‹ La beauté rationnelleChapitre 20 sur 37 · Rood, Théorie scientifique des couleurs^ p · texte numérisé non relu

Rood, Théorie scientifique des couleurs^ p

subjective ni objective pour qu'une couleur quelconque ait une valeur esthétique particulière.

Qu'une teinte se présente^ ou une autre^ cela nous est indifférent. Celle qui se présentera sera toujours la bienvenue. Celle qui fera défaut sera toujours regrettée. Celle que la nature nous offrira plus rarement sera recherchée de préférence, prodiguée dans Tornementation, jusqu'à ce que nous soyons blasés sur son attrait, et nous éprenions de colorations inverses. De là ces oscillations du goût qui de saison en saison, d'année en année, mettent telle nuance à la mode dans le vêtement ou dans la décoration.

Cet attrait de la variété nous explique l'heureux effet que produit dans la décoration l'emploi des teintes complémentaires. Un objet bleu produira meilleur effet quand il se détachera sur un fond jaunâtre. Sur un tapis dont la nuance dominante est le rouge, l'œil aura plaisir à trouver des détails d'ornementation d'un vert exactement complémentaire. C'est que les couleurs opposées sont celles qui mettent dans noire perception le plus de variété possible.

L'effet esthétique le plus favorable sera obtenu quand le champ visuel nous offrira à la fois le jeu le plus riche de couleurs variées, de manière à exciter simultanément ou à tour de rôle toutes les activités de la rétine. S'ensuit-il qu'un objet donné sera aussi beau que possible quand il sera bariolé, au hasard, de toutes les couleurs ? Non sans doute, car il faut tenir compte d'autres exigences. On doit craindre de fatiguer la vue par un insupportable papillotage de tons; il faut aussi songer aux nécessités de l'expression. Chaque couleur ayant son ton de sentiment propre, des couleurs opposées réparties en proportions égales produiraient des effets contradictoires, qui se neutraliseraient, et l'ensemble resterait sans caractère.

L'artiste qui combine ses couleurs est ainsi obligé de trouver un compromis entre des convenances en apparence inconciliables, compromis qui ne peut être établi qu'à force de tact et d'ingéniosité. Mais son idéal serait certainement d'introduire dans sa composition le plus grand nombre pos-

siblede nuances variées, et s'il était possible, de n'en oublier aucune. Un simple jeu de deux couleurs bien assorties, c'est déjà une joie pour la vue; mais des combinaisons plus complexes, si Ton peut les obtenir en sauvegardant l'harmonie, auront plus d'attrait encore. Nous aimerons que les nuances qui ne pourront trouver place au premier plan de la composition soient rappelées au moins de quelque manière. Notre œil trouvera enfin son plaisir parfait dans ces compositions chromatiques où toutes les couleurs sont représentées, les unes avec éclat, les autres en accords plus sourds, et qui donnent à la vue l'équivalent d'un superbe effet d'orchestration.

Les couleurs produisent un indéniable effet esthétique par leur éclat.

Si nous ne tenions qu'à la commodité de la perception, nous devrions préférer les teintes d'intensité modérée, qui suffisent pour distinguer nettement les objets et donnent à la vue le minimum de fatigue. Pour notre plaisir, nous exigeons davantage ; il faut que les colorations augmentent de vivacité jusqu'à nous donner la sensation positive d'une stimulation de larétine.et même, allant de plus en plus loin dans cette voie, nous commencerons à jouir vraiment de la couleur quand elle deviendra presque éblouissante à force d'éclat. On peut constater que les couleurs usitées dans la décoration et en peinture sont d'ordinaire plus vives, plus montées de ton que ne le sont en moyenne les colorations naturelles des objets. H y a moins de lumière dans nos tableaux que dans la nature ; mais il y a d'ordinaire plus de couleur. Parmi les objets qui se présentent à lui, l'artiste fait d'instinct un choix de ceux qui sont les plus colorés, et en les reproduisant accentue encore leur coloration pour en tirer un maximum d'effet esthétique. Il cherchera même à faire vibrer la couleur par de véritables artifices, par exemple en martelant sa toile de tons un peu différents du ton principal, ou bien encore, à la manière.des pointillistes, en dissociant les tons pour agir sur la rétine par p'etites touches de couleurs franches. Comme exemple de beauté obtenue par un

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maximum décelât, je citerai l'effet produit par les vitraux colorés quand ils sont frappés du plein solelL

Que devons-nous penseï' de cet effet esthétique produit par les couleurs éclalantesf \^u y réfléchissant, on trouvera qu'il y a dans TadmiraLion qu elles nous inspirent quelque chose d'étrange. Le plaisir de stimulation, Tagrémcnt sensible quelles peuvent nous procurer ne suHisenl pas à expliquer un tel effet esthétique. Les sensations sonores sont ^lus stimulantes encore ; les sensations de l'odorat et da goût peuvent être autrement voluptueuses \ et pourtant elles produisent un bien moindre effet. L'enfant accueille Tapparition d'objets vivement colorés avec des transports de joie ; il en est émerveillé, il me parait diftîcile de ne pas voir dans ce fait la manifestation d'un instinct spécial. On peut dire que vraiment la couleur lien tune place abusive dans nos préférences esthétiques, Nous Taimons trop, ou plutôt, en comparaison, nous n*aimons pas assez le reste. IL nous faut un eflfort pour admirer à sa juste valeur la perfection de la forme, qui a pourtant une plus grande valeur : d'emblée nous admirons ïa couleur.

Du bleu, du rouge, c*est bien beau sans doute, mais vraiment est-ce aussi beau que cela? Je me suis longtemps tourmenté pour m'expliquer cette impression de beauté féerique que donne la couleur. J'avoue que je n*y suis pas parvenu. Peut-être est-ce simplement parce que cette impression nest pas raisonnable. Jusqu'au moment où Ton m'aura donné quelque bonne raison qui la justifie, je la tiendrai pour un entraînement de goût, Je dirai qu'en nous prenant ainsi à l'éclat des couleurs nous cédons à l'attrait de l'extraordinaire^ à cette tendance qui nous pousse à admirer davantage ce qui nous étonne. Naïvement, nous nous laissons fasciner. Par un déplacement d'cpithètes, par une confusion d'impressions dont on trouverait plus d'un exemple dans nos jugements esthétiques, la beauté des couleurs éclatantes nous fait Teffet d'une éclatante beauté. Nous prenons notre ébiouissement pour de l'admiration. Ce goiU des couleurs voyantes est irrationnel. Sauf dans le cas où il

y aurait diffîcullé et par conséquent mérite à porter la couleur à un maximum d'intensité, que pouvons-nous trouver, dans cette extrême exaltation des tons, de vraiment admirable? Nous devons donc blâmer, comme primitif et antiesthétique, le goût des couleurs voyantes qui font tapage. Nous devons nous en garder.

Je n'irai pas jusqu'à dire que nous devrions exclusivement nous plaire aux couleurs pâlies, mourantes, atténuées. Un œil sain doit être capable de supporter des impressions fortes. Le vrai coloriste n'est pas obligé de peindre en sourdine ; il a le droit de faire joyeusement chanter la couleur, et par instant d'user franchement des tons les plus intenses qu'il ait sur sa palette. Mais il ne doit pas oublier que la qualité importe beaucoup plus ici que l'intensité. Qu'il se contente de porter la vivacité des nuances au point où Ton jouit pleinement de la sensation colorée : son idéal ne doit pas être de l'élever au maximum d'éclat tolérable. Les couleurs d'un tableau devraient être équilibrées de telle sorte qu'on pût le contempler indéfiniment sans fatigue. Peut-être l'habitude de travailler pour les musées et les Salons porte-t-elle de nos jours les peintres à trop poursuivre l'éclat de la couleur. On sait comme une toile, composée avec amour dans le jour favorable de l'atelier, semble baisser brusquement de ton quand elle est exposée dans une galerie, pêle-mêle avec d'autres toiles. Pour compenser cet inévitable déchet, l'artiste qui tient au succès d'exposition sera tenté de forcer d'avance ses effets.

Les couleurs nous plaisent enfin par leur harmonie. Deux couleurs, qui considérées isolément nous laisseraient indifférents, placées à côté l'une de l'autre peuvent former un accord qui nous enchante.

Cette impression d'harmonie tient à des raisons très diverses. Deux couleurs nous sembleront avoir l'une pour l'autre une sorte d'affinité, tantôt quand elles présenteront un contraste suffisant pour se faire valoir réciproquement, tantôt quand elles seront assez rapprochées pour pouvoir être considérées comme les diverses variétés d'une même

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nuance ; ou bien quand elles seront de même valeur, pâlies ou rabattues atj môme degré ; ou bien encore, harmonie plus délicate, quand elles seront d'expression morale équivalente, c'est-à-dire de nature à nous suggérer des sentiments et des images de même ordre. On se perd vite h poursuivre la raison de ces affinités, La couleur a dans Tàme de l'artiste une résonnance profonde; elle éveille des échos qui se répondent comme des voix de plus en plus lointaines et qui établissent d'une nuance à Taulre de mystérieuses correspondances.

Le plaisir que nous donne Tharmonie des nuances est le plus délicat, le plus esthétique que les couleurs puissent nous donner. C'est aussi celui qui donne la moindre part à la sensualité physique : c'est presque une pui-e impression d'art.

A quoi devons-nous attribuer en effet l'impression si désagréable que nous éprouvons à voir dans un tableau des couleurs froides et dures, rapprochées en contrastes criards?

Notre rétine en est péniblement affectée, cela est certain. Mais ce malaise après tout est très tolérable. En admettant même que nous ayons cultivé jusqu'à Thyperesthésie notre sensibilité rétinienne, notre déplaisir ne devrait pas aller jusqu'à cet excès de nervosité, et provoquer une réaction aussi violente. Nos yeux, vraiment, en ont vu bien d'autres; à chaque instant il se rencontre dans la réalité des contrastes de tons, autrement violenU^ que pourtant nous percevons de sang froid. Dirons-nous alors que celte soi-disant souffrance est factice, exagérée à plaisir, et que nous affectons d'être plus émus que nous ne le sommes, pour faire parade de délicatesse? Je ne le crois pas. Nous sommes sincères.

Il faut donc que dans le sentiment éprouvé il y ait autre chose qu'une sorte de répulsion physique. Analysons déplus , près notre émotion, nous n'aurons pas de peine à y découvrir un élément tout moral : un sentiment, et très intense, de réprobation. Ce qui nous est intolérable, ce n'est pas le léger malaise que nous éprouvons, c'est l'impéritiedu peintre qui n'a pas au nous l'éviter. Que ces tons sont mal combinés! Gela est rude, cela est grossier, cela ne doit pas se faire, c'est une lourde faute; et nous sonames indignés.

Nous serions indulgents aux rencontres de nuances les plus fâcheuses si elles étaient purement accidentelles ; mais ce qui nous révolte ici, c'est que ces tons aient la prétention de former une harmonie. De là toute cette effervescence, qui autrement serait inexplicable.

Faisons la contre-épreuve. Analysons le plaisir que nous prenons à regarder une toile de vrai coloriste. Nous constaterons que l'agrément purement sensible n'entre que pour une faible part dans Témotion éprouvée. Certes nous jouissons par nos yeux de ces accords de nuances, mais par-dessus tout nous sommes émerveillés que Tartiste ait si bien atteint son but. Ce qui domine, et de beaucoup, dans la satisfaction ressentie, c'est ici encore un élément tout moral ; c'est une impression d'art.

Ainsi, dans ce cas où l'on pouvait croire notre jugement esthétique uniquement déterminé par le plaisir des sens, nous voyons apparaître des raisons de finalité, le sentiment d'un but à atteindre, d'un idéal réalisé. Et je dis qu'à cette condition seule notre plaisir prendra un caractère esthétique. Tant que nous ne ferons que «avourer nos sensations, l'objet nous paraîtra agréable, mais nous n'aurons aucune velléité de le trouver beau ; on ne verra même pas poindre en nous le germe d'un sentiment d'admiration. Ici l'attrait sensible, si léger qu'il soit, prend une haute valeur esthétique parce qu'il peut être interprété comme le signe d'une perfection de l'objet.

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