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sitôt refroidis, ils retombent comme des loques. Devant les crises morales de la vie, chaque fois qu'ils se trouvent en présence de ces problèmes qui sont insolubles dans le sens du bonheur, leur seule idée est de fuir. Un roman sur trois finit par un suicide, comme si le suicide était la conclusion normale de l'existence. Le romancier n'y entend pas malice. Il voit simplement dans cette conclusion une façon commode de sortir lui-même de la situation inextricable dans laquelle il s'est engagé, et de finir son œuvre sur un effet pathétique. Mais qui ne voit le danger? Je ne sais si l'exemple du suicide littéraire est contagieux. A coup sûr, il est une grande leçon de découragement. Le romancier dira qu'il n'est pas responsable des défaillances de ses personnages, qu'une fois créés il les laisse vivre de leur vie propre. C'est donc à vous, héros de roman, que j'adresserai ma requête. Ombres légères qui hantez notre imagination et ne vivez, vous le sentez bien, que de l'existence du rêve, pourquoi ne pas vous montrer plus courageuses? Vous ne luttez, êtres de fiction, que contre des périls imaginaires et un semblant de douleur. Que deviendrons-nous devant les dangers et les douleurs de la vie réelle, si vous-mêmes vous vous abandonnez? Vous qui êtes notre idéal, vous nous devez le bon exemple. Donnez-nous l'exemple de l'énergie ! Cela vous est si facile !
§ 3. — Contribution de l'art a notre culture morale
« Non seulement l'art ne doit porter à la morale la plus
scrupuleuse aucun ombrage ; mais il a le droit, il a même
dans certaines conditions le devoir de contribuer à notre
culture morale d'une manière positive.
Objections des moralistes.
Contre l'idée de mettre l'art au service de la morale, les plus fortes objections sont venues du côté des moralistes. Ils se défient de l'assistance qu'on leur offre. Ils diront que l'art nous détourne de la vie sérieuse; qu'il donne leur libre expan-
sion à des instincts que la morale s'applique justement a tenir sous le contrôle; que les œuvres les plus irréprochables ne peuvent avoir qu'une influence morale très médiocre. Ils estimeront même qu'avec les meilleures intentions du monde, l'art ne peut que compromettre la morale en lui prêtant son appui. La transporter au théâtre et dans le roman, n'est-ce pas lui ôter quelque chose de son sérieux? N'est-ce pas nous habituer à la regarder comme une simple matière à déclamations? « Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t-on encore à exiger de lui? N'estil pas content de lui-même ? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout c'e qu'il doit à la vertu par l'hommage qu'il vient de lui rendre !... Le théâtre a ses règles, ses maximes, sa morale à part, ainsi que son langage et ses vêtements. On se dit bien que rien de tout cela ne nous convient, et l'on se croirait aussi ridicule d'adopter les vertus de ses héros que de parler en vers et d'endosser un habit à la romaine. Voilà donc à peu près à quoi servent tous ces grands sentiments et toutes ces brillantes maximes qu'on vante avec tant d'emphase ; à les reléguer à jamais sur la scène, et à nous montrer la vertu comme un jeu de théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y aurait de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la société ^ »
Il y a du vrai dans ces objections. Elles sont un avertisse^ ment. L'art n'est pas à l'abri de tout reproche. Ce ne sont pas seulement nos plus nobles sentiments que nous avons mis en lui. Par cela même qu'il représente assez bien à chaque époque notre moralité acquise, son niveau moyen doit être assez bas. Mais il peut s'élever et nous élever avec lui. Ce n'est pas à lui de nous attendre. Nous ne nous exagérons pas l'efficacité de l'action que l'art peut exercer. Il y aurait évidemment quelque naïveté à trop compter sur la comédie pour châtier les mœurs, sur la tragédie pour élever les âmes, et sur la poésie pour résoudre les questions sociales.
4. Jean-Jacques Rousseau, Lettre à d*Alembert sur les spectacles.
Ce n'est pas l*art qui fera de nous des consciences fermes, des volontés énergiques et droites. Cela est œuvre d'éducation, d'enseignement direct. Mais il contribuera à nous donner cette délicatesse, cette générosité, cette élévation de «enliments, cette tendance à poursuivre de préférence les fins les plus désintéressées, qui est comme la fleur de la moralité. 11 nous apprendra ce que vaut Tidéal. Personne ne doute qu'il puisse le faire. Il doit donc y travailler. Nous devons nous dire que dans les causes si complexes qui déterminent notre moralité, Tinfluence de lart, quand on la supposerait très secondaire, compte néanmoins, et par conséquent doit être utilisée. Par les images qu'il nous met devant les yeux, par les sentiments qu'il nous suggère, il peut contribuer de quelque manière à notre culture morale. Son domaine est la fiction. 11 n'agit que sur nos rêves. Mais quelque chose de nos rêves ne passe-t-il pas toujours dans notre vie réelle? Eux-mêmes après tout font 'partie de notre vie réelle. Qu'ils soient généreux et nobles, ou grossiers et impurs, cela n'est pas indifl'érent.
Il est d'ailleurs loisible à l'art de se rapprocher autant qu'il veut de la vie, pour exercer sur elle une action plus forte. S'il nous transporte dans un monde de convention, que pas un instant nous ne songerons à identifier au monde réel, sans doute nous ne ferons pas d'applications de ce qui se passe dans l'un à ce qui doit se passer dans l'autre. Que des personnages de théâtre fassent de beaux gestes en déclamant de superbes tirades, qu'ils soient nobles, désintéressés, héroïques, nous les applaudirons ; nous approuverons leurs beaux sentiments comme conformes à la morale du théâtre; mais pas un instant en eÎBFeft l'idée ne nous viendra d'imiter dans notre vie journalière les gestes de ces glorieux fantoches et leurs vertus à panache. Les héros de tragédie sont un peu loin de nous. Quand ils nous parlent de devoir, de patrie, ils donnent à ces mots si beaux en eux-mêmes une magnifique rcsonnance, et cela n'est pas inutile ; mais des sentiments même moins héroïques, exprimés par des hommes plus semblables à nous, agiraient davantage. Dans la vie
des humbles on saurait trouver des efiforls vers le bien, des exemples d'abnégation, de dévouement qui nous toucheraient plus directement. C'est ce que tendent à faire les dramaturges contemporains. De même, si Ton réussit à nous faire venir les larmes aux yeux en nous montrant les douleurs el les misères d'êtres de convention qui ne ressemblent pas aux hommes réels, on n'aura provoqué que cette émotion passagère et vaine dont parle J.-J. Rousseau avec une rude franchise : pitié stérile qui se repaît de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité. Mais l'art peut réduire au minimum la part de la convention. Un réalisme puissant, intense ; des personnages qui nous ressemblent non seulement par leur mentalité, mais par leur physionomie, par leurs attitudes physiques, par leurs occupations journalières; un art tellement nourri d'observation, en communication si constante avec la nature, qu'il puisse rentrer dans notre expérience de la vie : telles sont les conditions requises pour qu'une action puisse être exercée.
Objections des esthètes.
Donnons la parole aux esthètes.
L'art, disent-ils, s'abaisse en se subordonnant lui-même à une fin étrangère ! — Il ne s'abaisserait qu'en se subordonnant à une fin inférieure, à des fins mesquines, étroites, égoïstes. Mais se mettre au service de la morale, s'efforcer d'être vraiment utile, n'est-ce pas s'élever? Il faut bien d'ailleurs qu'il s'assigne une fin quelconque. Veut-on qu'il travaille à vide? Si la formule de Vartpour Vart était prise à la lettre, elle serait un non-sens.
Il ne doit viser et prétendre qu'à la beauté? — Resterait à savoir s'il ne la trouverait pas dans la moralité même. C'est €6 que nous verrons tout à l'heure. Mais quand bien même 1^ fait de rendre les hommes un peu meilleurs n'aurait en lui-même aucune valeur esthétique, s'ensuit-il que l'on ne puisse se le proposer comme fin? Le rire n'a rien d'esthétique. On admet pourtant une forme d'art qui se propose pour fin
4î)â LA BEAUTE MORALE
unique de faire rii-e les honaêle.s fçeos. Le fait de pleurer n'a rien d'cstluUique. Où admet pourtant un art quî pardes effets patliétiques nous lire les larmes des yeux. Si paradoxale quesoilla formuleT on pourrait diroque la beauté dan s Part, comme le bonheur dans la vie, doit ôLre un résultat et non un but. C*est à la condition de n'y pas viser directement que nous pourronsVobtenir^ L*n nous proposant quelque fin posi* tive digne de notre effort. Il n'y a donc aucune raison pour que Ton n'admette pas un art qui se propose pour fin de nous rendre meilleurs. Ce qui est engagé au fond, dans ce débat sur la destination deTart^ c'est Tidée que nous devons nous faire du but de la vie. 11 peut sembler étrange qu'au cours d'une discussion esthétique on pose brusquementune question si grave. J'estime pourtant qu'il est indispensable de se prononcer à ce sujet. Si nous n'avons rien de mieux à ciiercher en ce monde que le bten-étre, il est clair que nous devrons orienter Tart vers l'agrément et Festimer en raison des plaisirs quil nous procurera. Supposons au contraire que notre préoccupation dominante soit de nous élever au plus haut développement moral ; l'œuvre d'art ne pourra nous plaire que dans la mesure oCi elle nous rapprochera du but. De toute façon, une fois notre fin suprême déterminée, la raison exige que nous y tendions de toutes nos forces et par conséquent il est évident que celte question du but de U vie doit primer toutes les autres. Pour nous notre choix est fait.
Mais si nous voyons poindre dans une œuvre l'intention de nous faire la morale, nous n'y trouvons plus le même plaisir. Nous attendions un drame, un roman ; on nous donne de bons conseils : nous sommes déçus î — Notre plaisir sera peut-être d'un autre ordre, mais il ne devrait pas être moÎEidre* La morale nous est-elle à ce point antipathique, qu'il lui suffise de se montrer pour que cela jelte un froid? Avons-nous des goûJ,s si bas que nous prenions moins de plaisir à une œuvre parce qu'elle sera pétrie d'idées généreuses, de sentiments vraiment moraux, de bonté et de justice ? Sommes-nous si frivoles, que dès qu'un entretien prend une tournure un peu sérieuse, noire attention s'en
relire? C'est alors au contraire que nous devrions tendre Toreillé. Et si dans l'œuvre qui nous est présentée nous trouvons une solution à quelqu'un des grands problèmes qui doivent nous tourmenter, il serait singulier que nous fussions déçus. Nous pourrions tout au plus être surpris. Encore ne le serons-nous que si l'auteur a oublié de nous préparer à ces paroles graves qu'il veut nous faire entendre ; mais il n'y manquera pas s'il sait son métier, car cela même fait partie de son art.
âoit, nous voulons bien qu'on nous fasse la morale. Mais il ne faut pas confondre les genres. Une œuvre d'art ne doit pas être un sermon ! — Pourquoi veut-on qu'un sermon ne soit pas une oeuvre d'art ? Du moment que l'artiste exerce, ce dont on ne peut douter, une influence, il ne peut mieux faire que de l'exercer au profit du bien, pour faire passer dans les âmes la conception la plus haute que lui-même puisse se faire delà vie. Alors appelez son œuvre comme vous voudrez, dites que ce ne sera, pas de l'art, mais de la morale 1 Peu importe, nous ne discuterons pas sur les mots : l'essentiel c'est que sa valeur n'aura pas décru. '
En appréciant une œuvre au point de vue moral, vous faites entrer dans votre <îritique des éléments tout à fait étrangers à Tart ! — Oui, si la valeur d'art d'une œuvre est tout entière dans la forme ; mais si l'on admet, comme on le doit^ qu'elle est aussi dans le fond, cette appréciation morale ne sera nullement étrangère à l'art proprement dit. Elle doit faire partie de la critique littéraire et artistique. Nous ne pouvons admettre que certaines qualités contribuent à la beauté de l'œuvre d'art, d'autres non. Toute qualité est esthétique et doit être louée. Tout défaut est une laideur et doit être signalé par le critique d'art. Poser à part la question morale, comme si c'étaient des considérations d'un tout autre ordre, qui ne relèvent pas de l'esthétique, c'est un contre sens. On sépare deux choses qui devraient être intimement unies. La moralité de l'œuvre est une condition essentielle de perfection et de beauté.
On dira couramment : cette œuvre est parfaitement belle, SouRiAU. — Beauté rationnelle. 32
iiiaifî immorale. Comme si cette immoralité ne la dépréciait îuillement au point de vue littéraire 1 Autant vaudrait dire : vv lableau est très beau, parfaitement beau, mais criard de L'uideurs ; cette page est belle, parfaitement belle, mais les ju. tisées en sont absurdes. La moralité ou Timmoralité de Tti^uvre doit faire partie intégrante du jugement que nous pfirlons sur sa beauté ; dans certains cas même, cette considrralion morale doit dominer tout le reste. Je ne vois qu'un t'as où l'art soit vraiment indépendant de la moralité; c'est tH4ui où par la nature même du sujet, l'œuvre ne peut donner firi^e à aucune appréciation morale. Wais toute œuvre qui peut avoir quelque rapport avec les mœurs doit être jugée à ce point de vue. Tout ce qui lui manque de moralité lui manque vn beauté, et la gâte d'autant, et doit la déprécier d'autant. Au fond, je suis persuadé que tout le monde est de cet avis. Personne n'admireravraiment une œuvre qu'il trouvera immorale. — Quoi donc? N'cst-il pas des œuvres vraiment jn rvcrses auxquelles les plus honnêtes gens reconnaissent une réelle beauté ? — Il faut s'entendre. Avec ce défaut criant il'iHre immorale, une œuvre peut avoir des qualités littéraires non négligeables : qualités que les honnêtes gens eux-mêmes puLirront reconnaître, qu'ils se croiront même tenus d'exalter par scrupule d'impartialité et pour ne pas avoir l'air trop j'igoristes. Mais intérieurement ils seront choqués; et s'ils ne le sont pas, c'est qu'ils n'ont qu'une honnêteté de surface. Ils ne feraient pas si facilement abstraction de la moralité s'ils l'avaient plus à cœur. Bien que ces œuvres choquent hi morale qu'ils se croient tenus de professer des lèvres, tniiis doute elles sont conformes à celle qu'ils professent du us leur for intérieur, et qu'ils pratiqueraient pour leur compte s'ils étaient libres ; elles sont en harmonie avec leurs aspirations secrètes. On se figure parfois que la morale f'onrante est une chose universellement admise, même de i'( iix qui ne la pratiquent pas. On ne voit pas que pour beaucoup elle n'est nullement un idéal. Ils en ont une ;nilre à leur usage, qui leur semble plus belle, ou tout simplement plus commode. Tenez compte de cette subjectivité
des conviclioûs morales, vous voyez se rétablir Taccord entre la moralité des œuvres et leur eflFet esthétique. Nul homme nv peut se plaire vraiment qu'aux œuvres qui correspondent à sa morale propre, à sa conception de la vie. Un roman de luxure ne pourra plaire qu'aux luxurieux, un livre de violence qu'à ceux qui ont le culte de la violence ; et l'honnête homme se plaira aux œuvres vraiment honnêtes.
Je n'admets pas non plus qu'une œuvre puisse être parfaitement morale sans être belle.
Quand elle serait mal écrite, mal composée, plate de style, quand lui manqueraient toutes les autres beautés, au moins aurait-elle celle-là, d'être d'inspiration très noble ; et à ce titre nous devrions l'admirer. Je ne crois pas d'ailleurs possible que l'expression d'une belle pensée soit jamais à ce point défectueuse. Comment l'homme qui a les plus hautes qualités de l'âme manquerait-il absolument des petites? Cela est possible, mais n'est guère probable. Avec la plus haute moralité, comment serait-on de pauvfe culture, d'imagination médiocre, incapable de rendre passablement sa pensée ? La pensée forte entraîne l'expression frappante. La conviction donne l'éloquence et l'autorité. Un homme qu'emporte un grand élan de justice, de bonté, quand il ne saurait pas écrire, trouvera pour rendre sa pensée des formes que les écrivains de métier ne trouveraient pas, et qu'euxmêmes ils seront forcés d'admirer.
On me dira que des idées peuvent être parfaitement morales et pourtant dépourvues de toute beauté, comme cette proposition, qu'il ne faut pas voler. — Pourquoi ne l'admirons nous pas ? Parce qu'elle ne nous apprend rien. C'est une formule sèche, qu'on débite sans aucune conviction, et qui n'éveille en nous aucun sentiment moral. Mais elle a eu son heure de beauté, dans l'esprit qui le premier s'est élevé à cet idéal de la probité parfaite ; et elle peut reprendre son éclat, quand elle redeviendra vivante, quand elle s'imposera à nous aux heures de tentation, comme un impératif sévère. Un dramaturge pourrait lui donner un caractère sublime. Toutes ces formules de devoir, qui maintenant sont codiGées
SO0 ^'^ BËAL'IÉ IIOIULË
dans la morale usuelle, ont clé des révélations de rtdéalj des inventions morales, œuvres anonymes et peut-être collectives du génie humain, si hautes que les hommes leur ont aUribué uue origine divine. Cliaque fois que dans une œuvre nous voyons apparaître de ees pensées vraiment morales, parce qu elles supposent chez celui qui les a trouvées uu élan vern îe bien, nous tressaillons d'admiration.
Comment la moralité n'augmenterait-elle pas la valeur esthétique d'une œuvre d'art? La conception des vérités morales est elle-même Tieuvre la plus lumte el la plus belle de l'esprit humain. H y faut du génie, celle forme du génie qui découvre a noire activité une lin supérieure aux lins con- Dues, cette invenlion spéciale qui est le plus superbe effort de l'âme humaine, et qu'on pourrait appeler le génie morah
Quand ou entend parler d'œuvres moral eSj on se représente d'ordinaire quelque chose de neutre et de fadCj une sorte de qualité négative, l'absence de toule infraction aux lois de la décence et de Thonnêteté, la conformité bénévole aux idées reçues. Pour rendre l'art édiliant» nous faudra-L-il revenir à la morale en action, aux œuvres lénitives écrites h r usage des enfants, pour leur apprendre qu'il faut être bien sage; au vit:c puni et ^ la vertu récompeusée; au répertoire de Berquiu 1
La moralité est bien autre chose. Elle représente une qualité positive, très rare et trt^s méritûire^ Télévation d'àmeV* Pour ce qui est de la morale en action, je suis le premier à Tabandonner* Le vice toujours puni, la vertu toujours récompensée, rien n'est plus faux, et au fond rien n'esL plus immoral* Faire appel à rintérét, à Tégoïsme, à [a peur pour nous amener au désintéressement, c'est abais* ser notre idéal sous prétexte de nous édifier^ c'est commettre un contre-sens moral, c'est gâter le cœur. Le meilleur moyeu de réveiller les consciences assoupies, c'est de leur montrer
1 TeUea 1:1211 vresi brutalement réalistes, qui ne nous présentent que des personnages parvenus à Tétat extrôjiie rie rabjectinn huui^ine» ont une hauti^ valeur morale et goelale. On r^onstatc qu'elles appellent notre sympaihie sur les dégénérés, sur Jes dégradés, et l'on a*indigne. On ne voit pas que ce souL des (ouvres de bonté et de pitié.
l'art et la morale 501
les conséquences réelles, fatales, irréparables du mial que Ton fait. Si nous n'avons pscs le cœur décidément bas et vil, cela doit nous suffire. Ce qui doit nous écarter du vice, de l'injustice, de l'improbité, de la trahison, de la cruauté, ce qui fait que tout cela est mal, c'est que tout cela fait du mal ; c'est que quelqu'un souffre de nos fautes, en est souillé, en est blessé. Nos légèretés ont des conséquences graves. Nous sommes trop portés à regarder les fautes morales comme une simple infraction à une règle. On nous a trop dit que c'était aflaire entre notre conscience et nous ; on nous en détourne par la seule perspective du châtiment, que par insouciance et même par courage nous pouvons braver, que d'ailleurs on a tort de nous présenter comme certain. Les infractions à la loi morale n'ont qu'une sanction infaillible : le mal qu'elles font ; et c'est cette perspective qui doit nous faire reculer.
Quant au reproche de banalité, c'est le dernier qu'on pourrait adresser aux œuvres morales. La morale n'est pas conservatrice, elle est plutôt révolutionnaire. Nos usages sociaux, nos idées courantes en sont si loin ! Quiconque essaye de suivre logiquement les idées de justice, de bonté se demande s'il aura la force d'aller jusqu'au bout; il voit se dresser devant lui, vaguement entrevues, des obligations formidables. Nous n'osons trop penser au devoir, nous sentons qu'il nous obligerait à trop changer notre vie.
Toute œuvre de véritable moralité semblera plutôt paradoxale. \ son apparition, elle heurtera nos préjugés moraux, elle nous choquera dans notre pharisaïsme, bien que nous la sentions juste au fond, et d'une moralité supérieure. On se représente trop la morale comme une chose toute faite, comme un ensemble de vérités acquises qu'il suffirait de rabâcher. Elle n'en est pas réduite à cela; ou plutôt, elle ne s'est pas encore élevée à ce degré de certitude. Elle se cherche, parfois en gémissant. Elle est donc quelque chose de bien vivant. Dans ses idées morales elles-mêmes, l'artiste peut mettre le meilleur de son originalité et de son génie. Par œuvre morale, j'entends celle qui nous laisse sur une
noble impression ; qui nous donne envie de travailler à quelque belle œuvre, de vivre d'une vie plus digne ; celle qui nous signale les iniquités sociales et nous donne envie de les réparer ; qui nous rappelle quelque devoir trop oublié ; qui nous laisse plus épris de justice, plus généreux ; qui éveille dans notre cœur des sympathies nouvelles, des tendresses plus délicates ; qui pose nettement quelque cas de conscience grave, et le résoud virilement ; qui travaille à notre éducation sentimentale, en élargissant notre cœur, en lui donnant la force et la droiture. Est-ce quelque chose de négatif que cela? Et peut*on dire que l'œuvre capable de produire en nous, même à un degré très atténué, des impressions de ce genre, soit une simple berquinade? Pour en trouver qui se soient approchées de cet idéal, il vous faudra citer les grands noms de la littérature, les écrivains de génie dans leurs plus sublimes moments. A qui douterait encore que la moralité soit par elle-même une beauté, je ferai remarquer qu'en fait elle seule élève l'œuvre d'art au maximum d'effet esthétique. Cherchez, dans toute la littérature, des exemples de sublime, vous n'en trouverez que de sublime moral. Gela devrait faire disparaître toute équivoque et clore la discussion.
Quelques théoriciens autorisent l'artiste à moraliser, mais à la conclusion que ce soit indirectement, sournoisement en quelque sorte, et sans en avoir l'air. Nous serons plus nets. Nous admettrons sans aucune restriction le droit de l'artiste non seulement à soutenir une thèse morale, mais à mettre cette intention morale en pleine évidence ; et loin de retirer quoi que ce soit de notre admiration à ceux qui auront le courage de le faire, nous les en admirerons davantage ; avec une pleine conviction nous affirmerons que ce sont eux qui se sont fait de leur art la conception la plus sérieuse, la plus juste, et la plus élevée.
Bien des fins ont été assignées à Tart : créer le beau, émouvoir noblement, nous transporter dans un monde idéal où nous puissions oublier les trivialités et les laideurs de la vie, nous procurer de délicates jouissances, exercer par jeu les
facultés qui ne trouvent pas leur emploi dans la vie pratique, exprimer nos sentiments les plus profonds, établir entre tous les hommes par de communes aspirations un lien religieux: il est certain qu'il peut faire tout cela. D'autres diront que sa fonction est de nous distraire de la vie sérieuse, de faire de nous des dilettantes et des esthètes, de nous griser, de nous halluciner de visions bizarres, de nous imprégner de cette sensualité latente que l'on peut découvrir dans toute production artistique. Il est certain aussi qu'il est capable de faire cela. L'art est infiniment complexe. Il peut s'engager dans d'innombrables voies. Il est impossible d'assigner à tous les arts, comme s'ils faisaient bloc, une fonction unique, et de les enfermer dans une seule formule. Nous n'admettons donc pas que l'on interdise à l'art de poursuivre une fin quelconque, sous prétexte que cette fin est étrangère à sa véritable fonction : tout doit lui être permis, sauf ce qui est nuisible de quelque manière ; chaque œuvre doit être jugée en elle-même pour sa valeur propre. Nousmêmes nous nous garderons de toute définition restrictive. Nous disons seulement que de toutes les fins que l'art peut se proposer, une des plus légitimes, une des plus élevées, est de nous donner un idéal moral.
Au-dessus des œuvres qui atteignent une telle fin, je ne vois rien que la moralité même, c'est-à-dire qu'une existence où cet idéal est réalisé. L'art suprême, c'est celui qui met de la beauté, non dans de simples fictions, mais dans la vie réelle ; qui appelle le plus grand nombre possible d'êtres à la plénitude de l'existence ; qui leur indique le moyen et leur donne la volonté de vivre les uns à côté des autres, les uns pour les autres, dans la paix et l'harmonie : c'est la moralité.
§ 4. — Conciliation de l'esthétique et de la morale
Il me semble que maintenant nous avons dissipé les derniers malentendus qui séparaient l'esthétique de la morale, et l'idée du beau de l'idée du bien.
Entre le bien et le beau, je ne vois qu'une difi'érence de
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degré : le beau, c'est lo bien port(^ à un degré tel, qu'it mérite d'exciler radiiiiratian. Qu'un être organisé n*ait aucune difformité, cela est bîen ; qu'il réalise d'une manière parfaite le type de son espèce, cela est beau. La stricte probité dons les actes donnera l'impression du bien moral ; le courage liéroïque, la complète abnégation dounera une impression de beauté. Le bien et le beau n'étant que des degrés lianji la perfection, toute distincLion absolue que Ton essaierait de mettre cuLre les deux idées sera arlilicielle.
Mais la beautét dit*on, est un luxe; la bonté est obligatoire. Identifier le bien au beau, c'est en faire un simple idéale auquel nous (endrons si nous le voulons bien, mais que nous ne sommes pas tenus de réaliser, — Quoi donc ? Avoos-oous le droit de rester Indifférents k Tidéal? N'implique-l-il pas un sentiment d'obligation? Peut éîre cette obligalion est-elle moins absolue, par cela même quil s*agit d'un degré de perfection pluâ éléTé. Le minimum peut être réclamé; le maximum n'est que demandé. Mais ce sont encore là de simples degrés dans Tobligation. Passé les premières fornmles de la moralilé élémentaire, tellement urgentes qu'elles peuvent être dites d'obligation stricte, tous 1rs prèeeples de nmralité supérieure nous sont proposés comme un idéal moral, et valent surtout par leur beauté.
Vous aurez beau faire, me dîra-t-oDj et chercher entre le beau et le Ijien toutes les analogies possibles, il restera toujours que ce sont en soi deux clioses différentes, par conséquent irréductibles l'une k raulrc. L'idée du beau n'est pas ridée du bien ; à cela vous ne pouvez rien, — Oui, le beau, tel quou le conçoit d'ordinaire, et le bien, tel qu'on le conçoit d'ordinaire, diffèrent du tout au lout ; tant qu'on les concevra ainsi, évidemment il serait illogique de les identilier. Mais est-il à tout jamais nécessaire de les concevoir ainsi? Je ne crois guère aux idées éternelles qui auraient une essence propre, indépendamment de l'acte par lequel nous les concevons. Les idées sont notre œuvre : elles sont ce que nous voulons quelles soient ; elles n'ont pas été découvertes dans je ne sais quel monde intelligible ^
mais inventées, créées par Tesprit. Je ne m'arrêterai donc pas un instant à ces prétendues incompatibilités logiques. Quand je déclare vouloir identifier le beau et le bien, je reste dans le ckampde la pratique ; je dis que mon intention est de réserver mes admirations pour ce qui me semblera digne d'être approuvé, et de mettre autant que je pourrai mes goûts esthétiques en concordance avec mes convictions morales. Cette harmonie est-elle préférable à l'incohérenco actuelle? J'en suis convaincu. Est-il en notre pouvoir de la réaliser? H me le semble. On peut discuter la valeur de cet idéal, le croire plus ou moins difficile à atteindre. Mais la logique abstraite n'a rien à faire en tout cela.
Pour rendre les deux idées inconciliables, on s'est appliqué à les mettre en contraste parfait. De l'esthétique on ne voit que les jouissances délicates auxquelles elle nous convie ; de la morale, que les lourdes obligations qu'elle nous impose.' D'un côté on met le pur agrément, le plaisir léger, les simples apparences; de l'autre, l'impéralif catégorique, les* obligations pénibles, l'épreuve, la pure mortification. Dans ces conditions, l'esthète protestera à bon droit contre toute immixtion de la morale dans nos plaisirs. Laissez-nous ces belles heures que nous trouvons dans la contemplation de la beauté, dans le librejeu d'imagination et de sentiment! L'art n'est fait ni pour nous instruire ni pour nous édifier, mais pour nous plaire. A demain les choses sérieuses et les soucis de l'existence I Et le moraliste de son côté devra regarder l'art comme un passe-temps frivole, propre à nous détourner des sévères obligations de la vie réelle. Nous ne sommes pas en ce monde pour cueillir les fleurs, ni même pour cultiver notre jardin. C'est, notre champ qu'il faut labourer, à la sueur de notre front. La vie est labeur, la vie est devoir. Qu'on ne nous parle pas surtout de morale esthétique : que peut avoir de commun le devoir avec la beauté, qui est toute d'apparence, avec l'art, qui ne tend qu'au plaisir? On n'obtiendrait ainsi qu'une morale de parade et de belles attitudes, d'où serait exclue toute réelle obligation.
Mais si nous cessons de regarder la morale comme une
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simple contrainte et Fart comme un simple jeu ; si nous donnons du devoir une formule moins morose, et de la beauté une définition plus sérieuse : ne voit-on pas que ces deux termes tendront déjà à se rapprocher? Quand enfin nous aurons compris que la moralité consiste, comme la beauté, dans la perfection de l'être, la conciliation sera faite.
Quand nous avons exposé le programme de notre esthétique rationnelle, il a pu sembler téméraire. Poser dogmatiquement des jugements de goût, cela n'est-il pas d'une prétention insoutenable ? Telle est pourtant notre foi dans l'efficacité du raisonnement, que nous l'avons tenté. Jusqu'à quel point y avons-nous réussi ?
Pour ce qui est des principes essentiels, ils nous semblent s'imposer avec tant d'évidence, que sans doute ils ne seront pas sérieusement contestés. Peut-être même leur reprochera-t-on d'être trop conformes aux opinions reçues. Toute vérité semble banale, une fois établie.
On pourra discuter sur le détail des applications. Que sur ces questions délicates tout homme qui voudra raisonner arrive à peu près aux mêmes conclusions, cela doit suffire pour le moment. Les rectifications nécessaires se feront d'elles-mêmes.
Que pouvons-nous augurer des destinées de l'esthétique rationnelle ? Elle évoluera sans doute, mais comme évoluent les sciences, n'abandonnant jamais une idée que pour lui substituer une idée supérieure et plus compréhensive ; elle ne se modifiera que pour accomplir quelque progrès. Gomment ne finirait-elle pas par triompher, ayant pour elle la grande force, la force patiente et tenace, la force de la vérité?