au contraire d'entendre une voix fraîche, délicate, jeune, et vibrante! La simple impression faite sur Toreille est-elle plus agréable? Je n'en sais rien, et cela n'a aucune importance. Dans la beauté du timbre^ la sensation purement auditive, Tagrément sensuel n'est rien, la signiOcation est tout. Un joli timbre de voix présume la beauté physiologique» une vilaine voix implique un défaut de tempérament qui se traduit sans doute à la vue par la laideur de ta furme. Écoutez sans la voir une personne qui parle, essavez de vous la figurer, puis regardez-la: il est rare que vous ayez une surprise. A coup sûr, c*est par tout ce qu'elle nous permet d'induire sur la personne même que la voix nous cltarme ou nous déplaît; c'est à ces inductions^ poussées plus ou moins loin suivant notre sagacité et notre expérience, qu'elle doit son caractère esthétique,
n faut enfin tenir compte, dans cette esthétique des sons, de leur expression morale et poétique. Tout bruit prend le caractère de l'objet dont il émane ; il nous suggère les sentiments de tout ordre et jusqu'aux sensations que nous donnerait cet objet. On s'expliquera ainsi qu*il y ait des bruits lugubres, affreux, répugnants, grossiers, vulgaires; des
bruits joyeux, exquis, d'un charme idéal. Tous les bruits de la nature qui évoquent de riantes images, bruissement léger des roseaux agités par le vent, déferlement de vagues, bourdonnement d'insectes, chants d'oiseaux, mugissement lointain des bœufs, sonnailles de troupeaux, rumeurs de la plaine ouvrière, doivent à ces suggestions un caractère poétique : aussi les écrivains ne manquent-ils jamais de les noter dans leurs descriptions, pour nous rendre reffef esthétique d'un paysage. — Mais, dira-t-on, n'est-ce pa» là une illusion de beauté? Si ces bruits vous charment, c'est par la poésie que vous mettez en eux, poésie dont vous avez le droit de jouir, mais pour laquelle vous n'avez pas le droit de les admirer, puisqu'elle est toute subjective. — Noni, répondrai-je, on n'a pas le droit de parler ainsi. Quand cette poésie n'aurait de valeur que pour moi, en moi-même j'ai le droit de l'admirer; quand elle ne serait qu'un état de mon âme, un état d'âme peut avoir sa beauté. Tout d'ailleurs n'est pas subjectif et illusoire dans l'expression que je prête à ces bruits extérieurs; ils témoignent de l'activité bienfaisante des forces de la nature ; ils sont l'expression objective d'une vie réellement heureuse ; je n'ai donc pas tort de leur attribuer une valeur esthétique; ils correspondent à une véritable beauté.
§ 2. — Les sensations musicales
CONDITIONS d'agrément
Que la musique s'adresse aussi à l'intelligence et à la sensibilité morale ; qu'elle soit aussi un art de combinaison et surtout un art d'expression ; cela ne peut être mis en doute. Mais une chose certaine, c'est qu'elle exerce sur l'auditeur uae action nerveuse, et que cette action nerveuse est pour quelque chose dans son effet esthétique. Quelle part faisonsnous et avons-nous le droit de faire en musique à ces impressions toutes physiques? L'effet esthétique ainsi produit correspond-il à de véritables beautés? Tel est précisément le problème que nous avons à résoudre.
Le premier effet physique que produit et que recherche la musique, c'est un effet de stimulation. Elle est excitante par son rythme qui nous entraîne, par les secousses sonores qui nous galvanisent. Si je ne craignais de paraître irrévérencieux en lui rappelant ses trop humbles origines, je dirais que primitivement la musique instrumentale répond au simple besoin de s'agiter en faisant du bruit. C'est une exubérante manifestation d'activité, qui s'exalte par son expression même, et donne comme une ivresse de mouvement.
Cet effet de stimulation agit sur l'exécutant plutôt encore que sur l'auditeur. Vous pouvez en faire l'expérience. Ecoutez un air d'un mouvement vif; il ne vous donne qu'une impression de sons se succédant rapidement dans l'oreille. Maintenant chantez-le ou jouez-le vous-même : l'effet est décuplé. Tandis que chez l'auditeur l'ouïe seule est intéressée, le chanteur chante de tout son être, l'instrumentiste frémit tout entier avec son instrument. Cette excitation nerveuse atteindra son apogée dans l'invention ou l'improvisation musicale. L'auditeur en somme ne peut juger qu'indirectement et par sympathie du véritable plaisir musical. Il contemple la danse légère des sons ; le musicien la mène, et de tout son être danse avec eux.
Outre ce plaisir général de stimulation, la musique notis apporte encore certaines jouissances plus spécialement auditives qu'il nous reste à examiner : plaisir d'attente satisfaite, plaisir de variété, plaisir d'harmonie.
L'oreille craint les surprises. Un bruit subit, auquel elle doit brusquement s'accommoder pour le percevoir, la prend au dépourvu et la fatigue. Au contraire, elle percevra sans effort un son attendu, auquel elle peut s'adapter d'avance. De là le plaisir que nous prenons à la simple audition de sons périodiques. Quand un bruit se répète à intervalles réguliers, il ne nous donne plus aucune secousse nerveuse. Nous l'attendons, et cette attente étant chaque fois satisfaite, nous y prenons plaisir. Un commencement d'habitude s'est créé, qui engendre un véritable besoin. Il faut que ce bruit revienne. S'il cessait brusquement, nous en serions pénible-
ment affectés*. De là encore cette tendance à la répétition, si remarquable en musique ; il est bien rare qu'un motif musical^ une fois émis, ne soit pas répété aussitôt, et nous semblons en jouir plutôt la seconde fois que la première : l*oreille aime retrouver, présentés dans le même ordre, les sons qu'elle vient d'entendre. Ces redites, que l'on serait tenté de reprocher à la musique, donnent à l'auditeur l'impression d'une contemplation prolongée de la même forme musicale. — Qu'après certains accords, pour une raison quelconque, nous en attendions d'autres : cela suffit pour que nous ayons comme besoin de les entendre. Ainsi l'usage s'est établi de faire succéder les accords suivant certaines progressions, qui à l'expérience ont été reconnues les plus agréables : pour l'oreille, cette marche est devenue obligatoire. Que la progression soit interrompue, que l'accord final fasse défaut, cela lui semblera intolérable ; elle restera à l'état d'attente anxieuse et obsédante jusqu'à ce qu'enfin l'accord exigé lui ait été fourni. Aussi, par raffinement et artifice, on le lui fait parfois attendre longtemps, et même on fait mine de le lui refuser, pour qu'elle le retrouve avec plus de plaisir. — Considérez enfin l'effet que produit une fausse note, ou même un très léger écart d'intonation. Le son émis n'est peut-être pas en lui-même moins agréable à entendre que le son vrai. Mais il est faux. Ce n'est pas celui que notre oreille veut entendre; et cette déception l'irrite. Au contraire, une voix parfaitement juste nous donne le pur plaisir de l'attente satisfaite. En somme, à chaque moment, aucun son ne saurait être plus agréable à l'oreille que celui auquel elle s'est d'avance adaptée .
Si l'oreille craint les surprimes, elle aime la variété. Quand
1. Si nous voulions donner du rythme une théorie détaillée, il faudrait signaler encore le plaisir que prend linlelligence à la division régulière de la durée sonore, plaisir correspondant à celui que donnent à la vue les formes géométriques ; il faudrait surtout montrer comment, dans la musique et la poésie, les rythmes réguliers sur lesquels se pose la phrase lui donnent une singulière puissance d'expression, en nous faisant sentir les moindres variations de son rythme propre. Sans rythme régulier et normal point d'accidents rythmiques, et par conséquent point d'expression.
2d2 LA BEAUTÉ SSNSIBTiE
noas ayons à loisir et à plusieurs reprises savouré un sois, nous eu désirons un autre. Noos prenons plaisir à parcourir tous les degrés de la gamme ; à faire rendre ^i un instrument tous les sons qu'il est capable d'émettre, du plus grave au plus aigu; à moduler d'un ion à Taulre; à combiner les timbres et les accords pour obtenir des sensations nouvelles. Un des attraits de la musique, c'est de nous faire entendre des sons que jamais nous n'avons perçus dans la nature. Tandis que le peintre en est réduit à reproduire les nuances des objets réels, et ne saurait inventer une nouvelle eonlenr, le musicien invente des sons. La variété des timbres de Torchestre est délicieuse à Toreille ; et quand tous les instruments résonnent à la fois, c'est une sensation spéciale, dune plénitude, d*une richesse, d'une originalité suprême^ k laquelle rien n'est comparable dans les bruits de la nature. H y a sans doute quelques sons que nous préférons aux autres; mais à vrai dire nous les aimons tous. Nous aimons ceux qui sont doux ; mais nous aimons aussi ceux qui sont rudes, et même stridents, décbirants, quand c'est à un degré lolérable. L'oreille aîme à savourer un instant le plaisir aigu des dissonances. Les sons purement musicaux, c'est-à-dire doux et purs, obtenus par vibrations simples et régulières, ne loi suffisent pas ; elle veut aussi les autres. Avec ces sonorités simples qui sont comme la matière qu'il met en œuvre, le compositeur, en les juxtaposant, en les froissant les nnes contre les autres, obtient parfois des composés tellement complexes que Toreille ne saurait plus les analyser, et de véritables discordances; ainsi la musique retourne au bruit, non seufëmentpour les besoins de Texpression^ mais par plaisir, pour épuiser notre capacité de sentir, pour n'oublier aucune sensation sonore.
L'oreille jouit enfin de l'harmonie des sons. Le plaisir que nous pouvons éprouver à entendre un son isolé n'est jamais que médiocre ; à vrai dire, il nous est assez indifférent de percevoir un son quelconque, pourvu quil ne soit pas d'intensité ou d'acuité excessive; toutes les simples sensations sonores, quelle qu en soît la tonalité, sont pour Toreille à
peu près équivalentes : nous ne jouissons pas plus d'une note que d'une autre. Maïs que deux sons de tonalité différente soient simultanément émis, Toreille aussitôt sortira de son indifférence ; elle aura l'impression bien nette que ces deux sensations sonores sont en accord ou bien en conffit, et elle en sera agréablement ou péniblement affectée. Pour uae oreille délicate et suffisamment exercée, ce plaisir ou ce déplaisir prennent une intensité extraordinaire. Quelque chose de ces impressions se retrouve quand les deux sons se succèdent à court intervalle, la première sensation n'ayant pas absolument disparu de la conscience quand la seconde est à son tour perçue *.
Avons-nous tous Toreille faite de même? Ces lois d'harmonie sont-elles constantes et universelles? C'est une question qu'il importerait beaucoup d'élucider. On se rend compte en effet des conséquences que le fait peut avoir pour l'esthétique musicale.
Il est à coup sûr des combinaisons sonores qui plaisent à toute oreille normalement organisée. Il n'est personne qui par exemple ne reçoive de l'accord parfait une impression agréable. Les grandes lois de l'harmonie s'imposent à tous, et semblent bien définitives. Mais sur le charme de certains accords, de certains sons particuliers, il peut se produire des divergences. On trouvera dans la musique contemporaine des effets d'harmonie qui paraissent délicieux à quelques auditeurs et intolérables à d'autres.
Ces différences d'impression peuvent être dues à une différence de point de vue. Les mêmes combinaisons sonores ne produisent pas du tout la même impression physique sur
1. Les physiciens et les physiologistes ont étudié les conditions déterminantes de l'accord ou de la dissonance ; nous savons à peu prés pourquoi certains timbres ou certains accords doivent être plus «igréables à entendre que d'autres. Les musiciens de leur côté, faisant ici d'excellente esthétique empirique, ont établi avec une précision merveilleuse suivant quelles lois les sons doivent se juxtaposer ou se succéder pour produire l'impression la plus favorable ; et c'est ce qu'on appelle la science de l'harmonie. Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails. Tout ce que nous avons à constater, c'est que l'oreille trouve un plaisir spécial et très intense à l'audition simultanée ou successive de certains sons.
celui qui se contente de les entendre, sur celui qui les exécute ou sur celui qui les invente. Le simple auditeur, l'exécutant, le compositeur n'en jugeront donc pas de même.
Considérez par exemple l'effet que peuvent produire certaines dissonances sur l'auditeur ou sur l'exécutant. L'auditeur en est surpris ; il appréhende une erreur d'intonation ; il se demande jusqu'où cela ira, et quand ce sera fini. L'exécutant au contraire attend ces dissonances ; les produisant lui-même, il en est maître ; il sait bien qu'elles n'iront pas trop loin. Le même son ne produit pas du tout le même effet quand il est perçu du dehors ou pour ainsi dire du dedans. Chacun sait qu'il est infiniment plus désagréable d'entendre aiguiser une scie que de l'aiguiser soi-même. De même pour les combinaisons sonores qui risquent d'agacer les nerfs de l'auditeur : l'exécutant n'en souffre pas. Il aura une tendance à appuyer sur les accords hardis, pour mieux montrer qu'ils sont voulus. On ira plus loin encore dans le libre jeu de l'improvisation. Alors on fait de véritables expériences ; on essaie des combinaisons scabreuses pour voir comment on s'en tirera ; parfois on s'aventure aux extrêmes limites de la dureté tolérable. On rapproche de force les tons antagonistes pour le plaisir de dompter leur résistance. Dans ces conditions, l'oreille est bien forcée d'accepter les sonorités qu'on lui impose ; elle s'en accommode et finit par s'y plaire.
Voyons d'autre part le compositeur au travail. Pendant que les petits signes cabalistiques s'alignent en un griffonnage rapide sur le papier, il se donne l'audition mentale de ce qu'il écrit; il médite des effets d'orchestration, combine des timbres dans sa tête, règle l'entrée en jeu des divers instruments, les fait donner d'ensemble. Il entend en lui-même de magnifiques harmonies qui l'enchantent. Ce sont ces harmonies là que les exécutants devront réaliser. Il n'est pas possible qu'ils les reproduisent telles qu'elles ont été conçues. Jamais le compositeur ne trouvera d'interprètes qui rendent parfaitement sa pensée ; dans la réalisation tout s'alourdit, devient enchevêtré et confus. De l'exécution matérielle à^l'exé-
cution rêvée, il y a loin. Les auditeurs s étonnent qu'un musicien si raffiné ait trouvé plaisir à de telles combinaisons sonores. Mais ce n*est pas celles-là qu'il entendait ; ou bien encore, s'il les entendait, c'était mentalement. Les impressions ne peuvent être les mêmes.
La différence dans les impressions musicales peut tenir aussi aune différence de tempérament et de dispositions nerveuses. Un homme robuste, dont les nerfs ont toute leur tonicité, ne se plaira pas aux mêmes accords, aux mêmes rythmes, aux mêmes modes qu'un neurasthénique. Demandez-lui ce qu'il pense de telle œuvre faite de sons harmoniques, de subtiles discordances, de rythmes compliqués, d'incessantes modulations, il la déclarera insupportable ; ce qu'il lui faut, ce sont des sonorités pleines et puissantes, des accords francs, des rythmes carrés, des phrases ascendantes, en mode majeur. L'homme de tempérament délicat, aux nerfs facilement excitables, aura des goûts exactement inverses.
Il faut tenir compte enfin de la différence de culture. Il est certain que dans une certaine mesure le sens de l'harmonie évolue. Modifiée par la musique même, notre oreille ne se plaît plus aux mêmes sensations. Elle a des tolérances et des exigences nouvelles. Chacun de nous peut être plus ou moins avancé dans cette évolution. De là les divergences de goût. Une oreille non exercée se plaira aux excitations brutales d'une musique foraine ou d'une fanfare de village ; un auditeur pourvu seulement d'une culture moyenne souffrira physiquement de ces éclats de cuivre. Cela lui fera l'effet d'une cacophonie. Son oreille plus délicate exigera la justesse ; elle prendra plaisir, non plus seulement à l'intensité des sons, mais à leur pureté, et à l'harmonie de leurs combinaisons. Mais une oreille plus exercée encore trouvera ce plaisir insipide ; les accords trop simples ne la stimuleront plus ; elle se délectera à des harmonies très compliquées, étranges, déconcertantes, faites pour choquer l'auditeur de moyenne culture. Sûr de son goût, Je compositeur ne craindra pas d'enfreindre les règles de l'harmonie traditionnelle. Jusqu'où ira cette évolution? Nul ne peut soupçonner ce que sera la
musique de Tavenir, surtout quand la science aura méthodiquement perfectionné notre instrumentation encore empirique et barbare, et que l'homme, maître des timbres, pourra essayer de toutes les sonorités possibles.
§ 3. — Valeur esthétique
En fait, tout plaisir de Toreille nous semble esthétique. Quand nous savourons un son musical, il est bien manifeste qu'en même temps nous l'admirons, et que nous mesurons sa valeur esthétique au plaisir qu'il nous donne. On ne pourrait même dire, tant le rapport entre l'agrément et la beauté est ici étroit, que notre jugement esthétique est en ce cas déterminé par notre jouissance ; il ne s'en distingue pas. Avoir l'oreille ravie d'un son et l'admirer, c'est pour nous même chose ; nous jouissons esthétiquement des sons en goûtant leur charme; il nous semble que nous percevons direotement leur beauté, comme si justement leur beauté était dans leur charme même.
Telles sont nos impressions esthétiques. Sont-elles rationnelles ? A priori nous pouvons le croire. Le goût musical, cultivé avec passion depuis des siècles, est arrivé de nos jours à un tel affinement, il se prononce ici avec tant de certitude, qu'il n'est pas vraisemblable qu'il se trompe. Il ne nous est guère possible de douter de la beauté réelle de choses qui nous donnent une si saisissante impression de beauté. Nous avons ici affaire à l'une de ces évidences que le raisonnement ne saurait ébranler. Nous pouvons donc être convaincus que dans la musique qui physiquement nous plaît il y a une beauté réelle. Notre tâche est seulement de nous demander pourquoi il en est ainsi, et de mesurer, car c'est en cela que le goût risque de se méprendre, le degré de cette, beauté.
Dans les sons musicaux, l'agrément est réellement une beauté. Nous avons ici un cas éminent, où le plaisir s'élève à sa plus haute valeur esthétique. C'est qu'ici justement il est la fin poursuivie. Un son étant fait pour plaire à l'oreille, sa
perfecliop, et par conséquent sa beauté réelle, doit être d'y réussir pleinement. Tout concourl à justifier cette impression. Le son musical est vraiment un son d'art ; tout ce qu'il a d'agréable nous révèle quelque perfection réelle et objective. Pour que la voix humaine nous plaise, il faut que le chanteur ait d'abord reçu de la nature un appareil vocal parfaitement organisé ; et il faut qu'il ait appris h s'en servir, qu'il sache émettre un son puissant et pur, parfaitement juste, à chaque instant contrôlé par une oreille délicate. Il y a là de la difficulté vaincue, du mérite, un ensemble de qualités exceptionnel, et nous avons cent fois raison d'admirer. Il est vraiment beau que l'on réussisse à nous donner une sensation aussi exquise; et le charme de notre sensation mesure réellement cette beauté. De même pour les sons que rend un instrument; leur qualité auditive témoigne de la perfection de l'instrument lui-môme et de la façon dont il est manié; faire rendre à un instrument donné un beau son, cela exige et suppose des aptitudes musicales peu communes. Il y a de Tart aussi dans la composition de ces timbres, de ces accords qui charment notre oreille. 11 a fallu les inventer. Il en est qui sont des trouvailles de génie. Les combinaisons les plus connues, les plus élémentaires sont déjà esthétiques; elles sont excellemment adaptées aux convenances de l'oreille : ce sont d'ingénieux mélanges de sonorités, qui ne peuvent avoir été découverts et dosés que par de vrais jartistès. La simple gamme est une admirable marche d'harmonie, d'un efiTet puissant. Il ne faut pas croire qu'elle nous soit tombée du ciel toute faite, ou qu'elle soit imposée en quelque sorte par la constitution de notre oreille, en sorte que voulant établir une série de sons tolérable on n'ait pu tomber que sur celle-là. Elle a été choisie pour des raisons de convenance très délicates, et lentement élaborée, perfectionnée. Elle est bien une œuvre d'art.
' Dans ces sons ou séries de sons qui produisent une impresfiion agréable, il y a donc une réelle beauté. L'oreille est bon juge ; nous pouvons tenir ses indications pour valables. Mais nous avons constaté que ses préférences n'étaient pas tout à
fait constantes. On ne peut dire absolument que tel son est agréable, tel autre désagréable. Tout le inonde ne trouve pas aux mêmes sLimulaLions sonores le mC*me plaisir. Sans être précisément inquiétantes, car nous avons assez de goûts communs et constants pour que TesthéLique musicale garde en tous cas uno base solide^ ces divergences d'opinion sont rocheuses» Elles nous obligent à un supplément d'enquéle.
Quand il ne s'agit que de nuances très légères d'impression, il est inutile d'en discuter avec trop d*acharnement. En musique comme dans tous les autres arts, on peut sans inconvénient laisser une certaine latitude aux préférences subjectives, liîntre deux tonalités de valeur esthétique à peu près équivalente, que l'un éprouve une prédilection pour celle-ci et l'autre pour celle-là, il n'y a rien â dire. Mais en cas de dissenliment formel, de véritable confliti il faut tirer la chose au clair. Entre deux personnes qui, jugeant par impression, jugent contradictoirement, h laquelle devonsnous donner tort? C'est une sorte d'arbitrage assez embarrassant, surtout quand nous aurons à nous prononcer sur nos propres goûts.
Heureusement nous avons vu d'où provenaient d^ordinaire ces divergences. En dire la raison, c'était dire déjà qui avait raison.
De Tauditeur, do l'exécutant, du compositeur, qui est le mieux placé pour juger de Teffet d'une oeuvre musicale? Je dirai : Tauditeur. Mais à une condition, cVst qu'il ait reçu une suffisante culture musicalej c est-à-dire qu*il soit luimême musicien pratiquant, et qu'il soit capable de composer. Je dis l'auditeur, parce que c'est pour lui, il me semble, que la musique est faite. Tout le travail de la composition, tout le labeur de Texécutioii doit en fin de compte aboutir à la production d'harmonies réelles, que Toreille perçoive. Le compositeur, au moment où il combine ses effets, n'en peut juger que par Taudition mentale, qui a des tolérances singulières; et quand il entend exécuter sa partition, il est trop intéressé à la trouver harmonieuse pour que son impression compte. L'exécutant s'entend ; mais il entend plutôt encore
le son qu'il veut émettre ; il y a donc encore du parti pris dans ses impressions. Seul l'auditeur est suffisamment désintéressé : c'est son impression qui doit le plus compter. Aussi peut-on réclamer, en son nom, contre les surcharges de la musique trop compliquée qui exige un effort d'audition pénible. En partie parla faute du compositeur, en partie par celle des exécutants, certaines compositions donnent parfois l'impression d'un fouillis musical; les archets s'agitent, les cuivres éclatent dans une «orte de brouhaha sonore, où se perd tout sentiment d'harmonie. Théoriquement, sur la partition, cela est harmonieux et clair. Les exécutants, qui chacun suivent leur partie, s'y reconnaissent. L'auditeur s'y perd. Quand il proteste, comme aussi lorsqu'il réclame contre des effets trop durs, contre des dissonances trop aiguës, c'est lui qui a raison. Mais j'ai ajouté qu'il devait avoir lui-même, pour être en droit de se prononcer dans ces questions d'harmonie, une suffisante compétence musicale. Cela est indispensable. On n'entend bien un accord que lorsqu'on sait comment il est fait. Une oreille non exercée n'analyse rien et perd les plus beaux effets d'harmonie ; quiconque n'a pas pratiqué lui-même l'art musical ne sera jamais qu'un auditeur superficiel et incompétent. Avant de se permettre de juger la musique, il faut commencer par l'apprendre et par s'y exercer.
Le cas où la divergence de goûts s'explique par une différence de culture est le plus simple de tous. Il est bien évident alors que c'est au goût le plus cultivé que l'on doit donner raison. Il a une expérience plus vaste. Il est plus compétent. Nous pouvons déclarer supérieure la musique qui plaît aux oreilles les plus exercées, quand elle nous déplairait à nous-mêmes. Nous devons avoir la modestie de ne pas juger de toutes choses d'après notre propre goût, et de comprendre que notre goût même doit être jugé. Sans doute il n'est pas a priori certain que toute évolution soit un progrès. La musique, comme tous les arts, est sujette à des déviations accidentelles du goût. Il ne faudrait pas toujours admirer de confiance son dernier cri. Ces hardiesses Souri AU. — Beauté rationnelle. 19
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d'harmonie auxquelles se complaisent les initiés sont-elles simple bravade p caprice, préférence subjective? Ou bien ne seraient-elles pas quelque chose de définitivement acquis, qui restera? On ne le saura que plus tard. Mais il y a chance au moins pour que ces combinaisons, qui plaisent à des musiciens très rafilnés^^ et qui sont le résultat des dernières recherches harmoniques, aient une valeur esttiétique, Le moins que la critique devrait aux novateurs qui la déconcertent, ce serait d'attendre un peu, de leur faire crédit^ et avant de les condamner de faire un effort loyal pour les comprendre.
Restent les différences d'impression qui tiennent à une différence de tempérament. Les effets produits par Texcitant musical n*étant pas du tout les mêmes suivant notre complexîoQ physique et l'état de nos nerfs, il s*agit de savoir quelles sont les dispositions qui devront être présumées normales. On se tirerait à bon compte de celte difficulté en déclarant que toutes les impressions sont bonnes, et que chacun est libre d*aimer la musique qui lui ptaSL Mais nous sommes résolus à faire au subjectivisme la moindre part possible j nous ne voulons Tadmettre que comme un pis aller, quand nous aurons reconnu l'impossibilité absolue de décider rationnellement entre nos préférences. Nul musicien ne consentira à affirmer que toutes les musiques se valent, et que la plus belle est celle qui se trouve le plus conforme à notre tempérament. Il faudrait admettre pour cela que tous les tempéraments se valent.
Il est certain que nous n'établirons pas Testhétique musicale d'après les impressions d'un homme lourd, apathique, difficilement excitable; les fines nuances de la sensalion lui échapperaient certainement. H serait déraisonnable de consulter sur les effets de l'harmonie celui à qui ils sont à peu près indifférents. A celui que nous prendrons comme réactif normal, nous demanderons un tempérament affiné, capable d*émotions délicates, émotif, facilement excitable ; une oreille juste et très sensible, qui réagisse vivement aux excitations sonores, de telle sorte qu'elle prenne un vif plaisir à certaines
LES SENSATIONS AUDITIVES Mî
sonorités et soit péniblement affectée par d'autres. Le vrai tempérament musical e§t un tempérament naturelle m <• ut nerveux et qui s'est donné un certain entraînement de nervosité. Ce n'est pas tout à fait, comme on le voit, le tempérament moyen; c'est un tempérament déjà spécialisé, ainsi qu'il convient pour remplir une fonction particulière.
Resterait à traiter une dernière question. Nous venons de voir que l'agrément était en musique une réelle beauté, parce qu'il était poursuivi comme fin. Mais la réelle perfection d'une chose ne dépend pas seulement de son adapTatiori è. sa fin, elle dépend aussi de la valeur de cette fin mèrne Tout est donc subordonné à ce dernier problème : La ti[i lii plus élevée que la musique puisse se proposer est-elle Tagrément? Je demande à ajourner cette discussion. Nous aurons à l'aborder quand nous traiterons de la beauté morale, rjiaîiï •dès maintenant je puis dire que selon nous la fin véritable de la musique est dans l'expression des sentiments; Ta grément sensible n'est pour elle qu'un moyen et non un but ; et par conséquent il peut au besoin être absolument saerifié.
Leur importance esthétique. — Beauté de la lumière. — Beauté des couleurs. Qualité objective, visibilité, agrément.
§ 1. — Leur importance esthétique
La vue est le sens esthétique par excellence. C'estelle qui nous donne sur le monde extérieur les renseignements les plus amples, les plus détaillés, les plus précis, et qui par conséquent nous y fait percevoir le plus de beautés. Les plaisirs de la vue sont plus délicats que tout autre, plus éloignés de toute basse sensualité, moins accessibles à toute nature un peu vulgaire.
Jamais d'ailleurs ils ne sont de simples jouissances physiques : toujours on y retrouverait quelques éléments intellectuels et moraux. Les couleurs ont une forme et une expression, de sorte que la sensation physique s'y trouve accompagnée d'éléments supérieurs, qui relèvent encore sa valeur esthétique. Les plaisirs de la vue sont en général des plaisirs complets, où il y a quelque chose pour l'intelligence et pour le cœur. Enfin nous les trouvons dans l'exercice du plus parfait de nos sens. La vue est vraiment hors de pair par la netteté, par la variété des sensations qu'elle nous donne : d'un coup d'oeil nous percevons une multitude d'objets, chacun avec sa forme et sa couleur distinctes. Ce que nous avons devant les yeux est très beau sans doute ; mais ce qu'il y a dans nos yeux est au moins aussi beau. Le plein jeu des sensations visuelles est aussi riche, aussi admi-
rable que le plus magnifique spectacle de la nature. K est-il pas ce spectacle même? La beauté des objets visibles est dérivée de la beauté des sensations visuelles; elle en est faite. Il ne peut y avoir dans celle-ci plus que dans celle-là ; et quiconque admire Tune doit admirer l'autre. Chaque sens trouvant son plaisir dans sa parfaite activité, le plaisir du plus parfait de nos sens doit avoir la plus haute vakur ; et c'est à n'en pas douter une sourde conscience de cette; .supériorité des perceptions visuelles qui nous fait attribuer aux plaisirs de la vue un caractère d'élévation, de digniU\ lie supériorité, en un mot un caractère esthétique.
Nous n'avons donc pas à craindre que Ton sous-r-vulue l'importance esthétique de la vue ; ou aurait plutôt une tendance à l'exagérer. Comme ce sont les perceptions visuelles qui éveillent en nous pour la première fois le sentiment du beau et qui continuent à l'exciter le plus fréqut^mment, ce sentiment reste invinciblement associé dans notre esprit à des images visuelles ; nous sommes donc assez disposés à croire que la beauté proprement dite, c'est la beauté visible, toutes les autres n'ayant de valeur qur dans la mesure où elles ressemblent à celle-là. Cela est evidrmment exagéré, et il y aurait de graves inconvénients à i^îsufu User ainsi l'idée du beau. Nous en arriverions à ne pas comprendre ce qu'il y a de vraie beauté dans l'immuteriel et l'invisible, dans de pures conceptions de l'esprit, dans des émotions toutes morales. De ce que la vue est le sens esthétique par excellence, il ne s'ensuit nullement que la beautr visible est au-dessus de toutes les autres ; car il y a des beautés qui ne relèvent pas des sens.
Tous les plaisirs de la vue ont une valeur esthétique sans doute, mais tous ne sont pas pour cela équivalents* Il est intéressant de chercher quels sont ceux auxquels nous reconnaissons la valeur la plus haute, et de savoir si leur valeur réelle est proportionnée à celle que nous leur attribuons. Il est possible que nous prenions trop de plaisir à certains objets, et n'en prenions pas assez à d'autres. La chose est même probable. Il y a là, nous pouvons en être
certains d'à van ce^ des erreurs de goût à rectiOer. Des distinctions s'imposent,
§ 2» — Beauté de la LUMtÉnE
Le plus puissant effet esthétique que nous puissions ressentir est celui que nous donnent les sensations lumineuses. La lumière I Son charme est lel, que la seule idée d'en être privés nous serre le cœur et nous retient plus fortement à la vie. L*admiration qu'elle excite est telle, que nous devrions lui attribuer résolument la suprême beauté, si nous ne consultions ici que nos impressions.
Pour l'aimer etla trouver belle nous avons des raisons de tout genre. Elle est bienfaisante à tous. Hommes, animaux et plantes, nous tous qui vivons nous sommes les enfants de la lumière. Avec elle s'épandent la santé» la joie et la vie. On conçoit qu'elle ait été adoréo comme d'essence divine. Plus spécialement, elle exerce sur la rétine une action stimulante ; elle nous procure des sensations variées et agréables. Maïs sa vertu éminente^ qu'il faudrait citer tout d'abord, c*est simplement la propriété qu'elle a d'éclairer les objetsi de les rendre visibles.
Telle étant safonction essentielle, nous pourrons en déduire ses conditions de beauté. La première qualité esthétique d'un objet visible, ce doit être la clarté, c'est- a-dire une luminosité suffisante pour qu'il soit nettement perceptible dans tous ses détails. Nulle autre qualité ne devrait nous être plus agréable à constater. Le plus grand plaisir de la vue ce doit être de bien voir. Tout autre plaisir devrait être subordonné a celui-là, puisque celui-là seul résulte de Texercice normal de son activité. Chercher le plaisir des yeux dans la stimulation rétinienne ou dans le charme des colorations, c'est pure sensualité, La vue a ses fins pratiques, auxquelles elle doit se plaire ayant tout.
Notre idéal sera donc que les objets aient le degré de luminosité le plus favorable à la vision. Nous poserons en
principe que la plus belle lumière est celle qui assuru aux objets la parfaite visibilité.
Nos impressions esthétiques sont-elles conformes à cb principe? Dans une certaine mesure, qui est la mesura même de leur valeur.
Yoici tout d'abord un certain nombre d'impresi^ions, d'ordre divers, auxquelles onne trouverait rien à redire, La vue a horreur des ténèbres, de la nuit opaque. L'ojabre n'est agréable que par sa transparence et pour ce qu'il y reste de lumière. Le noir ne produit un effet esthétique i^ue lorsqu'il est employé comme couleur et relevé par les contrastes qui le rendent voyant : mais alors il est tout aussi agréable à voir que les teintes les plus claires. Des caractères tracés en noir sur fond blanc font au moins aussi bon effet que feraient des caractères blancs sur fond mni\ ce qui montre bien que ce que la vue recherche avant lu ut ce n'est pas la stimulation, mais la parfaite visibilito. Un objet même médiocrement éclairé produit de l'effet quand il se détache très nettement sur un fond obscur : c'est qu'alors il s'offre de lui-même à la vue, comme une perception toute faite, au lieu que s'il était entouré d'objeLs do teinte à peu près équivalente noiis serions obligés de ïaivn effort pour le discerner. On sait l'effet esthétique des eontrastes en peinture : ils sont évidemment favorables à la vision distincte. Une lumière diffuse dans laquelle les oiijets sont comme baignés produit moins bon effet qu'une lumièrti rayonnante, qui éclairant fortement certaines parties des objets laisse les autres dans l'ombre et accentue ainsi leur relief. On dira que dans ce cas nous jouissons du contraste de la lumière avec l'ombre; mais pourquoi ce contraste nous fait-il tant de plaisir, si ce n'est parce qu'il rend plus distincte la forme des objets? — Dans un paysage où il y a de grand partis d'ombres et de lumière, tout riniérôt esthétique se concentre sur la zone lumineuse où les objets sont le mieux perceptibles. Un objet donné nous semblera toujours plus beau quand il sera plus éclairé. Ne font exception que les choses hideuses ou répugnantes, parce qu^elles
gagnent à être vues le moins possible. Mais un objet simplement vulgaire se rachète de cette vulgarité par la beauté de Tédairage. Des choses qui sembleraient triviales sous une lumière blafarde, par exemple des nippes accrochées à une fenêtre, du linge séchant à une corde, les haillons d'un mendiant, deviendront pittoresques et presque esthétiques quand un rayon éclatant viendra les frapper.
Ces impressions diverses sont justifiées par notre théorie el kl justifient en même temps. Nous ne pourrions en effet nous défendre d'une certaine inquiétude si nous constations uDe divergence trop constante entre nos goûts et le principe csliiéLique que nous avons posé : il prendrait de ce fait une allure paradoxale qui nous obligerait à vérifier encore une fui.s ses titres avant de nous engager plus à fond. Mais nous voyons au contraire qu'il y a ici harmonie entre la théorie et le sens commun. Cette coïncidence est faite pour rassurer. Quand des divergences se produiront sur des nuances d'impression, nous serons plus forts contre le goût spontané ; en lui demandant de céder, nous n'exigerons rien de lui qui soU contraire à ses tendances fondamentales; nous lui ileuianderons plutôt de se mettre d'accord avec lui-même. Viiici donc d'autres impressions qui s'écartent un peu de notre principe et doivent en conséquence être rectifiées.
11 faut le reconnaître. Nous sommes un peu ingrats envers 1;^ lumière normale, comme nous le sommes envei*s la santé. Nous la regardons comme notre dû. Nous sommes tellement blasés sur son charme que nous en jouissons à peine. A Tutat normal, la vue est le moins sensuel de nos sens. Dans lusuge de la perception, les sensations qu'elle nous donne n out pour ainsi dire aucune valeur affective ; nous ne i'aisuns attention qu'à ce qu'elles peuvent nous apprendre du monde extérieur ; nous les objectivons absolument, nous n'avons même plus l'impression de les sentir. Notre goût d'îiilleurs est ainsi fait, qu'il n'admire que ce qui l'étonné, ùl reste insensible aux beautés constantes. De là cette riraoge et fâcheuse conséquence, que la lumière normale et parTaite, celle qui n'est ni trop faible ni trop intense, sera
précisément celle dont nous jouirons le moins. Le point précis où là beauté réelle atteint son maximum se Irauve être le point d'indifférence, le point mort du sentimenL l^aiun temps clair où tous les objets sont distincts, quand nous sommes en pleine possession de notre faculté de visiun, admirons-nous ce qu'il y a d'esthétique dans cçtte parfaili^ netteté des images? Nous en profitons sans y prendre plaisir. Figurons nous pourtant que nous soyons nésaveugif s, que la vue nous soit peu à peu donnée, et que nous cunimencions à apercevoir les choses, d'abord comme dans uiio brume, puis plus distinctement, toujours plus nettes, plus claires, enfin avec une parfaite lucidité, telles que nous lt*s voyons en ce moment. 0 merveille ! Quelle explosion d'enthousiasme! Et comme nous comprendrions bien ce quil y a, dans cette simple visibilité des choses, de souveraiiib!ment esthétique !
C'est en deçà ou au delà de ce point de plus grande bcnutr! que la lumière sera vraiment sentie et produira son plus grand effet esthétique. Il y aura donc pour le sentiment dt'ux maxima, situés de part et d'autre de la zone neutre.
Qu'une moindre lumière puisse paraître plus belk^ au premier abord on sera tenté de s'en étonner. Le fait s'expltque par les circonstances dans lesquelles elle nous est présenl(k*i et qui la font valoir.
Rappelons-nous les impressions que nous éprou\ous quand nous assistons, le matin, à la résurrection de la lumière. L'image terne et grisâtre des choses s'éclaircit peu à peu aux pures lueurs de l'aube, prend des contours plus nets, se colore et enfin apparaît radieuse dans la féerie du soleil levant. Quel est le moment enchanteur? Est-ce celui de la pleine lumière ? Non, c'est plutôt celui qui précède ; ce sont les premiers rayons, frais et rosés, qui se posent sur les collines lointaines. La lumière peut ensuite aller erolssant, nos impressions sont émoussées, nous n'en jouissons plus autant. Quand il fait tout à fait jour, nous n'y peDsuns plus. Mais la lumière reprendra pour nous tout son infi'itH, quand elle commencera à décroître. Gomme nous l'avons
admirée quaûdelle nous élait rendue^ nous l'admirerons de nouveau quand nous comprendrons qu'elle va nous être enlevée. Au regret qu'elle nous donne nous sentons mieux son prix. On pourrait se tromper à ces impressions. Si nous préférons la lumière du soir à celle du plein midi, n'est-ce pas parce qu'elle est à la fois plus colorée et plus douce ; ou bien parce que nos yeux^ fatigués de Téclat du jour, demandent eux aussi du repos 1 En un mot, ne jouïssons-nous pas précisément de (a diminution de clarté? En réalité je crois que Jusqu'à la fin^ nous voulons voir. Aussi comme nous savourons esthétiquement la faible clarté du crépuscule, heureux de discerner encore les objets, poursuivant du regard les dernières lueurs qui se retirent î La nuit est venue* Dans le ciel assombri s'allume une étoile. Avec quel ravissement nos yeux se posent sur ce petit point lumineux et scintillant, notre dernier espoir de lumière, et comme se concentrent en lui tontes nos admirations !
Nous expliquerons de la même manière et évaluerons de même leffet esthétique du clair de lune. Ce qui nous charme dans ce spectacle, c'est la poésie des choses à peine entrevues, le mystère de l'ombre ; mais je crois qu*ici encore ce que nous admirons \Taiment, c'est plutôt la lumière. Elle est assez faible sans doute, mais les circonstances dans lesquelles nous la percevons lui donnent plus de prix. Elle nous semble quelque chose d'exceptionnel, d'anormal, de presque magique ; nous sommes émerveillés d'y voir si clair à pareille heure ; c'est l'impression étrange^ presque contradictoire de la lumière au sein des ténèbres. Aussi sommesnous disposés à nous exagérer la valeur esthétique de ce spectacle. Il nous semble plus beau que le plein jour ; pourtant pendant que nous l'admirons, évoquons la vision radieuse du monde illuminé par le clair soleil ; ou bien encore, pour réagir mentalement contre les effets de l'habitude, figurons-nous que nous soyons normalement au régime de cette pèle clarté lunaire, mais que parfois, par exception, pendant quelques heures, le soleil vienne à briller : ne serait ce pas aulremenl admirable ? Si la clarté de la lune est
LES SENSATIONS VISUELLES 'im
mille fois moins intense que la lumière solaire, je serais tenté de dire qu'elle est mille fois moins belle*. De même encore, nous pourrions établir qu'il y a quelque excès dans Teffet que produisent certaines lumières artificielles, lampt^s, lustres, feux de bengale, éclairage électrique ; nous faisant illusion sur leur réelle intensité, nous nous exagérons leur valeur esthétique. Ces illuminations qui nous semblunL splendides équivalent à peine à un jour blafard.
Voici maintenant des cas où notre admiration est excitée par l'extrême luminosité. Le maximum de beauté, avons-nuus dit, devrait se trouver au degré le plus favorable à la vision distincte. Passé ce degré, notre admiration devrait décroiu e. Et pourtant, c'est au delà de ce degré qu'elle atteint son maximum. La lumière que nous trouvons la plus beUn esl celle qui nous éblouit par excès de splendeur.
Cet attrait de l'excessive lumière s'explique en partie p^r un plaisir d'excitation. Comme nous l'avons reconnu, la clarté la plus favorable à la vision est à peine sentie ; elK* nous fait voir les choses, sans nous donner conscience qu aucune impression soit faite sur la rétine. C'est seulement au moment où nous commençons à être éblouis que nous avons vraiment la sensation de lumière. Aussi nous délecteronsnous à cet éblouissement avec une imprudente sensualiU!\ Nous en voulons connaître le plaisir aigu. Il y a là encoi-e une sorte d'entraînement du goût ; la lumière étant à n'en pas douter une belle chose, nous nous réjouissons qu'^Ale devienne de plus en plus intense, et l'admirons davanta^^e à chaque recrudescence d'éclat. La restreindre aux stricts besoins de la vision, cela nous semblerait une parcimonie. Il faut qu'on la prodigue. Nous n'admirerons d'elle que ce qu'on nous en donnera en excès. Eclairer, ce n'est rien, il faut
1. Suivant les mesures de Wollaston, la lumière solaire seraU 800 000 fois plus intense que le plus beau clair de lune. Mais la différence dans rintensité des sensations et dans la visibilité des cliusc» est certainement moindre, l'œil ayant une étonnante facilité d'accimimodation à des éclairages très divers. 11 est évidemment imposaiLie du donner ici des nombres précis ; les valeurs esthétiques ne sont pas ile ces choses qui peuvent se chiffrer.
éblouir. Que nos yeux souffrent, peu nous importe, tant ici le sentiment d'admiration est désintéressé. Cette souffrance même prend une valeur esthétique; c'est comme un aveu d'impuissance à percevoir une beauté qui n'est pas faite pour nous ; c'est comme un cri de douloureuse admiration. Parfois nous éprouvons cette impression quand en plein jour, malgré nous, notre regard s'aventure aux régions éblouissantes du ciel, cherchant d'instinct le soleil et craignant de l'apercevoir. Tout à coup son disque apparaît, d'un blanc mat, dans une fournaise de lumière. Déjà nous ne le voyons plus. Il s'est perdu dans son propre rayonnement, invisible par excès d'éclat. Mais dans le court instant où nos yeux meurtris l'ont contemplé, il nous a donné l'impression de la suprême beauté lumineuse. Nous l'avons admiré pour notre souffrance et parce qu'il nous aveuglait ; nous l'avons admiré par delà notre vision, pour cette lumière que nous étions impuissants à percevoir, pour cet excès de lumière qu'il épandait encore sur nos yeux aveuglés. — Mais ces explications ne me semblent pas encore tout à fait suffisantes. Dans cet attruit de ce qui brille, je crois qu'il y a comme un vertige de l attention. Si nos yeux vont ainsi vers l'extrême lumière, ce n'est pas parce qu'ils ont plaisir à la voir, c'est parce qu'ils ne peuvent s'en empêcher. Tout objet brillant, scintillant, vivement éclairé, exerce sur le regard une fascination presque irrésistible. De ce fait, la beauté qu'il peut avoir prend une plus-value extraordinaire, et produit un effet évidemment hors de proportion avec sa réelle valeur esthétique. L'éclat est-il vraiment une beauté? Il est plutôt une réclame à la beauté. Les objets qui valent par la perfection do la forme, parla délicatesse et l'harmonie des colorations, risquent de passer inaperçus ; ils attendent qu'on les remarque et qu'on les apprécie. La beauté voyante, au contraire, ne se laisse pas oublier. Elle s'impose. C'est moi, ditelle, regardez-moi ! Et nous regardons, hypnotisés dans une sorte d extase admirative.
11 serait difficile, en somme, d'approuver sans réserves cette intense admiration que nous éprouvons pour l'extrême
luminosité. Les raisons par lesquelles nous expliquons cet effet ne le justifient pas complètement. Dans la mesure où notre goût s'affine, il se contente de stimulations de pluK en plus légères. Si notre rétine est suflTisamment délicate, noas n'attendrons pas, pour admirer la lumière, qu'elle nous crève les yeux. De moins en moins nous nous laisserons prendre aux beautés voyantes, au luxe criard, au clinquant et aux verroteries. Ce ne sera pas en portant l'excitation lumineuse à sa plus haute intensité, mais bien plutôt en la ménageant que nous en tirerons des effets esthétiques. Arrivés à la plus haute culture, c'est sans doute à la lumière normale que nous trouverons le plus de charme et de beauté.
Peut-être s'étonnera-t-on que m'étant appliqué plutôt à exalter la valeur esthétique des sens inférieurs, je fass*? ici tant de réserves, comme si je craignais qu'on ne se laisse aller à trop d'enthousiasme pour les plaisirs de la vue. C'ust qu'il faut remettre les choses au point. L'esthétique rationnelle a parfois le devoir ingrat de réagir contre des admirations excessives. Notre lâche n'était pas de chanter la lumière, mais de chercher aussi objectivement que possible quelle est la valeur esthétique de la lumière.
Le maximum de beauté doit se trouver au degré le plus favorable à la vision distincte.
En suivant ce principe de la plîis grande visibilité^ un pourrait déterminer bien d'autres valeurs esthétiques qui* celle de la lumière. On trouverait que tout ce qui nuit à lu vision est anti-esthétique : brouillard dense, poussière, coutours mal arrêtés, teintes ternes et sombres. Tout ce qui la facilite, au contraire, a sa beauté. La brume produit un effet esthétique quand elle est légère, et surtout à l'insfanL où elle se retire. Nous nous plaisons et avons raison de nous plaire aux transparences de l'air et de l'eau, aux formes simples, régulières, qui se perçoivent d'un coup d'œil, iuix contours nets, aux couleurs tranchées et claires qui détac lien L l'objet de son fond, aux larges horizons, aux vastes plaines. La beauté de l'espace, c'est qu'il est ua champ immi^nsa ouvert à la vision.
30t LA BEAUTE SSNâIBLB
§ 3* — Beauté des couleurs
La couleur a pour nous un tel charme, que nous serions assez disposés à admettre qu*elle esl faite uûiquement pour Iq plaisir de la vue. On nous demanderait quelle est la couleur que nous estimons la plus belle : immédiatement nous cherchons quelle est celîe qui nous donue l'impression la plus agréable. Mais est-il vrai que la couleur soit faite uniquement pour la joie des yeux, et que par conséquent toute sa beauté consiste à nous donner le maximum d'agrément? Je crois que nous devons nous en faire un autre idéaL Nos préférences de\Taient Czive déterminées par d'autres raisons^ autrement sérieuses et objectives que celles-là. Nous feroas à l'agrément sa part. Nous admettrons que Ton en tienne compte dans révaluation esthétique des couleurs, mais seulement en dernier lieu, et encore sous certaines réserves.
Qualité objective.
Avant tout, nous devrons attribuer une valeur esthétique n.ux colorations qui dénotent dans Tobjet tut-môme quelque perfection. En y regardant d'un peu prbB, on reconnaîtra que nos jugements esthétiques sur la couleur sont dans une certaine mesure déterminés par des raisons de ce genre. Si nous estimons à si haut prix certaines qualités de coloration, c'est pour des raisons objectives etdésiatéressées, parce qu'elles nous semblent correspondre à une qualité intrinsèque des choses. Un objet de couleur originale nous semble fait de substance plus rare et plus précieuse qu'un autre, à la condition bien entendu qu'il n'ait pas été artificiellement coloré, La douceur et la transparence des teintes nous décèle la pureté de la matière ; ainsi la teinte bleue de Teau produit un effet esthétique non pas tant par son agrément optique que comme signe de parfaite limpidité; de même pour la teinte azurée du cîeL Quand nous regardons une tleur de couleur très délicate, très finement nuancée, nous ne pouvons nous sous-
traire à l'idée qu'elle est faite d'une matière exquise, qui a les qualités mêmes de cette couleur. Nous admirons le teint d'une jeune fille : nos yeux y trouvent certainement un plaisir de sensation; nous jouissons en coloristes de ces nuances délicates, fondues Tune dans l'autre, allant du blanc au rose par transitions insensibles ; mais en même temps nous admirons ce sang jeune et pur qui coule sous Tépiderme délicat; ce teint charmant devient pour nous le signe d'une réelle beauté physiologique*. La vivacité même des couleurs, dans les êtres organisés, produira un effet esthétique comme signe d'activité physiologique et de parfaite santé : ainsi une plante nous semblera plus vigoureuse quand son feuillage sera d'un vert intense, quand ses fleurs seront de couleurs éclatantes ; les couleurs vives qui ornent certains animaux nous sembleront le signe d'une sorte d'exubérance organique, comme si la vie en eux s'embrasait jusqu'à devenir rayonnante. Par contre, toute couleur terne et sale nous est signe de déchéance ou d'impureté.
On sait la propriété qu'ont les couleurs d'évoquer en nous, par association* d'idées, des impressions d'ordre tout différent : elles peuvent par exemple nous sembler froides ou chaudes, lourdes ou légères, acides ou amères, appétissantes ou nauséabondes, etc. *. De là vient en grande partie l'effet esthétique que produisent les couleurs, l'attrait des unes et la répulsion que nous inspirent les autres. Mais si ces impressions sont ainsi associées dans notre esprit, c'est que maintes fois elles ont été associées dans la réalité. Les couleurs auxquelles nous trouvons, sans trop savoir pourquoi, un certain charme poétique, ont été perçues à l'origine dans des objets qui nous plaisaient pour des raisons très sérieuses et très positives ; celles qui nous inspirent une vague et étrange répugnance visuelle se sont rencontrées le plus sou-
i. Tout objet coloré nous semble l'être dans sa masse. Un corps dont la peau est très blanche nous semble pétri de neige. Cette illusion contribue beaucoup à augmenter Tefifet esthétique de la couleur. Elle est cependant à rectifier. Nous ne devons pas nous laisser prendre à l'apparence, mais nous assurer qu'elle correspond à une réalité.
2. V. notre Imagination de l'artiste, symbolisme des couleurs, p. 95.
vent dans des objets déplaisants ou malfaisants. L'expression qu'ont les couleurs, l'effet qu'elles produisent sur l'imagination est donc une sorte de réminiscence de la signification très réelle qu'elles avaient dans la nature. Accordant une certaine valeur esthétique à cette expression, il serait assez juste d'en accorder une plus formelle encore à leur signification réelle. Dans la nature, nous ne devrions aimer et trouver belles que les couleurs qui signifient délicatesse, pureté, état normal, santé. Notre vue, tout comme nos autres sens, devrait avant tout se plaire à ce qui est signe de perfection dans l'objet. Nous nous sommes élevés à ce degré de goût dans quelques cas particuliers. C'est ainsi par exemple que nous apprécions les colorations du visage humain : nous ne trouvons de beauté qu'aux nuances du teint qui indiquent propreté, pureté physiologique, parfaite santé ; au contraire, les changements même très légers que peuvent produire l'absence de soins hygiéniques, un état morbide, une altéralion passagère ou profonde de l'organisme nous font l'effet d'une altération de la couleur même et nous déplaisent à voir. Notre éducation esthétique est ici assez avancée pour que nous sachions discerner jusqu'aux différences de coloration correspondant à de simples dispositions morales. Sur la figure d'un enfant, que nous savons regarder parce qu'il nous est cher, nous voyons passer les nuances de la bonne ou de la mauvaise humeur; selon qu'il est joyeux, expansif, tendre, ou triste, renfrogné, maussade, jaloux, haineux, son teint s'éclaircit ou s'assombrit. Parlant d'enfants qui se mettent gaiement à table, Victor Hugo admire « leur appétit vermeil ». A chaque disposition morale correspond ainsi une nuance de teint caractéristique ; les nuances correspondant aux dispositions les plus heureuses nous semblent les plus belles. C'est là un exemple significatif de ce goût rationnel, de cette juste beauté de la couleur que nous recommandons. Si notre éducation esthétique était aussi avancée sur d'autres points, si nous étudiions la physionomie de la nature avec la sympathie clairvoyante que nous avons pour le visage humain, nous établirions le même accord entre l'effet eslhé-
tique de ses colorations et leur signification objective. Nous n'attribuerions la beauté de couleur qu'à l'objet qui a sa coloration normale, c'est-à-dire les nuances correspondant k son état le plus désirable.
On objectera que la même couleur peut se rencontrer dans des objets très différents, de sorte qu'il nous serait très ditflcile de lui assigner une signification objective déterminée. S'il est des tons, comme le rose, qui dans la nature ne se rencontrent guère que dans des objets frais et agréabk^s t^t qui à ce titre peuvent être dits objectivement jolis, il en est d'autres qui pourront nous rappeler des objets de yalunr esthétique très inégale. Il est certains verts par exemple qui peuvent se rencontrer indifféremment dans le feuillage printanier, dans d'excellents légumes, dans des substances très vénéneuses, dans des matières corrompues, et qui prenant ainsi des significations tout à fait contradictoires devraient laisser notre goût indécis. Il jugera un peu au hasard, sur une impression quelconque qui l'aura frappri davantage, sur une image qui nous passe par l'esprit, et cette couleur nous plaira ou nous déplaira pour des raisons toutes subjectives. A cela je réponds que pour un œil suffisamment exercé, il n'y a pas deux objets xde nature différente qui aient exactement la même teinte. La différence de coloration peut être assez petite pour échapper à toute définition verbale, ou même à la conscience ; mais la différence d'impression est suffisante pour provoquer des suggestions diverses. Ainsi s'explique que des couleurs presque indiscernables puissent agir si différemment sur le goût. Les peintres savent bien comme la même teinte, pour une infinitésimale altération de nuance, peut brusquement changer d'expression et par conséquent de valeur esthétique. Je doute donc que la même couleur puisse réellement avoir des signitications si contraires. — Mais admettons le fait. On n'en saurait conclure que cette couleur n'aura pas de valeur esthétique déterminée ; il en faudra conclure seulement que dans un cas elle aura certaine valeur, et que dans des cas différents elle en aura une autre, autrement dit que les couleurs ne ^unt SouRiAU. — Beauté rationnelle. 20
30e ^ LA BEAUTE I^ENâlBLE
pas belles ea eUes-mêm^s, abstraction faite de TobjeL dans Lequel nous les considérons, mais par position. Or c'est précisément ce que nous voulons établir. Considérées isolément et en elles-mêmes, c'est-à-dire comme simples sensations, les couleurs peuvent être agréables ou désagréables, excitantes ou calmantes; mais elles ne sont ni belles ni laides; ou du moins, au point de vue esthétique^ ne peut^il y avoir en Ire elles qne des différences tout à fait insignifiantes. Elles ne prendront un caractère esthétique bien déterminé que lorsqu'elles serontperçues dans un objet auquel elles seront plus ou moins appropriées, dans lequel elles signaleront une qualité ou un défaut. La même couleur pourra donc prendre par position des valeurs esthétiques très diverses. Est-il beau d'être rouge? Cela dépend. C/esl une belle couleur pour un coquelicot, c^est une laide couleur pour un nez humain. Les mêmes tons, qui nous enchantent dans certains cas, devront nous sembler affreux dans d'autres, La plus belle couleur n'est pas celle qui nous convient le plus, mais celle qui convient le mieux à Tobjet.
Ces conclusions, je le reconnais, ne seront pas admises sans résistanccp En parlant ainsi Je scandaliserai les esthètes raffinés, qui se mettent au-dessus de ces considérations utilitaires. Qu'importe, diront-ils, oÈt nous trouvons notre plaisir ? S'il est délicat et esthétique en soi, oublions tout le reste pour en jouir en paix. Ce que vous nous proposez, c'est un retour à ce goût vulgaire, qui obstinément identifie le beau et le bien, et ne saurait voir aucune beauté dans ce qu'il juge anormal, malsain ou morbide. Si une couleur est charmante en soi, admirons-la, quand elle se rencontrerait dans l'objet le plus déplaisant en soi ou le plus vulgaire! Regardons ces choses avec le regard du peintre, qui savoure en elles la splendeur ou Tharmonie de la couleur, sans s'inquiéter de l'impression qu'elles peuvent faire sur les autres sens, ou de leur usage? pratique \ — Il y a en effet antagonisme complet entre ce point de vue et le nôtre. Nous devons nous attendre à choquer plus d'une fois encore les esthètes. Nous ne pouvons entrer dans leur façon de voir. Tout
apprécier à son point de vue personnel, se plaire avant tout au superflu, rompre tout rapport entre le beau et le bien. isoler autant que possible le sentiment esthétique des grands intérêts de la vie, et le mettre même en conflit avec eux, tel est leur programme. Le nôtre est tout oppose. Et nous nous proposons justement de réagir contre cet étrange désintéressement, où nous ne voyons qu'une déviation du goût.
Visibilité,
Accessoirement, et quand nous n'aurons aucune raison sérieuse d'estimer que pour l'objet telle coloration serait préférable à telle autre, nous pourrons tenir compte du nos convenances personnelles. Mais ici encore nous devrons faire passer l'utile avant l'agréable, c'est-à-dire notre intérêt majeur avant nos intérêts secondaires.
A quoi nous sert la couleur ? N'est-elle faite que pour nous procurer des sensations agréables, ou bien avons-nous à la percevoir un intérêt pratique ?
Nous sommes assez habitués à la regarder comme u» ornement, comme un décor, comme un jeu d'apparences fait pour varier le spectacle de la nature. Je trouve cette idée formellement exprimée dans l'excellent traité de K uod sur la Théorie scientifique des couleurs, « La perception des couleurs n'est pas une des facultés les plus indispensables de notre race; quand même nous en serions privés, nous pourrions encore non seulement exister, mais même arriver à un haut degré de culture intellectuelle et esthétique. La couleur n'est d'aucun secours pour faire reconnaître la forme ; elle l'orne et en même temps la déguise légèrement '. » A ce compte, le sens des couleurs serait vraiment un sens de luxe, qui ne nous serait nullement indispensable dans la pratique de la perception.
H nous importe beaucoup de savoir si cette thèse est
\, Page 262. (Bibliothèque scientifique internationale, Paris. l\ H\lc/vn.)
3Û& LA EEAUTE f^ENâlBLE
fondée. S'il éUiii en effet prouvé que les couleurs sont faîtes uniquement pour le plaisir de la vue^ nous ne devrions leur demander qu'une choses c*est de nous donner ce plaisir dans toute sa pureté. Telle étant leur fin, telle serait leur beauté. Mais si nous devons leur assigner une fin dilFérente, leur esthétique ne sera plus la même. Si par exemple il est démontré qu'elles ont dans la pratique de la perception une fonction bien déterminée, ce que nous devrons leur demander avant tout ce sera de remplir le mieux possible cette fonction. Toute reathê tique de la couleur devra être subordonnée à cette fin pratique. Quand nous avons reconnu que Tusagede la lumière était, non de stimuler agréablement la rétine, mais de nous faire percevoir distinctement les objets, nous en avons immédiatement déduit que la plus belle lumière devait être celle qui assure le mieux la visibilité des choses. Il est probable qu'au sujet de la couleur nous allons aboutir à des conclusions analogues.
Il serait étrange en ellet que le sens de la couleur se fût ainsi développé, non seulement dans l'espèce humaine, mais encore dans la plupart des espèces animales, s il était de luxe pur. Selon la très juste remarque de Helraholtz', ^ la finalité observée partout dans la structure des organismes vivants, quelle qu'en soit Torigine, ne permet pas de croire qu'il se développe et se maintienne, dans la majorité des individus bien portants, un instinct ne servant pas à des buts déterminés j), A plus forte raison ne peut-on comprendre que ce sens se soit formée s'il avait été plus nuisible qu'utile aux fins pratiques de la perception. Sou existence nous restera donc inexplicabie, tant que nous ne lui aurons pas assigné une fonction sullisamment importante, et telle que Têtre qui eu est doué ait à le posséder un intérêt vital. En suivant cette idée, HelmhoUz nous montre quelles indications nous donne la couleur sur la forme des objets, dont elle nous fait comprendre le modelé par ses dégradations de teinte. Ce n'est pas assez dire encore. La couleur n*est pas
1. Principes' ^t^ienfifofUfs dus benux-art^t Bibliothèque scientifique iotematlonale. p. 213 [Paris, F- Akan).
seulement expressive de la forme. Elle nous donne bien d'autres renseignements sur les choses. Avant tout, elle a la propriété de détacher nettement dans le champ visunl la silhouette de chaque objet : chacun d'eux, ayant en général sa couleur propre dont il est teint tout entier, forme sur son fond une tache distincte ; du premier coup d'oeil on le pt^rçoit dans sa totalité. Ainsi je distingue un objet bleu sur fond jaune aussi nettement que s'il était vivement éclairé sur fond obscur ; la dififérence de coloration équivaut ;i une différence de luminosité. La couleur a encore cette propriistil éminente, de nous indiquer immédiatement de quelle matière les objets sont faits : chose au moins aussi importiiale dans la pratique que la perception de la forme. Toute substance ayant sa teinte caractéristique, la couleur d'un objel nous permet de le classer du premier coup d'œil. Je sais que ceci est de la terre, cela du sable, cela une prairie. \nwi une maison dans Téloignement ; je pourrai dire, à mille mètres de distance, si son toit est de tuile ou d'ardoise, si ses murailles sont de brique ou de pierre. Supposez qu'au lieu de cette image colorée que je perçois on me présente une simple photographie, où les différences de teintes seront remplacées par une différence de valeurs; peut-être anïverai-je encore par induction à reconnaître dans cette image monochrome un certain nombre d'objets; mais comme ci.^lte interprétation exigera d'efforts ! Comme je serai mai renseigné sur la nature de maint objet ! Tel serait l'état de ma vision, si je n'avais pas le sens de la couleur : on voit comme mes perceptions seraient défectueuses. Quand on se rend compte de tout ce que nous apprend la couleur, on conçoit combien un être qui ne la percevrait pas aurait peine à se reconnaître dans le monde extérieur, à découvrir sa proie, à discerner ses ennemis, et comme il serait mal armé en somme dans la lutte pour l'existence. Il est donc vraiment dérisoire de regarder la perception de la couleur comme une chose de luxe dont nous pourrions nous passer sans grand inconvénient. C'est une chose utile entre toutes. Je dirai donc que le sens de la couleur nous a été donné
avant tout pour nous permettre de distinguer les objets. Telle étant sa fin, c'est à l'exercice normal de son activité que nous devons prendre le plus de plaisir. Ce que nous devons souhaiter avant tout delà couleur^ c'est qu*elle dous facilite celte perception distincte. Nous accorderons doue une valeur esthétique aux couleurs nettes, bien tranchées, faciles à distinguer les unes des autres, et réparties sur les objets d'une manière assez uniforme pour les rendre immédiatement perceptibles. Tl n'est pas nécessaire que les couleurs soient très vives; par excès d'éclat elles fatigueraient bien vite la vue, sans donner de perceptions plus distinctes; il suffit qu'elles soient assez claires pour se nettement différencier les unes des autres. L'effet esthétique le plas heureux sera obtenu quand Tobjel le plus intéressant sera plus yivement coloré que les autres, de manière à s'en nettement distinguer^ et à nous présenter pour ainsi dire tonte formée rimage qu'il nous faudrait sans cela découper et isoler par un effort d attention. Quand par un hasard heureux il se trouve que les spectacles delà nature sont disposés suivant ce principe, ils prennent un charme particulier, et produisent^ non seulement uneflet esthétique, mais une véritable impression d'art. Le peintre qui compose pour Teffet une scène ou un paysage aura soin de répartir ainsi ses couleurs, par larges oppositions, par grands partis qui du premier coup d'œil mettent chaque olijet à son plan et rendent le tableau immédiatement perceptible. Le décorateur qui orne nn objet de couleurs variées aura soin que ce jeu de colorations ne distraie pas le regard de la forme, mais l'accentue plutôt et la rende plus distincte. Sous prétexte que dans la nature les colorations seraient réparties sans aucun égard pour la forme des objets, mais suivant une loi tout à fait indépendante et pour le simple plaisir des yeux^ Buskin ' conseilïe h l'architecte de ne jamais chercher è souligner la structure
1. Je ne voudrais \ms critiquer ainsi certaines idées parliculièrea de Uuskin sans dire radmiration profonde que j'éprouve pour stm esthétiqge> inspirée tout entière de Henliments si généreux, et par endroits si rationnelle^
d'un édifice par la couleur de ses divers matériaux. C*est un contre-sens esthétique. 11 est tout d'abord inexact que dans la nature il y ait si peu de rapport entre la coloration des objets et leur forme. Pour quelques objets matériels, pour quelques plantes et quelques animaux qui nous apparaissent en effet comme bariolés au hasard de couleurs diverses, combien d'autres pourrait-on citer dont la structure est au contraire admirablement indiquée par la coloration, chaque partie du corps affectée à des fonctions distinctes ayant sa nuance propre, et qui produisent grâce à ce parti d'ornementation un effet particulièrement esthétique ! Au reste, quand la nature n'aurait pas réalisé ces correspondances, est-ce une raison pour que notre art les néglige ? Cette indépendance du décor, qui semble n'obéir qu'à son caprice et se jouer de la forme, peut produire par exception un effet piquant : on ne saurait en faire la règle, surtout dans l'architecture monumentale, qui est astreinte à une logique plus sévère.
Agrément.
En dernier lieu enfin nous jugerons de la valeur esthétique des couleurs par leur agrément sensible. Entre plusieurs couleurs qui conviendraient aussi bien l'une que l'autre à l'objet et qui assureraient aussi bien la commodité de la perception, il est raisonnable de choisir celle qui nous plaît.
Le plaisir que nous donne la couleur a une vivacité extrême. Figurons-nous que l'univers visible perde la variété de ses teintes, et ne nous apparaisse plus qu'en couleur uniforme, avec de simples différences de valeur ; quel désenchantement ! C'est l'impression que l'on éprouve quand on fait pour la première fois de la photographie ; de l'image que nous offrait la nature à celle que nous obtenons, il y a un tel déchet esthétique, que cette épreuve serait faite pour nous révéler, si nous ne l'avions pas encore senti, le charme de la couleur.
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Les variations dans l'effet esthétique des couleurs peuvent être déterminées par des raisons très nombreuses. Toute qualité que nous reconnaissons à la couleur, toute épithète favorable que nous pouvons lui attribuer, nous la rend plus agréable à voir et lui confère une valeur esthétique. Nous dirons seulement quelques mots de ses qualités principales, de celles qui lui donnent le plus grand attrait^ et que notre goût en exige avant tout : la variété, Téclat et l'harmonie.
Avons-nous une préférence esthétique pour une couleur ou pour une autre, prise isolément ?
Je n'ai pas de doute sur la couleur que nous devrions préférer. Ce serait le blanc. Objectivement, elle a cette supériorité de répondre à une plus riche excitation, puisqu'elle nous fait percevoir non seulement une certaine catégorie d'ondes lumineuses, mais l'infinie multiplicité des rayons solaires. Physiologiquement, bien qu'elle se traduise à la conscience comme une sensation simple, elle met à la fois en jeu les diverses activités rétiniennes ; elle assure ainsi leur équilibre, que les autres excitations compromettent, et doit être par conséquent la moins épuisante de toutes. Elle est la plus favorable à la perception, les détails de la forme n'étant jamais mieux perceptibles que dans le blanc. Elle représente donc vraiment l'excitation normale. Figurons-nous que nous n'ayons vu jusqu'ici que des fleurs rouges, bleues ou jaunes, et qu'un beau jour nous apparaisse une fleur blanche, toute blanche : un narcisse, une anémone, un lys ! Cette couleur pure, éclatante, exquise ne nous semblerait-elle pas d'une beauté incomparable ? Vraiment n'est-elle pas la plus belle ? Mais le blanc, peut-être par cela même qu'il correspond à l'excitation normale, nous laisse d'ordinaire assez indifférents. L'usage s'est même établi de ne pas le compter parmi l,es couleurs. Laissons-le donc de côté ou plutôt mettons-le hors pair, et passons aux couleurs proprement dites.
Demandez à plusieurs personnes quelle est la couleur qu'elles estiment la plus belle, vous obtiendrez des réponses diverses ; et vous constaterez que les préférences indiquées
tiennent toujours à des associations d'idées, au caractère plus ou moins poétique que Ton attribue aux couleurs, à leur expression morale. On désignera le vert parce qu'il évoque des idées de prairie et de forêt ; ou le bleu parce qu'il a quelque chose de céleste, d'idéal ; ou le rouge €omme une teinte chaude, opulente et magnifique. Dans tout cela il n'y a rien de bien net. Si l'on accordait la préférence aux teintes qui agissent le plus fortement sur la rétine, on devrait mettre en tête de la liste le vert, puis le violet, le bleu, le rouge, l'orangé, et enfin le jaune ^ Mais d'autre part, celles qui ont l'avantage d'agir le plus fortement ont l'inconvénient d'épuiser plus vite, ce qui fait compensation. Dira-t-on que la plus esthétique doit être celle qui produit la plus vive stimulation avec la moindre fatigue ? Le problème ainsi posé serait insoluble, la fatigue étant en raison de la stimulation. Il faudrait adopter une formule plus vague, <lire par exemple que nous nous plairons surtout à une couleur qui nous excitera suffisamment sans trop nous fatiguer ; et alors on tombera sur une couleur d'action moyenne, telle que le bleu ou le rouge, qui semblent en effet avoir été employés de préférence comme décor. Peut-être le rouge l'emporterait-il décidément, pour la propriété qu'il a d'exercer non seulement sur la rétine, mais sur la sensibilité générale, une action plus stimulante. On ne peut en somme attacher beaucoup d'importance à ces prédilections subjectives, qui sont trop peu accusées.
Si notre œil était ainsi constitué, qu'il reçût de telles ou telles couleurs une impression plus agréable, cette raison toute subjective nous autoriserait à les employer de préférence aux autres ; et l'objet qui naturellement serait ainsi coloré aurait une certaine supériorité esthétique. Mais notre œil a dû s'adapter de manière à percevoir avec une égale facilité et par conséquent avec un égal plaisir toutes les couleurs que nous offre la nature. Je ne vois aucune raison