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CHAPITRE II

Révolte du sentiment. — Effets du contrôle rationnel.

I 1. — Révolte du sentiment

Certains spectacles de la nature, certains objets, certaines œuvres d'art excitent notre pleine admiration ; leur %'ue nous charme; nous les contemplons avec amour. Avons* nous le droit de nous laisser simplement aller à ces émotions? Ou la raison va-t-elle les contrôler, en mesurer l'expression, les détourner de tel objet pour les porter xurs tel autre? Le sentiment esthétique, en un mot, doit-il (Ure, lui aussi, rationnel?

Attendons-nous ici à une vive résistance. Nous voulons imposer la raison au sentiment. N'est-ce pas le détruire ? De toute son énergie il va se retourner contre nous, s'indigner, se révolter. Nous n'exagérons pas. Rien n'est antipathique aux passionnés du beau comme la critique rationnelle.

Essayons en effet de nous placer, ainsi qu'il convient, à leur point de vue. Il est tout naturel qu'ils appréhendent de voir l'esthétique rationnelle exercer sur les sentiments esthétiques une influence fâcheuse.

De deux choses l'une. Ou nos raisonnements se trouveront d'accord avec le sentiment, ou bien ils le contredironL Examinons successivement ces deux cas.

Un élan spontané porte l'âme humaine vers certaines beautés. D'où vient le plaisir que nous éprouvons à les eoutempler ? On pourra s'efforcer, après coup, de justifier le

sentiment éprouvé par des raisons subtiles ; mais ces raisons, nous n'avons pas attendu qu'on nous les découvrît pour nous éprendre de l'objet; elles ne sont donc pas la cause déterminante de son attrait. Sans réflexion, sans discussion, avec une conviction irrésistible, nous avons affirmé que cela était bien beau. Nos plus vives admirations sont justement les plus irréfléchies, celles dont il nous serait le plus difficile de rendre compte. Nous n'avons donc que faire du raisonnement pour éveiller en nous les émotions esthétiques. 11 tendrait plutôt, avec la meilleure volonté de les fortifier, à les affaiblir.

Vous voulez que je les raisonne. Le seul fait de raisonner, c'est-à-dire de se livrer à un travail critique pendant qu'on éprouve une émotion, ne doit-il pas la refroidir? Nous ne disposons que d'une somme d'activité limitée. Sauf dans les moments d'excitation exceptionnelle où toutes les facultés s'exaltent à la fois, en général quand l'une fait effort les autres se détendent. Nous ne donnons déjà que trop de temps à la discussion. Mis en présence d'une œuvre d'art, nous sommes tellement soucieux de l'apprécier, que bien souvent nous oublions d'en jouir. Si nous prenons l'habitude de penser davantage encore, quand nos réflexions porteraient sur la beauté de l'œuvre et sur les raisons que nous avons de l'estimer très haut, forcément nous sentirons moins. Et si nous pensons à nos sentiments eux-mêmes, pour en apprécier la qualité, alors ce sera plus grave ; nous risquerons fort de les gâter. L'examen auquel nous les soumettrons ne pourra manquer de les contrarier dans leur expansion. Comment s'élèveraient-ils à leur plus haute intensité, s'il y a toute une partie de nous-mêmes qui reste de sang-froid, qui réfléchit, qui les rappelle à la sagesse ? Que la raison leur soit indulgente, peu importe, ils seront gênés. Ils ne se laisseront plus aller aussi volontiers à leur élan. Ce ne sera plus la libre et joyeuse expansion d'autrefois. Le seul fait d'en prendre conscience leur ôtera toute leur naïveté et les dénaturera. Ils prendront des attitudes. Ils se composeront pour l'eflfet. Les sentiments en général sont chose tendre.

délicate, comme ces pétales encore enveloppés dans le bouton qu'on ne saurait étaler sans les froisser et les meurtrir ; ce ne sont pas des surfaces développables, Mais de tous nos sentiments les plus délicats peut-être, ceux qui s'altèrent le plus vite sous le regard, ce sont les sentiments esthétiques ou poétiques. Si le battement des cils et le rythme de la respiration se dérangent pour peu qu'on y fasse attention ; si les pulsations de notre cœur deviennent irrégulières, manquent la mesure dès qu'on commence à les compter, à plus forte raison ces mouvements spontanés de l'âme seront-ils déconcertés quand on les mettra en observation. On peut dire qu'il est de leur essence de n'être pas perçus. Le plus grand charme de l'émotion esthétique, c'est d'être profonde, mystérieuse, indéfinissable. Nous sentons qu'il y a en elle quelque chose de sacré. N'essayons pas de l'expliquer, de la raisonner, nous la ferions disparaître.

Je ne vois qu'un seul cas où le raisonnement exercerait sur les sentiments esthétiques l'action qu'on en attend, c'est le cas où il y aurait à réprimer un excès d'admiration. S'il est en effet très difficile d'exalter le plaisir que nous prenons à contempler les belles choses, il est beaucoup plus aisé de le modérer. Nous avons vu combien l'émotion du beau était délicate, et prompte à s'effaroucher de la moindre critique. On peut donc compter, sans trop de présomption, que l'on arrivera par des arguments en forme à rabattre nos sentiments esthétiques au degré voulu. La vertu réfrigérante du raisonnement le sert ici à merveille. C'est une douche froide jetée sur nos enthousiasmes. Et voilà l'esthétique rationnelle réduite à cette triste fonction de nous enlever nos illusions les plus chères.

On espérait sans doute, en soumettant les sentiments esthétiques au contrôle de la raison, les porter d'un objet vers un autre en leur conservant d'une manière générale toute leur intensité. Mais cela n'est pas possible. Les sentiments ne sont pas de ces masses inertes que l'on peut à volonté porter ici ou là, et qui s'accommodent aussi bien d'une situation que d'une autre. Ils ne se laissent pas aisé-

ment transposer. En les déplaçant, on les rebute. A chaque transfert, il y a un déchet. Ainsi l'esthétique, impuissante à rendre plus vive aucune de nos émotions, n'ayant de force que pour les détruire, les altérant si peu qu'elle y touche, en somme leur sera fatale.

Imprudents que nous sommes, nous avons confié aux logiciens nos sentiments, nos beaux sentiments si nuancés, si chaleureux, si frémissants de vie. Leur analyse faite, que nous rendent-ils à la place? Quelques idées, décolorées et mortes, cristallisées en glaciales formules.

Le résultat était à prévoir. Du moment où nous avons décidé de soumettre nos sentiments esthétiques au contrôle de la raison, leur sort n'était pas douteux. D'avance ils étaient condamnés. On n'aurait pas de peine à établir la déraison radicale du sentiment en général, et en particulier du sentiment esthétique. Tout sentiment est un trouble mental, qui ôte à l'intelligence sa lucidité, qui jette dans nos raisonnements des facteurs irrationnels, et en fausse nécessairement le résultat. Les émotions extrêmes se caractérisent même par une sorte de déraison volontaire, par un besoin de s'exalter au delà de toute mesure, jusqu'à l'ivresse, jusqu'au délire. On sent bien que l'on ne se possède plus, et l'on éprouve, à le sentir, un étrange orgueil. Rendez à la raison ses droits, toute cette effervescence doit tomber. Les stoïciens l'avaient bien compris, qui faisant de la sagesse parfaite leur idéal, blâmaient toute émotion. Que devonsnous raisonnablement à la beauté? De la reconnaître, de l'estimer à sa juste valeur, de la rechercher. Mais nous ne lui devons pas des frissons, des battements de cœur, des transports et du délire. Attacher tant d'importance à la façon dont un vers est tourné ; se passionner pour une ligne, pour une couleur, pour un reflet qui miroite, pour l'image d'une chose qu'on ne regarderait pas dans la réalité ; se laisser pénétrer de tristesse par un accord musical, par le son d'un archet qui traîne sur une corde, rien de cela n'est sensé. Entre le sentiment esthétique et la raison, il faut choisir.

Peut-être l'évolution qui tend à convertir les émotions en

idées est-elle fatale, et le sentiment esthétique, avec ses indécisions, ses étonnements naïfs, ses explosions d'enthousiasme, est-il destiné à disparaître devant l'impassible logique. Au moins ne hâtons pas ce moment! Gardons-nous de l'analyse I De toutes nos forces et le plus longtemps qu'il nous sera possible, résistons à Tintellectualisme qui nous envahit! Quand d'elle-même la beauté vient s'offrir à nous, ne discutons pas ses charmes ! Âdmirons-la, aimons-la de tout notre cœur! Ici la véritable sagesse est de ne pas se gâter ses joies à vouloir être trop sage. La véritable raison est de donner congé à la raison.

§ 2. — Effets du contrôle rationnel

Les objections de sentiment sont dangereuses. Même réfutées, elles risquent de prévaloir contre la logique. Leibniz disait que nous mettrions en doute les vérités géométriques elles-mêmes, si par malheur pour elles nous les trouvions en conflit avec notre intérêt. A plus forte raison nos théories, que nous ne pouvons avoir la prétention d'établir aussi rigoureusement, auront-elles peine à s'imposer, s'il est reconnu qu'elles vont contre le sentiment. Dire que l'esthétique rationnelle est inutile, arbitraire, absurde, ce sont là critiques légères, dont on se relève. Mais la présenter comme une doctrine austère, déplaisante, chagrine, qui tend à diminuer la somme de nos jouissances esthétiques, c'est le coup de massue.

Quelques-uns des inconvénients que l'on signale sont réels. Oui, certaines choses, que nous serions disposés à trouver belles, ne résisteront pas à l'examen. Il faudra donc nous résigner à ne plus les admirer. Ce sont des désillusions qui coûtent, je le sais, et qui inquiètent. La joie que nous pourrons éprouver à découvrir ailleurs des beautés nouvelles ne compensera pas cette impression pénible. Oui encore, pendant que nous nous appliquerons à critiquer nos goûts, à contrôler nos impressions, à établir nos principes, notre sensibilité sera gênée, déconcertée. L'enquête métho-

dique à laquelle nous allons nous livrer nous coûtera donc quelque chose. Elle nous demandera un effort, nous fera perdre quelques illusions, et peut-être même paralysera pour quelque temps notre faculté d'admiration. J'accorderai cela. Mais je dis qu'il fa^ut aller de l'avant quand même. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer.

Ces impressions pénibles, que nous pourrons éprouver quand il nous faudra revenir sur des sentiments auxquels nous tenions, sont évidemment une crise passagère. On éprouve ce malaise chaque fois que Ton s'interroge sur ses croyances. C'est la lutte de l'esprit et du cœur, le conflit entre la raison et la foi : source d'angoisses, mais condition de progrès. On ne passe pas d'un état inférieur à un état supérieur sans quelque déchirement. Jamais une révolution ne se fait sans indigner ceux qu'elle dérange, et inquiéter ceux mêmes qui en profitent. Une fois le progrès acquis, on reprend son calme. Lorsque notre goût aura pris décidément Tallure plus rationnelle que nous voulons lui donner, nous nous accommoderons fort bien, je l'espère, de ce nouvel ordre de choses : une fois convaincus qu'il constitue un progrès réel, nous regarderons comme un devoir de nous y adapter. Nous ferons effort pour nous trouver bien de ce qui est mieux. D'autres après nous y réussiront sans aucune espèce d'effort, élevés naturellement dans les idées que nous aurons eu quelque peine à acquérir.

J'en dirai autant de la crainte que l'on exprime de nous voir, en présence des belles choses, perdre notre temps à les raisonner quand il les faudrait simplement admirer. Ceci encore est affaire de transition. Le raisonnement ne coûte un effort, il ne prend du temps que lorsqu'on n'est pas encore sûr de ses principes : alors en effet on tâtonne, on hésite à conclure, on débrouille lentement et péniblement ses idées; et pendant que l'on y travaille, il est certain que Ton ne songe guère à sentir. Mais c'est justement pour cela qu'il est bon de faire d'avance provision de principes, acquis par réflexion une fois pour toutes. Dans nos premiers essais de critique rationnelle, nous nous croirons tenus à chaque

instant de nous interroger sur nos sentiments; nous nous demanderons s'il convient d'admirer ou non, et resterons perplexes. Une fois pourvus d'une méthode, quand il ne nous restera plus qu*à appliquer des règles, cela pourra le plus souvent se faire par évidence immédiate. Le cours normal des sentiments ne sera pas contrarié.

Vérification faite, ces inconvénients de la méthode rationnelle doivent donc s'atténuer d'eux-mêmes; ils ne sont pas imputables à la doctrine elle-même, mais aux mauvaises habitudes dont elle veut nous corriger.

Pour juger de l'influence réelle que peut avoir sur les sentiments rhabitude de raisonner du beau, il faut supposer cette habitude prise. C'est un point de vue tout différent. De ce qu'à la première impression l'esthétique rationnelle produit un effet réfrigérant, on conclut qu'à l'usage elle sera glaciale. Une telje induction est téméraire. Quels seront les effets produits par l'emploi régulier et normal de la méthode rationnelle? Nous n'en savons rien encore. La question doit être posée à nouveau.

Est-il vrai que l'esthétique rationnelle tende nécessairement et définitivement à dessécher la sensibilité? Ici je protesterai résolument. De telles alarmes sont vaines. Il m'est impossible d'admettre cette action malfaisante de la raison. Des conflits pourront se produire? Il ne faut pas s'en exagérer l'importance. Je veux éprouver nos admirations instinctives, les raisonner, non les critiquer de parti pris. L'esthétique rationnelle ne consiste pas à prendre le contrepied de toutes les opinions reçues, et à nous forcer d'admirer les choses pour lesquelles nous nous sentirions le moins de goût. Nous demandons à réfléchir. Est-ce donc si grave et si inquiétant? La réflexion sera pour le sentiment une épreuve critique. Mais les sentiments forts et justes n'en doivent sortir qu'à leur triomphe. La discussion ne les affaiblit pas ; elle les stimule plutôt, en les piquant au vif. J'ai peine à croire qu'une approbation les déconcerte : lorsqu'il sera prouvé que l'objet que j'admire répond pleinement à la véritable définition du beau, mes sentiments ne prendront-ils SouiuAu. — Beauté rationnelle. 3

pas, sur cette assurance, une force nouvelle? Nous ne craindrons plus, comme il nous arrive trop souvent, de nous laisser aller aux élans de notre cœur. Quant aux sentiments pour lesquels on craint d'avance une enquête, il faut croire que l'on n'est pas bien sûr de leur valeur. Si après mûr examen nous reconnaissons qu'ils sont mal fondés ou injustes, devrons-nous les regretter? Ainsi se trouve écartée cette appréhension que l'on avait, de nous voir par raison théorique bouleverser tous nos goûts. Alors en effet on pourrait craindre que le sentiment ne résistât pas à tant de remaniements. Mais pourquoi le ferions-nous? J'aime à croire que nos goûts naturels ne s'écartent pas de la raison à tel point, qu'il soit nécessaire d'en faire table rase. Loin d'avoir à lutter constamment contre eux, je me figure qu'au contraire nous les aurons le plus souvent pour nous. Entre nos aspirations profondes et notre raison, nous trouverons moins de discordances que d'harmonies. Ne nous en applaudissons pas comme d'un hasard heureux. Il faut qu'il en soit ainsi. De par sa fonction propre, la raison est tenue d'être conciliatrice. Il se peut qu'elle se mette en opposition avec tel ou tel de nos sentiments, et alors c'est pour elle un devoir rigoureux de maintenir ses principes. Mais si elle s'apercevait qu'elle heurte constamment nos instincts, cela devrait la faire réfléchir, en l'avertissant qu'il y a dans ses principes mêmes quelque chose de trop étroit. Elle ne doit pas méconnaître la valeur de l'instinct. Tout sentiment vif qui nous porte à admirer une chose est une indication précieuse, une présomption de beauté dont il faut tenir compte. Si le cœur a ses raisons, la raison doit les comprendre. J'accorderai ceci, que tout ce qui nous transporte d'admiration est beau à n'en pas douter ; moins beau peut-être qu'il ne nous semble, mais beau certainement. Quand une œuvre vous donne, au degré lé plus intense, le sentiment de l'art, n'hésitez pas, ne raisonnez pas : aucune évidence rationnelle ne saurait prévaloir contre cette évidence du sentiment; vous ne sauriez trouver de critérium esthétique plus sûr. Ne craignons donc pas que le raisonnement nous oblige à réagir contre nos

plus intimes préférences : nous partirons de ces préférences comme de notre premier postulat.

Si notre esthétique rationnelle est par trop déconcertante pour ces instincts, ce sera par notre faute et malgré nous» nullement par un vice inhérent à la méthode. Que souhaitonsnous en somme? Que nos impressions esthétiques soient d'accord avec nos convictions esthétiques. Appliquons-nous donc à aimer les choses que nous jugeons belles; cherchons ce qu'il doit y avoir de beauté réelle dans les choses que nous aimons de tout notre cœur ! Essayons de conformer nos sentiments à la théorie de beau la plus complète que nous puissions établir ; et d'autre part, en établissant cette théorie, tenons compte de nos préférences naturelles quand elles sont bien caractérisées ! C'est à celle conciliation que tend la raison, puisque sa fonction propre est de mettre d'accord toutes les forces vives de notre âme. Elle ne cherche les conflits qui peuvent exister entre l'intelligence et la sensibilité que pour les faire disparaître, par un appel aux concessions mutuelles.

Nous admettons que dans certains cas la raison devra jouer un rôle modérateur. Elle veut que nous réglions autant que possible nos sentiments sur l'exacte valeur des choses. Il n'est donc pas vraisemblable qu'elle approuve ces explosions d'enthousiasme, ces admirations délirantes que suscitent certaines œuvres. Elle nous invitera aussi à ne pas dépasser la mesure dans nos antipathies. Représentons-nous une critique sage, pondérée, impartiale, qui pèserait le pour et le contre avant de juger, qui ne s'inféoderait à aucun parti, qui ne chercherait à s'aveugler ni sur les défauts des œuvres qu'elle préfère ni sur les qualités de celles qui lui plaisent moins : on entrevoit que rarement elle ira jusqu'aux opinions extrêmes, et qu'elle gardera plutôt notre sensibilité des trop brusques oscillations. En général, nos sentiments seront sans doute moins exaltés.

La raison nous laissera donc un peu plus calmes devant la beauté. Mais il ne faut pas croire qu'elle rendra notre vie sentimentale moins pleine et moins riche. On peut cons-

taterque les sensitifs à réactions intenses, qui jugent de la beauté des objets par le choc qu'ils en reçoivent, ont en réalité un jeu de sentiments assez restreint. Brusquement ils vont d'un extrême à l'autre, de , l'admiration passionnée à une véritable indignation esthétique, sans s'arrêter une seconde aux sentiments intermédiaires. Ce qui leur manque dans leur exaltation, c'est le sens des nuances. Ils n'ont pas assez de sang-froid pour les remarquer. Elles seraient pour eux sans saveur. Accoutumés à l'acre volupté des émotions fortes, ils ne peuvent trouver plaisir aux émotions moyennes. Si encore ils percevaient les choses comme elles sont, dans leur réelle variété, ils en recevraient des impressions diverses, et enrichiraient ainsi par l'observation leur répertoire de sentiments. Mais les passionnés ne sont pas observateurs. Ils voient les objets de parti pris, à travers des idées préconçues, charmants s'ils les aiment, exécrables s'ils ne les aiment pas. Ils les ramènent tous à quelques types simples, tranchés, extrêmes, pour les faire précisément rentrer dans le cadre de leurs sentiments. On «'en aperçoit, quand ils qualifient les choses, à la pauvreté de leur vocabulaire. Pour qui n'est capable que de pleine admiration ou de parfait dédain, il ne peut y avoir au monde que deux catégories d'objets, ceux qui sont absolument beaux, et ceux qui ne méritent même pas qu'on les regarde ; une œuvre sera parfaite ou manquée ; un artiste aura du génie, ou ne comptera pas. Si nous cherchons au contraire à sortir de nous-mêmes, à faire de la critique objective, à nous rendre compte de ce que valent réellement les choses, nos sentiments se modèleront sur elles et seront variés comme elles. Puisqu'il n'y a pas dans la nature deux objets fdentiques, puisqu'on ne saurait trouver en art deux œuvres strictement équivalentes, nous n'aurons jamais deux fois la même émotion esthétique. L'habitude de l'analyse nous fera découvrir en nous-mêmes des variétés d'impressions à l'infini ; et cette multiplicité d'émotions esthétiques, cette aptitude à percevoir les nuances de la beauté, compensera largement la moindre intensité de nos sentiments*

Nous pouvons compter aussi que loin de restreindre le champ de nos admirations, Testhétique rationnelle Taugmentera plutôt. Elle nous fera voir la beauté dans un grand nombre de choses où nous ne la soupçonnions pas. Il y a souvent quelque chose d'étroit dans nos préférences. L*un sera sensible aux beautés, à certaines beautés de la nature : il admirera les plaines immenses, ou la montagne, ou la mer, ou les nuages; et le reste le laissera assez indifférent. L'autre ne comprendra que Tart, que certain art, et dans cet art même il n'admettra que les œuvres d'une certaine école. Il nous sera donc utile à tous de nous livrer à une enquête méthodique sur les conditions générales de la beauté. Nous pourrons ainsi constater dans notre culture esthétique d'étranges lacunes. Nous nous apercevrons qu'il y a des catégories entières de choses incontestablement belles que nous n'avons jamais songé à admirer : ce seront de véritables révélations. Le plus grand service que pourra nous rendre l'esthétique rationnelle, ce sera de lutter contre ce préjugé du rare, de l'insolite, de l'extraordinaire, qui exerce sur notre goût une influence si fâcheuse. N'admirant que l'exceptionnel, nous sommes aveugles aux beautés normales qui résultent de l'ordre même du monde et du développement régulier de ses lois ; en sorte que plus la nature les prodigue, moins nous les remarquons. Comme le constatait Ruskin, la beauté en grand nous laisse insensibles. Je suis donc disposé à croire qu'en faisant disparaître ce seul préjugé, la réflexion augmentera d'une façon singulière notre capacité d'admiration. Que le monde nous semblerait beau, si nous admirions tout ce qu'il est juste et raisonnable d'y admirer !

Non seulement la réflexion nous fera admirer un plus grand nombre d'objets ; mais dans le même objet elle nous fera admirer plus de choses. C'est une opinion courante qu'il ne faut pas regarder de trop près à la beauté et que son charme disparaît à l'analyse. Ne cédons pas à ce préjugé. Ce sont là des phrases de convention. Si on les a répétées mille fois, on a eu mille fois tort.

En fait, il est indéniable que l'artiste trouve, dans les

choses de son art, des impressions autrement riches et intenses que le simple amateur ; dans le chef-d'œuvre qui nous donne seulement une émotion esthétique passagère et superficielle, il voit un monde de beautés. D'autre part, il est non moins évident que ses impressions sont plus conscientes, plus lucides, mieux motivées que les nôtres; qu'il est plus capable de les analyser; que l'œuvre a pour lui moins de mystères ; qu'il se rend mieux compte de ses qualités et de ses défauts ; que sa critique en un mot est autrement rationnelle que la nôtre. Rapprochez ces deux faits, la conclusion s'impose. Loin d'être préjudiciables au sentiment, les habitudes d'analyse tendent plutôt à le développer. Celui qui se rend mieux compte de la beauté des choses et des^ raisons qu'il a de les admirer les trouvera plus belles encore. L'esthétique rationnelle ne peut qu'augmenter la somme de nos jouissances esthétiques.

Directement enfin, la raison peut et doit exercer sur la sensibilité une action stimulante.

On nous parle toujours de la froide raison. Encore une expression toute faite. Pourquoi la raison serait-elle froide ? En parler ainsi, c'est montrer qu'on la connaît bien mal. Est-il donc juste, méritoire et raisonnable d'être de glace? Se représenter la raison et le sentiment comme deux forces absolument antagonistes qui se disputeraient notre âme, en sorte que tout ce que nous accorderions à l'une devrait nécessairement être retiré à l'autre, c'est une conception toute arbitraire. La raison n'est pas en contradiction avec les sentiments. Elle ne leur est pas hostile. Nous n'entendons nullement soutenir une sorte de théorie ascétique du beau, qui condamnerait toute émotion, qui réprouverait la jouissance esthétique, et nous obligerait à constater seulement, avec un parfait désintéressement, la valeur des choses. Qu'en présence du beau nous soyons émus, cela est trop naturel. Cela même est vraiment raisonnable, et par conséquent obligatoire. Nous sommes ainsi faits que nous pouvons éprouver des sentiments de joie, de respect, d'admiration, de vénération. Puisque ces sentiments sont dans notre cœur,

je dis que nous les devons à la beauté. Ainsi la raison n'est pas seulement un freiu ; elle est aussi un aiguillon. Elle ne réprime pas seulement, elle incite. Elle ne veut pas que nous sentions moins ; elle veut seulement qu'entre les choses mesurées à leur juste valeur et le sentiment qu'elles nous inspirent, il y ait proportion et harmonie. Il arrivera donc que nous aurons à signaler des indifférences, des froideurs vraiment injustes, et contre lesquelles nous devrons nous efforcer de réagir.

Mais le sentiment peut-il s'imposer ?

On sait comme le simple témoignage des sens peut être modifié par un parti pris. Selon que nous interpréterons de telle ou telle manière les sensations reçues, nous croirons percevoir dans l'objet des qualités sensibles différentes : il nous semblera plus ou moins lourd, plus ou moins chaud, plus ou moins volumineux ; sa nuance même nous semblera se modifier. S'il en est ainsi de la sensation, à plus forte raison le sentiment, chose plus idéale et composée d'éléments plus intellectuels, doit-il changer avec nos idées.

Si nous arrivons à nous convaincre qu'une chose qui jusqu'ici nous était indifférente est vraiment belle et devrait être admirée, quand nous nous retrouverons en sa présence, nous ne la regarderons plus des mêmes yeux ; elle commencera à nous plaire. Uadmiration ne vient pas toujours spontanément, brusquement, en coup de foudre. Il est des œuvres que l'on n'admire pas du premier coup ; mais si l'on reste un certain temps en contemplation devant elles, on se sent peu à peu envahi par une émotion pénétrante, de plus en plus profonde. Que c'est beau, dit-on enfin ! Que s'est-il passé en nous, dans ce tête-à-tête prolongé? L'esprit a travaillé, s'est livré à une œuvre d'analyse et de critique, s'est posé des questions auxquelles il a répondu. Le sentiment est venu en conclusion de ces raisonnements. Il est arrivé à chacun de nous d'admirer ainsi quelque chose à la réflexion. Mais s'il en est ainsi, pourquoi n'admirerais-je pas surles réflexions d'autrui ? Pourquoi n'admireriez-vous pas sur les miennes ?- Vous les ferez vôtres, quand elles vous auront

40 LÉGITIMITÉ DE l'esTHÉTIQUE RATIONNELLE

semblé justes. Admettons qu'au premier moment l'amourpropre proteste, hésite à se rendre : à brève échéance cette petite vexation sera oubliée ; Tidée fera son œuvre, et la suggestion opérera. La seule précaution à prendre, poui* agir avec efficacité sur le sentiment, c'est de ne pas trop exiger de lui. Je crois même qu'en général il serait prudent du ne chercher à exercer sur lui aucune pression immédiate. Quand je me serai démontré à moi-même qu'une chose est admirable, je ne me battrai pas les flancs pour l'admirer : c'esl un travail d'auto-suggestion trop difficile. Je me con- Unterui d'avoir bien déterminé quels sentiments éprouverait à ma place un spectateur idéal, passionnément épris de la véritable beauté. Si une œuvre, qui me laissait indifférent, lu'appciraît à la réflexion comme parfaite, je ne me tourmenterai pas pour savoir si maintenant elle me donne tout. le plaisir voulu ; mais je reconnaîtrai qu'elle a tout ce qu'il faut pour plaire, et qu'elle me plairait sans aucun doute si j'avais une culture esthétique plus développée. Croit-on que cela sera inutile, et que de telles réflexions ne finiront pas j>iir atteindre le cœur ? Nous pouvons compter qu'à la longue l'harmonie entre l'idée et le sentiment se rétablira. Travaillons donc à bien établir nos théories, et soyons persuadés que par cela même nous exercerons une action positive sur le sentiment. Ne brusquons pas la nature! Sachons attendre! La culture des sentiments est un art difficile, qui exige de la délicatesse, de la patience. Peut-être aussi convierulrait-il de se partager la tâche. Il y a là des fonctions diverses qui exigent des facultés particulières. Heureux Testhuticien qui aurait à la fois la sagacité, la puissance d'analyse, la sûreté de raisonnement pour établir la vérité ; (jt le lyrisme, l'amour passionné des belles choses, l'imaginalion ardente pour agir sur le sentiment! Ce qu'un seul ne peut faire, plusieurs le feront en unissant leurs efforts. Aux uns d'agir sur les esprits, aux autres d'entraîner les caturs.

En résumé nous voyons que la raison est aussi capable de provoquer le sentiment que de le réprimer, et qu'elle n'est

nullement vouée, comme on affecte de le craindre, à une œuvre destructive.

Cette constation valait d'être faite. Puisque Testhétique rationnelle ne porte en réalité aucun préjudice au sentiment, il importait de ne pas la laisser sous le coup d'une prévention injuste. Mais quand bien même ces imputations seraient fondées, quand bien même la raison aurait sur les sentiments une action quelque peu réfrigérante, ce n'en serait pas moins pour nous un devoir de les soumettre à cette discipline.

Tout en admettant que le développement de la sensibilité est.un bien, nous ne le mettons pas au-dessus de tout. Si doux qu'il soit de se laisser aller sans arrière-pensée à ses émotions, nous estimons que dans un intérêt supérieur elles doivent être contrôlées, dirigées, soumises à une règle, parfois même rudement réprimées. Nous n'admettons pas plus la pleine liberté du sentiment que nous n'avons admis la pleine liberté de l'art. Nous pouvons, nous devons raisonner nos sentiments esthétiques. Que devons-nous admirer ? Que devons-nous aimer ? C'est à l'esthétique rationnelle de répondre ; et c'est un des premiers problèmes que nous aurons à résoudre, quand nous établirons notre théorie.

Objections à la méthode rationnelle. — Critique du pur impressionnisme. ~ Part de la sensibilité et de Tintelligence dans les jugements de goût. — Avantages de la méthode rationnelle.

§ 1. — Objections a la méthode rationnelle

Nous apprendre à mieux discerner la beauté, rectifier les erreurs dans lesquelles nous tombons quand nous discutons à la légère des choses de la littérature et de l'art, ce serait sans doute une tâche utile, pour laquelle l'esthétique rationnelle, de par son programme, semble spécialement faite. Voyons jusqu'à quel point elle peut y réussir. Ici encore, essayons de plaider contre nous-mêmes.

Si bien élaborées qu'elles puissent être, toutes les théories rationnelles, pourrait-on dire, ont un défaut irrémédiable, parce qu'il tient à l'essence même de la faculté qu'elles mettent en jeu : c'est de s'en tenir forcément aux généralités. De toutes les dissertations que l'on a écrites jusqu'ici sur le beau en soi, il serait difficile de tirer une règle précise, applicable à la critique d'art. J'en juge par l'embarras que les esthéticiens eux-mêmes éprouvent, quand ils ont à nous donner quelque consultation sur les œuvres non classées encore de l'art contemporain.

Il est facile de pontifier devant les chefs-d'œuvre consacrés. A les proclamer admirables, on ne risque pas grand'chose. On n'aura pas de peine à vérifier sur eux les théories que précisément l'on a faites d'après eux. Autre chose est d'en-

trer dans la mêlée, de se prononcer entre les écoles contemporaines. Il est plus délicat de juger les vivants que les morts. Le plus grand métaphysicien du monde serait embarrassé pour écrire un Salon au pied levé.

L'habitude de la déduction aura développé en lui Tesprit de géométrie : ce que le goût exige, c'est l'esprit de finesse. Les spéculations sur le beau en soi ne nous apprennent pas plus à discerner la beauté réelle, que la plus docte dissertation sur la nature de l'espace ne nous apprendrait à nous orienter. Dans un passage célèbre de son Thèétète, Platon nous fait le portrait des philosophes. Il nous les montre distraits des réalités de la vie comme ce Thaïes qui, tout occupé d'astronomie et regardant en l'air, se laissa tomber dans un puits. A quelques retouches près, vous aurez là le portrait de l'esthéticien. Lui aussi, quand il descend des hauteurs de la théorie, « il est exposé à la dérision de la foule, qui le raille à la fois de son apparent dédain, de son ignorance des hommes et de son impuissance à se tirer d'affaire. » Convaincu de la sûreté de ses méthodes, il se préparait, quand il en arriverait aux applications particulières, à nous faire la leçon. Le voilà pris de court, et obligé, comme le vulgaire, de s'improviser une opinion. Mais à ce jeu il est plus novice que personne. Il a perdu l'aptitude à juger des choses par l'impression immédiate. Le goût qu'il a voulu avoir gâte celui qu'il avait. Il sent qu'il faudrait parler, craint de se compromettre, tendl'oreille du côté des professionnels pour saisir quelque mot qui le mette sur la voie. C'est une pénible épreuve.

A défaut de la finesse, de la sagacité, de l'aptitude à reconnaître au premier coup d'œil le talent et la beauté, l'esthétique rationnelle, avec ses méthodes pesantes et laborieuses, nous donnera- t-elle au moins les qualités solides du goût, la sûreté, la correction, le bon sens esthétique ? Fera-t-elle disparaître nos préjugés ? Redressera-t-elle nos erreurs ? A nos opinions mobiles, incertaines, contradictoires, substituera-t-elle des jugements fermes, solides, cohérents, qui fassent loi ?

44 LÉGITIMITÉ DE l'eSTHÉTIQUE RATIONNELLE

Avant de nous donner des leçons de goût, les théoriciens devraient commencer par se mettre d'accord entre- eux.

Ont-ils seulement réussi à s'entendre sur la définition de la beauté ? Lisez un livre d'esthétique, vous croirez savoir ce que c'est que le beau. Lisez-en plusieurs, vous ne le saurez plus. Vous entendez sonner trop de cloches, vous ne distinguez plus aucun son. Entre tant d'idées qui se contredisent, il est bien difficile de faire un choix. Quelle que soit celle que vous adoptiez, les objections vont donc affluer. Vous les entendez d'avance : Baumgarten a dit la même chose ! Kant a prouvé le contraire ! Et il vous faudra répondre. Vous retomberez dans les chicanes de mots, et les stériles controverses d'école. Si Ton se proposait justement ce résultat, d' affoler le goût, de le désorienter, de le rendre à tout jamais incapable de se prononcer nettement sur aucune question de littérature ou d'art, on ne saurait recommander de moyen plus sûr que de lire à la suite un certain nombre de livres d'esthétique. Quelques théoriciens, pour nous préparer à mieux goûter leur doctrine, ont soin de récapituler d'abord et de discuter sommairement les divers systèmes proposés avant eux ; l'effet est infaillible : on est complètement étourdi.

Jusqu'au jour où l'esthétique rationnelle sera faite, le goût resté le seul critérium dont nous disposions pour juger de la beauté. Voilà un premier point acquis, et qui doit déjà faire disparaître bien des perplexités. Nous voyons au moins de quel côté nous devons aller. Que la voie qui s'ouvre devant nous soit plus ou moins aisée, nous devons nous y engager résolument, puisque c'est la seule que nous puissions prendre. Le goût a-t-il les défauts qu'on lui a reprochés? S'il les a vraiment, et qu'ils sofent irrémédiables, nous devrons en prendre notre parti. Quand nos yeux seraient des instruments très imparfaits, il faut bien que nous nous en servions pour voir. Mais il semble que ses défauts ont été bien exagérés.

Est-il vrai par exemple que les goûts soient aussi flottants et indécis qu'on veut bien le dire ?

Quelquefois il est vrai, après Tavoir consulté, nous hésitons. Mais si l'on allait au fond de ces hésitations, peut-être trouverait-on que le plus souvent elles ne sont pas imputables au goût même. Parfois il se prononce très nettement ; je n'ai aucune peine à me rendre compte de mes impressions; mais je n'ose les exprimer. Une sorte de respect humain m'empêche d'avouer que telle tragédie, réputée chef-d'œuvre, m'ennuie ; que tel drame, fort discrédité, me charme. Ou bien encore je manque de termes pour rendre la nuance très précise, trop précise du sentiment que j'éprouve ; il tombe pour ainsi dire entre deux mots, et je ne sais auquel m'arrêter. Cela est-il beau, oui ou non ? A cette question, brusquement posée et presque brutale, mon goût ne sait que répondre. Que je dise oui ou non, je rendrai mal la nuance de mon impression. Je jouissais de la vue de l'objet; je lui trouvais un certain charme, une certaine grâce que le mot de beauté ne rendrait que d'une manière insuffisante. Cela n'est pas beau au sens usuel du mot; mais cela n'est pas laid non plus. On me somme de choisir entre deux épithètes dont aucune ne convient exactement à l'objet. Aux questions de sentiment nous devrions bien savoir que presque jamais il n'est possible de répondre immédiatement d'un mot, et que d'ordinaire, plus la question sera nette et pressante, plus la réponse devra être évasive. En présence de l'objet qu'il s'agit d'apprécier, demandons-nous simplement quelles sont nos impressions. N'essayons même pas de les traduire en formules verbales, contentons-nous d'en prendre conscience. Ainsi consulté, le goût nous répondra. Si l'objet ne nous suggère que des sentiments vagues et indécis, en un mot s'il ne nous dit rien, cela même sera une indication précise.

Est il vrai encore que les goûts aient tant de peine à s'accorder entre eux?

Ils ne semblent différer à ce point, que parce que nous les subordonnons à des théories. Chacun a ses principes, dont il se fait une arme. Chacun invoque la raison, qu'il croit avoir de son côté. C'est en son nom qu'on se dispute avec le plus d'aigreur. Remarquons-le : c'est surtout dans les manifestes,

dans les débats théoriques qui s'élèvent autour d'une œuvre d'actualité, dans les articles de pure polémique que se produisent ces âpres discordances. Dans la pratique, les goûts se montreraientplutôt conciliants ; livrés à eux-mêmes, ils iraient d'instinct aux mêmes œuvres. Quand le fracas de ces discussions, quand ce tumulte factice s'est apaisé, de nouveau se forme une opinion moyenne et relativement stable. Les boussoles, un instant aflFolées, reprennent une même orientation. Cela ne prouve-t-il pas que ces divergences étaient superficielles et de pure opinion, mais qu'au fond on avait à peu près les mêmes préférences ? On peut donc tenir pour certain que ces conflits d'opinions ne sont pas imputables au goût lui-même. Le meilleur moyen de les éviter, ce ne serait pas, comme on nous invite à le faire, de raisonner davantage. Ce serait au contraire de raisonner le moins possible. Les défauts que l'on a reprochés au goût, loin de tenir à un vice de nature (Jui les rendrait irrémédiables, tiennent au contraire à ce que l'on ne consulte pas le goût assez franchement, à ce qu'on le contrarie, à ce qu'on le dénature ; de sorte que le remède est simplement de l'abandonner à lui même. Il nous faut reprendre notre fraîcheur d'impressions, oublier tout ce que nous avons entendu dire de la beauté, regarder les choses simplement, naïvement, avec des yeux d'enfant. Il est probable que nos sentiments, ainsi rendus à leur véritable essence, purifiés de cet élément intellectuel qui les avait dénaturés, se mettront d'eux-mêmes en harmonie. Affirmons librement nos préférences ; déclarons belle toute chose qui nous fera Tefifet de l'être; abandonnons-nous sans réserves aux indications du goût, nous aurons plus de chances de nous entendre.

I 2. — Critique du pur impressionnisme

Dans toute l'argumentation que nous venons d'exposer, on peut constater que pas un instant l'existence d'une vérité esthétique n'a été mise en doute. Le sens commun en effet se prononce à cet égard avec une grande fermeté. Il croit qu'il

y a des choses vraiment belles, des choses vraiment laides. En cela nous sommes pleinement d'accord avec lui.

Étant admis de part et d'autre qu'il existe une vérité esthétique, toute la question est de savoir comment nous pouvons arriver à la déterminer.

Pour cela, nous dit-on, vous n'avez qu'à consulter votre goût. C'est la meilleure façon de juger de la beauté.

Qu'est-ce donc que ce goût auquel on nous renvoie comme au véritable critérium de beauté? Il importe de bien préciser le sens que l'on donne à ce mot.

Dans l'acception vulgaire, le goût est simplement Vaptitude à discerner le beau. En ce sens le mot est d'un emploi commode, il désigne une chose pour laquelle nous n'avons pas de meilleure expression.

C'est à cette signification qu'il vaudrait peut-être mieux s'en tenir. Elle n'implique aucune théorie spéciale, psychologique, ni esthétique. En quoi consiste cette aptitude? Est-elle naturelle ou acquise ? Sur quoi se guide l'homme de goût pour se décider? Est-ce sur la tradition, sur des théories, sur son impression personnelle, sur un raisonnement? Nous n'en savons rien. Nous n'avons pas attendu pour donner un sens à ce mot que les psychologues aient répondu à toutes ces questions.

Est-ce dans ce sens usuel et' neutre que l'on prend le mot? Alors j'admets pleinement que pour juger de la beauté des choses nous n'avons rien de mieux à faire que de consulter notre goût. Cela veut dire qu'il nous faut user de toutes les ressources dont nous disposons à cet effet. Cela va de soi, il n'y a môme pas là matière à discussion. Mais il faut en même temps le reconnaître : cette recommandation très sage et presque naïve ne condamne nullement l'emploi du raisonnement.

Quelles sont les facultés que le goût met en jeu? Toutes les conjectures restent permises. Il se peut que parmi ces facultés la raison tienne en fait la première place, en sorte que consulter son goût, ce serait justement raisonner. Dans l'idée que l'on se fait communément du goût il n'y a rien en

48 LÉGITIMITÉ DE l'eSTHÉTIQUE RATIONNELLE

somme, absolument rien qui exclue l'emploi du raisonnement et des théories. Je puis même constater qu'en général le sens commun leur serait plutôt sympathique. Tout homme d'esprit simple, j'entends par là celui qui n'est pas entré dans nos querelles d'école, admettra sans difficulté qu'il y a des choses vraiment belles, des choses vraiment laides; que le goût consiste à savoir les distinguer les unes des autres, et qu'il est bon pour y réussir de consulter les théoriciens qui se sont fait de ces questions une spécialité. Essayez au contraire d'insinuer qu'en matière aussi délicate nous sommes tous aussi compétents les uns que les autres et que sans aucune instruction préalable, à première vue, nous pouvons trancher toute question de goût, on ouvrira de gros yeux.

Que veulent donc dire les théoriciens quand ils nous conseillent de recourir exclusivement au goût? Certainement ils ne prennent pas le mot dans son acception large et usuelle; ils lui attachent une signification précise, technique. Le goût n'est plus pour eux l'ensemble des facultés, quelles qu'elles soient, dont nous pouvons user pour apprécier la beauté des choses. Ils en excluent expressément tout ce qui est procédé intellectuel, réflexion, raisonnement, application de théories. Ils y voient une fonction de la seule sensibilité. En déclarant qu'il appartient au goût seul déjuger du beau, ils entendent que ces jugements doivent être esthétiques au sens étymologique du mot, c'est-à-dire fondés sur le seul sentiment et prononcés par le sentiment même.

Mais ici une dernière distinction s'impose. Que l'on excuse la minutie de ces analyses, elles ne sont pas du temps perdu. Mieux vaut consacrer quelques minutes à déterminer les points en litige que de se traîner indéfiniment dans les équivoques.

Quand on présente le goût comme une fonction spéciale de la sensibilité, peut-être veut-on dire qu'il y a en nous une faculté toute spéciale, un véritable sens, qui nous aurait été donné à seule fin de percevoir la beauté? Quelques théoriciens l'ont certainement entendu ainsi. A la façon dont ils parlent du goût on voit bien qu'ils le regardent comme un sens du

beaUy distinct, spécial, irréductible. On conçoit combien il importe de regarder de près à cette théorie. Les conséquences en seraient graves pour nous.

Cette façon de concevoir le goût est évidemment la plus défavorable à notre thèse. S'il est vraiment cela, nous n'aurons plus rien à dire. Etant donnée cette conception du goût, il serait en effet bien inutile de raisonner du beau. Pour savoir si une chose est laide ou belle, nous consulterions notre goût, comme nous consultons notre vue pour savoir si elle est rouge ou verte et notre tact pour savoir si elle est froide ou chaude. Déterminer par raisons théoriques la valeur esthétique d'une œuvre d'art, quand on a un sens spécial qui nous l'indique immédiatement,, cela serait aussi insensé que de spéculer à perte de vue sur la couleur que peut bien avoir un objet, quand nous Tavons sous les yeux et qu'il suffît de le regarder pour savoir aussitôt à quoi nous en tenir. Mis en présence d'un objet qu'il s'agit d'apprécier, gardons-nous de réfléchir, de penser, de raisonner, de construire des théories : attendons simplement pour le déclarer beau que la sensation caractéristique se produise !

Tout cela est très logique : si nous admettons l'hypothèse, le reste s'ensuit et l'esthétique rationnelle est condamnée. Mais nous ne pouvons admettre l'hypothèse. Il est tout naturel que l'on fasse un sens spécial de la faculté de percevoir les couleurs. Nous nous servons à cet eflFet d'un organe spécial, bien différencié. Les sensations colorées nous apparaissent bien comme quelque chose de simple, d'irréductible ; une couleur en effet est une chose à part, que l'on ne saurait ni définir, ni décrire, qu'il faut avoir perçue pour en avoir une idée. Mais il n'en est pas de même des sentiments esthétiques. En eux-mêmes sont-ils assez simples pour qu'on puisse les considérer comme données premières de la conscience? Pour les assimiler en cela aux sensations proprement dites il faut que l'on ait établi bien sommairement leur psychologie. Je les comparerais plutôt à ces états de conscience complexes, fuyants, tels que l'espérance ou la mélancolie, qui échappent à la définition par leur complexité même et leur instabilité. SouRiAu. — Beauté rationnelle. 4

Dans le plaisir du beau, dans Tadmiration, dans le sentiment du gracieux ou du sublime, on découvrirait un monde d'impressions physiques, d'émotions, de représentations, d'idées; ràine entière y est engagée. On peut de plus constater qu'ils ditïèrent étrangement les uns des autres. Nous nous en apercevrons quand nous chercherons à les classer.

Les belles choses, a-t-on dit, sont de nature si diverse que nous n'aurions jamais songé à leur donner un même qualificatif, si elles n'avaient toutes la propriété d'éveiller en nous un même sentiment {E, Rahier). La diversité serait donc dans les choses, la ressemblance dans l'effet produit. Quand je considère la variété des sentiments que Ton qualifie d'esthétiques, je serais tenté de retoiirner la proposition et de dire : c est au contraire dans les effets produits qu'est la diversité el dans l'objet que sont les ressemblances ; les sentiments que vous qualifiez d'esthétiques sont tellement hétérogènes que jamais vous n'auriez songé à les ranger sous un même litre, s'ils n'avaient tous cette propriété de provenir des belles (choses. S'il n'y avait pour les rapprocher cette communauté d'origine, à peine oserait-on les faire entrer dans une même catégorie. Dans ces conditions on se demande comment l'idée a pu venir d'inventer à leur usage une faculté spéciale ; autant vaudrait imaginer une faculté de percevoir les fleurs. En somme cette théorie du goût ne se tient pas. Elle ne parait admissible qu'à la condition qu'on n'y regarde pas de Irop près. Essayez de la formuler nettement, elle vous échappe. Toul cela est de la psychologie trouble, insuffisamment t'iuborée. Que l'on continue si l'on veut à parler du sens du beau, comme on parle du sens poétique, du sens de la mesure, du sens des convenances ; mais il doit être bien entendu que ces expressions ne doivent pas être prises à la leltre. Notre conclusion est nette. Si l'on nous dit que, pour dulerminer la présence du beau, nous n'avons qu'à nous sorvir de la faculté spéciale qui nous a été donnée à cet effet, jo riipondrai que nous n'avons pas cette faculté-là.

Cette théorie insoutenable étant écartée, nous restons en présence d'une thèse beaucoup plus nette, beaucoup plus

simple. En disant que le goût est une fonction spéciale de la sensibilité, on ne songera nullement à en faire un sens à part; on voudra dire seulemen t qu'il est tout sentimental. En nous engageant à le consulter seul, on nous invitera à ne juger de la beauté des choses que par nos impressions. Cette thèse ne tombe sous aucune des objections que nous venons d'adresser à la précédente; elle n'a rien d'équivoque; elle n'a rien de contraire à la psychologie. Juger du beau par l'effet produit, c'est une méthode en principe acceptable, que de nos jours un certain nombre de critiques d'art recommandent et qu'ils s'imaginent pratiquer : c'est la méthode impressionniste. Ici donc la discussion prend un intérêt actuel. On peut dès maintenant pressentir à quelles conclusions elle aboutira. Il est vraisemblable que nous trouverons de sérieuses raisons de rejeter l'impressionnisme absolu, exclusif, intolérant. Mais nous reconnaîtrons qu'on a le droit de juger du beau par l'effet sous certaines conditions qu'il sera intéressant de déterminer; et nous espérons établir qu'ainsi réglée la méthode impressionniste est parfaitement conciliable avec une critique rationnelle, bien plus, qu'elle en fait partie intégrante.

Au pur impressionnisme, je vois dès l'abord des difficultés pratiques.

Pour savoir si une chose est belle ou non, je n'ai, dit-on, qu'à consulter mon goût, c'est-à-dire à me demander si l'objet me fait oui ou non une impression favorable. Gela semble la chose la plus simple du monde. Dans la pratique, ce réactif serait bien délicat. La distinction entre ce qui est agréable ou désagréable n'est pas toujours facile à établir. Même quand il s'agit de simples sensations, nous pouvons hésiter : ainsi pour certaines saveurs trop douces, dont nous ne saurions dire si elles sont agréables ou écœurantes; pour certaines couleurs d'éclat très vif, qui pour un peu blesseraient le regard; pour d'extrêmes dissonances, où nous trouvons un plaisir aigu, presque un plaisir de souffrance. S'il en est ainsi de nos sensations, à plus forte raison nous sera-t-il difficile de nous bien rendre compte de nos sentiments et sur-

tout de nos sentiments esthétiques, qui sont chose délicate, incertaine, fugitive par excellence.

Quand le sentiment esthétique a sa pleine intensité, quand Tobjet nous plaît ou nous déplaît absolument, on n'hésitera pas, bien entendu, à se prononcer. Mais ce cas est exceptionnel. La tâche du critique serait trop facile, s'il n'avait à distinguer que l'excellent du détestable. Le plus souvent nous avons afifaire à des objets de valeur moyenne qui ne nous arrachent pas au premier coup d'œil un cri d'admiration, mais nous laissent au contraire indécis. Sont-ils beaux, ne le sont-ils pas? Nous plaisent-ils ou non? C'est ce que nous nous demandons. Dans cette zone moyenne, le sentiment, si nous l'interrogeons, reste muet; de sorte que notre critérium nous fait défaut précisément dans les cas douteux où nous en aurions besoin. Songez aussi à la complexité de toute œuvre d'art. La plus simple peut nous plaire en un sens, nons déplaire à d'autres points de vue; et ces sentiments, d'ordinaire, se juxtaposent ou se succèdent plutôt qu'ils ne tendent à se fondre en une impression commune. Quand par exemple 'nous considérons un vase de décoration agréable et de forme défectueuse, quand nous lisons une phrase poétique charmante par l'idée, mais pénible par l'expression, nous oscillons du plaisir au mécontentement sans pouvoir dire qui l'emporte, et nous serions très embarrassés pour déterminer notre impression résultante, à supposer qu'il y en ait une. Prenez maintenant un roman, un poème, une symphonie. Quelle complication de sentiments, d'émotions diverses! Et comment la résultante qu'il faut déterminer, pour formuler une appréciation définitive, pourra-t-elle être dégagée ?

Je plaindrais le critique qui voudrait se conformer strictement au programme de l'impressionnisme; je m'imagine qu'il serait plus décontenancé encore que le théoricien dont on nous décrivait tout à l'heure les perplexités. Je le vois dépouillant un livre, la plume en main, recueillant ses impressions, et les notant à mesure pour n'en rien perdre. Étrange métier ! On y renoncerait bien vite.

Il fallait signaler cette difficulté spéciale^ de la critique purement impressionniste. On nous recommandait cette méthode paurla facilité de son emploi ; or il se trouve qu'elle apparaît à la réflexion comme infiniment délicate. Il était bon de le constater. Je n'attache pas au reste d'autre importance à cette rectification. Qu'une méthode soit ou non d'une application commode, la question est après tout secondaire ; ce que nous cherchons, ce n'est pas le procédé le plus aisé, mais celui qui nous donnera les meilleurs résultats; la détermination des valeurs esthétiques est chose assez importante pour que nous fassions bon marché des efforts qu'elle pourra nous coûter. Notre méthode rationnelle, nous sommes les premiers à le reconnaître, n'est pas non plus d'une application facile ; laissons donc de côté cet « argument paresseux ».

Ce que je me demande, c'est comment se peut justifier cette confiance exclusive que l'on accorde aux indications du sentiment.

Quelques-uns des plus ardents partisans de la méthode impressionniste, je le sais, n'éprouveront aucun besoin de vérifier ainsi les titres des sentiments. Us ont la foi. Le raisonnement egt pour eux quelque chose de trop clair, de trop simple; on n'en peut rien attendre d'extraordinaire. Mais le sentiment a quelque chose de mystérieux et de profond. Qu'en présence d'un objet nous nous sentions troublés d'une émotion indéfinissable comme s'il y avait en lui quelque chose de divin ; que sa vue nous mette dans une sorte d'extase, qu'il ne dise rien à notre intelligence, et que pourtant quelque chose se produise en nous qui oblige notre intelligence à s'incliner devant lui, voilà qui est merveilleux à coup sûr. Le sentiment ne réfléchit pas, il ne raisonne pas, il ne pourrait lui-même justifier ses jugements. Demandez-lui pourquoi il admire, il n'en sait rien ; mais il sait bien que la chose est admirable. Demandez-lui ce qu'est la beauté, il n'en sait rien encore; mais il sent bien qu'elle est là. Que tout cela soit invraisemblable, le sentiment l'admet. Dites-lui même que cela est absurde, alors vous lui aurez donné une irrésistible envie d'y croire. En fait, je suis persuadé que

cet attrait du merveilleux, que 'cette prédilection pour les voies paradoxales et les procédés occultes a contribué d'une manière positive à faire adopter cette théorie du goût. Tout sentimental a une tendance naturelle au mysticisme. A la connaissance normale et réfléchie il préférera toujours les révélations, les illuminations, les divinations. Il estime le sentiment si haut quMl n'hésitera pas à en faire son instrument favori de connaissance et à lui attribuer le privilège de nous mettre en rapport immédiat avec la vérité. Pour nous qui aimons la raison et sommes de -sang-froid, cette méthode sera très suspecte. Nous cherchons en vain quels arguments plausibles on pourrait invoquer en sa faveur.

On parle bien d'un certain sentiment intellectuel, qui nous ferait discerner avec plus de finesse que le jugement conscient les approches de la vérité. Je reconnais l'existence de ce sentiment intellectuel; j'admets même que bien souvent c'est sur son témoignage que nous apprécions la beauté. Mais d'où vient la supériorité qu'on attribue à cette façon de juger sur le jugement lucide? Ce sentiment n'est pas, qu'on le remarque bien, un sentiment pur; il implique au moins quelque opération de l'esprit. De quel droit, s'il n'y entrait rien d'intelligent, le dirait-on intellectuel? Il ne peut avoir quelque valeur, il ne mérite d'être consulté que pour la part qu'y a prise l'entendement, comme signe d'une opération mentale qui commence à s'effectuer dans les profondeurs de la conscience et qui semble prendre une tournure favorable : il serait encore plus sûr d'attendre que l'opération ait été totalement efî'ectuée. Vouloir que mon jugement définitif se fonde sur l'impression que j'éprouve, quand cette impression même n'est que le signe d'un travail de pensée qui commence à se faire en moi et comme le pressentiment du jugement que je vais porter, c'est ce que l'on peut faire déplus illogique; c'est embrouiller à plaisir les idées qui allaient se débrouiller. Contentons-nous de ces vagues indications du sentiment dans les cas où il nous sera impossible, pour une raison où pour une autre, de tirer notre pensée au clair. Mais ce ne doit être qu'un pis aller. Quand nouspou-

voris constater directement la vérité, par la voie normale et sûre de la réflexion, il serait absurde d'en juger par de simples impressions, vague retentissement de l'activité intellectuelle dans la sensibilité.

Dira-t-on que le sentiment a plus de chances que les théories d'être dans le vrai, étant plus conforme aux indications immédiates de la nature? Si nos impressions étaient toutes spontanées, si nos goûts esthétiques étaient vraiment innés, j'admettrais à la rigueur que Ton adhérât une fois pour toutes aux intentions de la nature et que l'on s'en remît à elle du soin de nous signaler la beauté. Mais peut-on parler de spontanéité, d'innéité quand notre goût se prononce sur certains objets^, tels qu'un poème, un drame, un tableau, une statue, produits de l'ingéniosité humaine, beautés évidemment artificielles, qui exigent déjà pour être comprises une culture raffinée? Il est difficile de croire que d'avance la nature ait mis en nous des instincts pour juger de ces choses qu'elle-même ne produit pas et qui ne rentrent pas dans ses plans.

Parmi tous nos goûts esthétiques, je n'en vois que deux qui aient dans l'homme un caractère nettement instinctif. En premier lieu, c'est la tendance que nous avons à admirer les objets brillants, scintillants, vivement colorés : tendance primitive, indépendante de toute culture, qui est particulièrement développée chez les enfants et les sauvages, et que nous partageons même avec un certain nombre d'animaux. En second lieu, c'est le sentiment que nous avons de la beauté humaine : à l'attrait qu'elle nous inspire, à son évidence immédiate, à la promptitude avec laquelle nous la discernons, on reconnaît tous les caractères du véritable instinct. Mais ces deux instincts eux-mêmes existent-ils en nous à l'état pur? Dans l'attrait de la couleur en général et de certaines couleurs en particulier, pourrions-nous facilement discerner ce qui est habitude, association d'idées, convention, fantaisie? De même pour l'impression que fait sur nous la beauté humaine. S'il est certain qu'un instinct nous porte à trouver un charme spécial à certains types de l'hu-

5ê LKUJTtMITE DE L ESTHETIQUE RATIONNELLE

manité et à leur attribuer une supériorité physique, cet instinct est singulièrement influencé par la mode, par le caprice, par les prêju^^és, par les sympathies particulières, par les images que nous met sous les yeux l'art contemporain, par ridée que nous nous faisons de la destination de Thomme el de la femme; en sorte quil nous serait très difficile à nous-mêmes de dégager dans nos préférences ce qui est instinctif, primitif et profond, de ce qui est superficiel, artificiel et d'acquisition ultérieure. Dans un esprit adulte, je doute qu'il existe un seul sentiment assez spontané pour bénéficier de cette confiance que Ton accorde généreusement au pur instinct.

Tout ce que nous pouvons admettre c'est qu'il y a dans les sentiments esthétiques, si capricieux qu'ils semblent, une pondération qui ne se trouve pas au même degré dans les idées. Par cela même qu'ils sont la résultante d'innombrables causes dont les variations accidentelles se compensent et se neutralisent, ils représentent une sorte de moyenne relativement stable. Ils résument en eux d'innombrables expériences, trésor acquis de génération en génération et lentement accumulé ; ils correspondent ainsi aux goûts permanents de l'humanité. Mes idées sont à moi, rien ne m^empécbe de m'improviser sur l'heure une théorie^ Mais nos sentiments sont-ils vraiment à nous? Pouvons-nous les modilier J:)rusqiiement d'un simple efî'ort de volonté? Nous avons reconnu au contraire que nous ne pouvions agir sur eux que lentement, indirectement. Je leur attribuerais en esthétique Timportance qu'il faut accorder en philosophie au sens commun, en éthique aux sentiments moraux, en politique au sentiment conservateur. Ils sont une sorte de volant qui régularise le progrès, le faisant plus lent, mais plus sûr. Ils nous préservent des à-coups, des paradoxes, des brusques revirements d'opinion, comme aussi des réactions violentes. Je suis donc bien décidé à tenir toujours grand compte de leurs indications. Toute théorie qui les a contre elle doit s'inquiéter. Si mes principes condamnent une œuvre que malgré moi j'admire ; s'ils m'obligent à déclarer belle une chose

qui de fait me laisse indifférent ou m'inspire une sorte d'aversion, ce conflit entre mon goût instinctif et mon goût acquis doit me faire réfléchir. Il faut avoir deux fois raison contre le sentiment pour se décider à lui donner tort. J'accorde tout cela; mais s'il a tort enfin, ces scrupules ne devront plus, nous arrêter : il faudra passer outre. Nous tenons ses indications pour très sérieuses, nous ne pouvons les considérer comme un critérium infaillible. Nous savons combien dans la pratique de la vie nos sentiments sont parfois déraisonnables et comme ils auraient besoin d'être surveillés, dirigés, ramenés de leurs égarements. 11 est assez invraisemblable qu'ils se montrent justement impeccables lorsqu'il s'agit d'apprécier la beauté.

Peut-être quelques personnes privilégiées sont-elles douées de goûts si exquis, que d'elles-mêmes, en ne faisant que s'abandonner à leur nature, elles iront vers ce qui est bon et noble ; accordées en quelque sorte avec la beauté, elles vibrent à son unisson. Celles-là pourront juger infailliblement de toute beauté, par la seule sympathie. Mais combien- en est-il, en qui ait été réalisé ce merveilleux accord des goûts esthétiques avec leur objet? A quoi les reconnaîtrons-nous? Elles-mêmes, à quoi pourront-elles se reconnaître? Qui d'entre nous osei;a dire : l'élu au goût infaillible, c'est moi !

Certainement le goût se trompe parfois, même quand il se croit sûr, puisqu'il lui arrive parfois de se contredire. En fait, il arrive fréquemment que le même objet excite dans une personne le sentiment du beau et ne l'excite pas dans Tautre. S'il est réellement beau, il est prouvé qu'une belle chose peut ne pas produire le sentiment esthétique. S'il ne l'est pas, il est prouvé qu'une chose dépourvue de beauté peut être admirée. Dans l'une et l'autre hypothèse le sentiment est de quelque manière en défaut.

On s'est efforcé d'atténuer l'importance de ses contradictions. On a dit qu'en général nous différons plutôt d'idées que de sentiments, et que le meilleur moyen de nous mettre d'accord serait de laisser là les théories pour nous en remettre

58 LÉGITIMITÉ DE l'eSTHÉTIQUE RATIONNELLE

simplement à nos goûts. Je ne demanderais pas mieux que de le croire. Notre méthode est toute de conciliation. Notre but étant de mettre nos plus hautes inclinations en harmonie, nous devons nous réjouir chaque fois que nous les trouvons d'accord, au moins avec elles-mêmes. Si nous ne trouvions entre elles que conflit, nous ne saurions plus que dire. C'est d'elles seules que nos principes peuvent tirer leur autorité. C'est leur entente qui fait notre force. Mais il s'en faut de beaucoup que leur entente soit complète.

Le désaccord existe. Il ne peut être nié. D'où provient-il? On veut qu'il soit dans les idées, non dans les sentiments. 11 me semble injuste de répartir ainsi les responsabilités. Pourquoi serait-il plus difficile d'unir les intelligences que les cœurs ? Ce sont toujours ces mêmes défiances à Tégard de la pensée ; pour l'éliminer de l'esthétique, on voudrait la charger de toutes nos dissensions.

Le conflit entre les théories doit correspondre à une discordance entre les goûts. Si dans nos discussions d'art nous ne différions que d'idées, le débat ne serait pas si passionné, les partis ne seraient pas si irréductibles. Est-il possible que nous faisant des choses une idée si difîérente, au fond nous aimions les mêmes choses? Quand bien même à l'origine les idées seules auraient différé, bientôt elles eussent entraîné le sentiment dans leurs querelles. Mais j'ai peine à croire que ce soit par un débat purement intellectuel qu'on ait commencé. Nous ne sommes pas assez logiciens pour cela. Nos idées, surtout en matière d'art et de goût, ne sont d'ordinaire que l'expression abstraite de nos sentiments; elles ^s'en inspirent bien plutôt qu'elles ne les dirigent. On se fait après coup des théories pour justifier ses préférences plus souvent qu'on n'accommode ses préférences à ses théories. Si nos esthétiques diffèrent, c'est que les goûts diffèrent. J'admets qu'elles se contredisent plus encore que les goûts. Dans le feu de la discussion, on se porte aux opinions extrêmes; on lance des phrases tranchantes, qui rendent toute conciliation impossible. Mais de cela encore, c'est le sentiment qui est responsable plutôt que l'intelligence. Entre purs

intellectuels, j'imagine que Tentenle serait bientôt faite. Il reste donc que nous ne pouvons compter, de quelque manière que nous les consultions, sur l'accord absolu des goûts. Quand ils sont en conflit, les uns doivent avoir raison, les autres tort. Il faut les départager. Mais comment le faire? Entre deux personnes qui jugent par impression, pas de discussion possible. Cette chose me plaît; c'est pour moi une raison de la dire belle ; mais cette raison ne vaut pas pour vous, puisque la chose vous déplaît. De quel droit vous imposerais-je mon avis, ou m'imposeriez-vous le vôtre ? Nous nous servons tous deux correctement de notre critérium. Prendrons-nous un arbitre ? Nous ne serions pas plus avancés. Qu'importe l'opinion d'un tiers, s'il juge, lui aussi, par impression? Point d'issue satisfaisante. Ou bien nous nous enfoncerons tous les deux dans notre opinion, chacun persuadé que l'autre se trompe, mais sans pouvoir justifler cette conviction, ce qui est une attitude assez déraisonnable ; ou bien, reconnaissant qu'il est ici impossible d'établir de quel côté se trouve la vérité, noiis renoncerons d'un commun accord à rien affirmer, et ce serait le plus sage. Puisque la chose peut être admirée sans être belle, ou être belle sans être admirée ; puisque l'accord entre le sentiment et la beauté peut être rompu sans qu'on s'en aperçoive, comment mefierais-jejamaisà mes impressions? Que j'admire la chose ou non, qu'elle me plaise ou non, je ne sais plus qu'en penser, je n'ose plus en rien dire. En fait, c'est bien à cette conclusion que tend l'impressionnisme : dans le doute, abstenons-nous de juger! Son dernier mot est un aveu d'impuissance.

En somme, si -l'on admet qu'il y a une vérité esthétique; si l'on croit que certaines choses sont réellement belles, d'autres laides ; si l'on est persuadé que, lorsque plusieurs personnes jugent différemment de la beauté, les unes doivent avoir raison, les autres tort : dans cette hypothèse, la position de l'impressionnisme est absolument insoutenable. Quand ses partisans affirment que seul le sentiment nous indique sûrement où est la beauté, ils affirment, autrement

je ne vois plus quel serait le sens des mots, que la beauté est une chose distincte du sentiment lui-même, mais avec laquelle ce sentiment se trouverait exactement coïncider. Il faut donc que nous ayons quelque moyen de vérifier cette coïncidence. Nous ne pouvons avoir confiance dans la méthode sentimentale que si nous parvenons de quelque manière à en faire la preuve. Supposons avec le sens commun que nous puissions établir la vérité esthétique par deux procéd.és différents, par impression immédiate et par raisonnement : alors on comprendra que les résultats du procédé rapide soient contrôlés par ceux du procédé laborieux ; et à supposer que chacune des deux méthodes ait quelque incertitude, la coïncidence des résultats obtenus par deux opérations indépendantes sera pour nous une garantie. C'est ce que nous admettons pour notre compte. Mais c'est ce que le pur impressionnisme n'admet pas. Il veut que nous jugions de la beauté exclusivement avec notre goût. Cela est bien étrange. — Mais il faut bien nous servir exclusivement de ce critérium, puisque nous n'en avons pas d'autre ! — C'est ce que nous verrons plus tard. En attendant nous devons constater que celui-là, s'il est le seul dont nous disposions, ne peut nous inspirer aucune confiance. Si pour juger du beau nous n'avons que les impressions, quelle garantie avons-nous qu'elles sont justes? Voilà un témoin qui dépose, mais dont la véracité ne peut être contrôlée par aucun témoignage venant d'une autre source ! Voilà un juge qui décide, mais qui ne donne pas ses raisons ! Ce que vous exigez de moi, c'est un acte de foi aveugle dans l'infaillibilité du sentiment. Nous vous le refusons. Quand le goût serait toujours d'accord avec lui-même, resterait encore à savoir s'il est toujours d'accord avec la vérité ; mais quand nous le voyons se contredire lui-même dans ses affirmations les plus nettes, porter sur la même chose des jugements opposés avec une égale conviction, alors il devient évident qu'il se trompe parfois ; et n'ayant aucun moyen de discerner dans quel cas il dit plutôt la vérité, nous devrons tenir toutes ses affirmations pour suspectes. N'ayant aucune raison pour

préférer une opinion à une autre, nous nous tiendrons, sans vraiment y tenir, à celles que nous avons. Il me semble que cela est beau, telle est mon impression personnelle. A-t-elle une valeur quelconque? Personne n'en peut rien savoir. Fatalement nous retombons aux hésitations, aux indifférences, aux que sais-je, aux à quoi bon du subjectivisme.

§ 3. — Part de la sensibilité et de l'intelligence

DANS les jugements DE GOUT

Nous rejetons la critique purement sentimentale. Allant à notre tour aux extrêmes, userons-nous, pour déterminer le beau, d'une méthode purement intellectuelle où le sentiment n'entrerait pour rien ?

Nous comprenons les inconvénients qu'aurait une telle méthode. Nous sommes les premiers à reconnaître son insuffisance. Entre le pur impressionnisme et le pur intellectualisme, nous hésiterions à choisir.

Mais faut-il choisir? — Depuis bien longtemps les deux méthodes sont en conflit. Il est probable que chacune a ses avantages et ses inconvénients. Leur plus grand tort n'est-il pas d'être trop exclusives ? Nous pressentons que cette longue querelle devra se terminer par un compromis.

Pour arriver à se rendre compte de la valeur esthétique des choses, quand on a pour cela tout loisir, on ne saurait trop s'informer, trop réfléchir, trop consulter. Si l'objet, considéré à certain point de vue, produit bon effet, cherchons s'il ne déplairait pas en un autre sens. La première impression est bonne? Tant mieux, ceci est une indication. Mais peut-être ce que l'on pourrait appeler l'arrière-goût de l'objet, c'est à-dire l'impression qu'il produira après un plus ample examen, sera-t-il moins favorable. Il faut en faire l'épreuve. Et si j'ai quelque théorie esthétique, quelque principe d'art que je trouverais ici Toccasion d'appliquer, pourquoi me J'interdirais-je ? Quand je dispose de plusieurs moyens d'information, pourquoi ne les emploierais-je pas tous, au lieu de me restreindre à un seul d'entre eux, fût-il

le meilleur ? Il serait étrange que, dans les questions relatives à la beauté, le sentiment n'eût pas ses préférences à indiquer ; il serait plus étrange encore que, dans les délibérations du goût, les plus hautes facultés de l'âme humaine restassent précisément sans emploi. Par la force même des choses, l'emploi de toute méthode exclusive se trouve condamné. La vérité n'est évidemment ni dans le pur impressionnisme qu'on nous oppose, ni dans le pur intellectualisme qu'on nous attribue, mais dans une méthode mixte, qui jugera de la beauté des choses à la fois par des raisons logiques et par des raisons de sentiment. Dans toute beauté il y a des éléments intellectuels qui s'adressent à l'esprit et des éléments sensibles dont le cœur est juge ; nous n'avons donc pas à nous demander de quelle faculté nous devrons nous servir pour fonder notre jugement. Nous userons de toutes nos ressources ; nous nous mettrons de toute notre âme en rapport avec l'objet qu'il s'agit d'évaluer ; nous l'apprécierons à tous les points de vue. Il n'y a pas ici d'ordre à imposer. Le plus naturel serait pourtant d'aller des sentiments aux idées. Nous consulterons la sensibilité à titre de première indication, ou comme aperception confuse de vérités qu'il s'agit ensuite de dégager. C'est ainsi que lorsque nous regardons une statue de proportions défectueuses, elle nous déplaît d'abord avant que nous ayons pu discerner son réel défaut ; nous sentons qu'elle n'est pas ce qu'elle devrait être ; et cette sorte de gêne nous excite à critiquer l'œuvre de façon plus précise, jusqu'à ce que nous ayons mis le doigt sur l'erreur commise par l'artiste. Il en sera de même pour toute appréciation de la beauté des choses. Nous commencerons par consulter notre goût ; mais jamais nous ne nous en tiendrons là : toujours nous compléterons la critique de sentiment par une critique rationnelle, objective, qui seule pourra nous conduire à des résultats certains. En fait, c'est ce que nous faisons d'instinct quand nous cherchons après coup à justifier les jugements hâtifs que nous prononçons sur première impression : tout notre tort est de ne raisonner qu'après avoir jugé. A chaque chose demandons tout ce qu'elle

peut nous donner d'émotions et de pensée : et puis nous apprécierons.

Nous voyons aussi quelles sont les conditions requises pour avoir du goût. Nous n'hésiterons pas à placer en première ligne le développement et raffinement de la sensibilité. Il faut qu'elle soit vive, délicate, frémissante, passionnée. Si nous n'avons pas cela, nous ne pourrons parler de certaines beautés que par ouï-dire. Certaines régions de l'art nous seront absolument fermées. Le vrai critique doit avoir Tamour exalté du beau et spécialement des choses qu'il prétend juger. Il faut aussi qu'il ait des goûts naturellement élevés, qui le portent d'instinct vers les beautés supérieures : autrement il aurait trop à faire pour sa propre éducation esthétique, avant d'avoir la prétention de travailler à la nôtre. Ce sont là des qualités natives auxquelles aucune réflexion, aucun enseignement théorique ne saurait suppléer. Mais en admettant que le critique ait tout cela, il faut en outre qu'il ait une intelligence ouverte, lucide, informée, exercée. Il est indispensable qu'il se fasse une idée nette de ce qu'on doit entendre par la beauté; dans le cas spécial des choses dont il parle. Il doit avoir pour les apprécier une méthode, un critérium, des principes. Qu'il s'agisse de la nature, de la poésie ou de l'art, il n'en pourra juger avec compétence sans études préliminaires, sans une forte instruction théorique. Consultons le goût ! Mais je ne parle plus ici de ce goût superficiel, purement émotif, qui apprécierait les choses sur première impression et d'après le seul plaisir qu'il y prend. Je parle du goût réfléchi, formé à l'école laborieuse de l'esthétique rationnelle.

Et si notre goût personnel ne répond pas à de telles exigences? Si la sensibilité artistique nous manque, ou la finesse d'analyse, ou la culture?

Alors abstenons-nous de juger. Qui nous oblige à nous prononcer sur des choses auxquelles nous n'entendons rien ? Qu'une œuvre nouvelle paraisse, roman, poème, drame, opéra, symphonie, tableau, statue, monument, décor, la voilà livrée à la foule, appréciée à tort et à travers. Chacun

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se croit tenu de donner sur elle son avis. Sur chacune de ces œuvres, produit d'un art complexe et raffiné dont il ne devrait pas être permis de parler sans une compétence spéciale, nous portons d'emblée des jugements. Nous osons la critiquer. Nous osons la louer. Cette prétention « à juger sans étude et raisonner de tout » est intolérable. La première leçon que doit nous donner Festhétique rationnelle, c'est une leçon de modestie. En nous apprenant que la beauté a une valeur objective, exactement déterminable, indépendante de nos préférences personnelles, elle nous invite à nous prononcer sur les questions d'art avec la circonspection que nous mettrions à nous prononcer sur une question de science. Les jugements esthétiques sont chose sérieuse, puisque la vérité y est engagée. Ils ne doivent pas être portés à la légère. Sauf dans les cas où nous pouvons juger des choses avec quelque autorité, contentons-nous de les contempler et d'en jouir. Goûtons de leur beauté tout ce qui nous en est accessible, et laissons ceux qui s'y connaissent décider de leur réelle valeur. Donnons nos impressions pour ce qu'elle valent, c'est-à-dire pour les impressions d'un profane. Avant tout, sincérité parfaite !

Certes l'on a bien raison de chercher à se faire de la beauté des choses une opinion personnelle. Le tort que Ton a, c'est d'arrêter trop vite cette opinion. Commençons par nous mettre au courant des questions. Informons-nous. Ne craignons pas de consulter d'autres goûts que les nôtres, des goûts plus exercés, mieux éprouvés. L'opinion des hommes du métier, des spécialistes, des professionnels de la critique doit entrer en ligne de compte dans nos essais d'évaluation. La tradition même n'est pas à négliger. Si une œuvre, réputée belle depuis des siècles, ne nous dit plus rien, il faut hésiter à la condamner. Est-ce de sa faute ou de la nôtre si elle nous est devenue indifférente ? Il n'est pas vraisemblable que tous ceux qui l'ont admirée avant nous se soient complètement mépris. Elle était belle autrefois ; peut-être l'est-elle encore. Cela demande au moins réflexion. Ainsi nous travaillerons à notre propre éducation esthétique. Ainsi notre

goût s'ouvrira peu à peu à ces beautés auxquelles il était jusqu'ici fermé. Quand nous serons sûrs de les comprendre, alors, mais alors seulement, nous pourrons en juger par nous-mêmes.

§ 4. — Avantages de la méthode rationnelle

Exposé en ces termes et sous ces réserves prudentes, le programme de l'esthétique rationnelle est fait, ce me semble, pour rassurer les plus timorés.

On a contesté que la théorie ait prise sur le goût critique, et soit capable de l'améliorer. Vous pouvez bien, nous diton, poser avec une superbe assurance vos principes de critique. Mais quand vous en arriverez aux applications ; quand il vous faudra discerner si telle œuvre nouvelle, sur laquelle vous n'avez pas de jugements tout faits, est médiocre ou de valeur, alors vous vous apercevrez que le raisonnement ne vous sert plus à rien. Vos principes, qui cadrent à merveille avec les beautés reconnues, puisqu'ils ont été faits d'après elles, ne s'appliqueront plus à ces cas inédits. Vous resterez donc au pied du mur, obligé de vous improviser un jugement, plus déconcerté que si jamais vous n'aviez fait de théorie. Faute d'exercice, l'aptitude que vous pouviez avoir à discerner le beau s'est atrophiée ; au moment critique, vous ferez en vain appel à un instinct que vous aurez détruit.

Cette objection ne nous arrêtera pas longtemps. La réponse vient d'elle-même.

Si l'on se contentait de dire que les théories ne nous dispensent pas d'avoir du goût, on aurait pleinement raison. Nous n'avons jamais dit le contraire. En annonçant que nous allions établir des principes de critique, nous ne nous engagions pas à fournir de petites formules bien simples, qu'il suffirait d'appliquer mécaniquement dans tous les cas pour se montrer critique impeccable. J'admets que malgré toutes nos théories, quand nous en arriverons à la pratique, nous serons souvent embarrassés. Il se présentera des cas de conscience esthétique, où nous resterons perplexes. Pour que la SouRiAU. — Beauté rationnelle. 5

théorie assurât notre goût d'une manière absolue, il faudrait qu*eîle-même fût absolument déterminée, achevée, fixée. Je ne puis évidemment avoir Tambition de la porter jusque-là. Si je puis établir solidement quelques principes et en tirer un certain nombre d'applications, je devrais déjà m'estimer heureux, ayant ainsi prouvé à tout le moins que j'étais dans la bonne voie. Mais une telle œuvre ne saurait être achevée par un seul esprit en un misérable effort de quelques années. Elle exige des recherches collectives et continues. Je doute même qu'on en voie jamais le terme. Si Ton tient à ce que le diagnostic esthétique reste chose difficile et méritoire, on peut se rassurer : il aura toujours son prix. Quand il suffirait, pour avoir du goût, de bien raisonner, la parfaite rectitude dans le raisonnement n'est pas après tout chose si commune. Aucune des qualités qu'exige actuellement le goût, aptitude à être^promptement et fortement ému, délicatesse d'impressions, sagacité, pénétration, décision de jugement, initiative, ne sera jamais superflue. La culture logique permettra de mieux utiliser encore ces aptitudes naturelles, elle n'en dispensera pas. Les personnes qui les possèdent à un degré éminent conserveront tous leurs avantages.

Sur tous ces points nous sommes d'accord.

Mais si Ton vient nous affirmer que la raison est en quoi que <'e soit préjudiciable au goût ; si l'on appréhende que le critique, au moment de porter un jugement esthétique, se trouve déconcerté à cause de ses théories, je me demande si l'objection est bien sérieuse. Si elle embarrasse, c'est pan-t^ qu'elle porte trop à faux ; on ne sait comment la saisir. Je comprends que l'on ait accusé l'esthétique rationnelle dV'Lrk^ inutile ^ux artistes, ou de dessécher le sentiment. Four être injuste, l'accusation n'en avait pas moins quelque vraisemblance. Mais que les théories rationnelles puissent altérer en quoi que ce soit notre sens critique, c'est bien le dernier reproche qu'on leur puisse adresser. Quand j'aurai déterminé, après mûre réflexion, quelques types de beauté dont je pourrai garantir la valeur, ne pourrai-je pas en toute sécurité déclarer beaux par analogie les objets qui pré^

senteront des qualités semblables? Quand je me serai rendu compte des raisons que j'ai d'admirer une chose, ne serai-je pas plus sûr, en l'admirant, d'être dans le vrai ? Une fois eil possession de principes solidement établis qu'il ne restera plus qu'à appliquer, ne me prononcerai-je pas avec plus de décision et de fermeté quand il s'agira de juger une œuvre? Je me torture en vain à chercher en quoi la possession d'une théorie bien nette pourrait étouffer en moi le sens critique, et surtout me rendre perplexe, hésitant, indécis dans mes appréciations. Qu'on accuse, si l'on veut, les esthéticiens d'être trop tranchants dans leurs jugements. La raison peut avoir en effet quelque tendance à prendre le ton autoritaire. Elle ne propose pas timidement ses opinions : étant sûre d'elle-même, elle veut les imposer. Mais qu'on ne dise pas que ses principes la gênent quand il s'agit de se prononcer, le reproche est trop invraisemblable.

On nous dit encore que, pendant que nous nous attarderons à spéculer sur le beau en soi et les conditions essen* tielles de l'art, nous perdrons tout contact avec la réalité; sortis de nos abstractions, mis brusquement en présence de la beauté vivante, obligés de nous prononcer sur la valeur d'une œuvre déterminée, nous ne saurons plus que dire. Je crois en effet que l'étude des principes les plus généraux, ou de ce qu'on pourrait appeler la philosophie de l'art, est tout à fait insuffisante pour former le sens critique. Mais est-ce là toute l'esthétique rationnelle ? Ce n'en est que l'introduction. Pour se donner une complète instruction théorique, il faut aller plus avant et en arriver aux applications, c'està-dire à l'étude des cas particuliers. Aucune des question^ relatives à la beauté n'est en dehors de l'esthétique rationnelle. Elle doit les étudier toutes, par ordre de généralité décroissante, jusqu'au dernier détail. Savoir ce que vaut telle composition de Debussy, telle pièce de Verlaine, tel tableau de Whistler, tel bijou de Lalique, tel vase de Galle, c'est encore un problème d'esthétique rationnelle. A chaque pas que nous faisons dans la théorie, nos idées se précisent. L'étude des principes généraux nous donnera une première

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approximation de la vérité; puis nous la serrerons de plus en plus près, restreignant chaque fois les limites entre lesquelles le goût peut osciller. Dans tous les cas nous ne com-» mencerons à hésiter qu'au point où se sera arrêtée la théorie. Notre embarras proviendra donc, non d'un excès, mais d*un défaut d'instruction théorique; en sorte que le meilleur moyen d'affermir notre goût sera de pousser plus avant cette instruction.

Toutes ces appréhensions m'étonnent. La méthode que nous proposons est-elle après tout une innovation si hardie ? Bouleverse- t-elle à ce point toutes nos habitudes de critique? Si Tusage commun était de juger de la beauté des choses uniquement par l'effet; si notre goût actuel était fait de pures impressions, nous pourrions craindre de le déconcerter en l'obligeant à réfléchir. Les raisonnements auxquels on nous convie seraient une méthode nouvelle, par conséquent suspecte. Mais nous pouvons constater que, dans les discussions d'art, le raisonnement est de pratique constante. On ne se contente pas d'opposer des impressions; on oppose des théories; on motive ses jugements des deux côtés; on regarde comme évidents un certain nombre de principes d'art, admis peut-être à la légère et sans qu'on y ait jamais réfléchi, mais sur lesquels on s'appuie avec une confiance absolue. Nous n'apportons donc pas une méthode nouvelle; nous voulons seulement perfectionner la méthode courante, et apprendre à bien raisonner du beau, puisqu'on fait nous en raisonnons toujours. Notre seule innovation sera de produire au grand jour de la conscience ces principes que souvent nous faisons entrer à notre insu dans nos raisonnements esthétiques, ce qui est, on devra le reconnaître, le meilleur moyen de les contrôler.

Je crois avoir écarté les principales préventions que l'on a contre les théoriciens du beau. De la discussion minutieuse dans laquelle nous venons d'entrer, le lecteur doit garder, ce me semble, l'impression que l'esthétique rationnelle est au moins inoffensive. Elle ne saurait apporter aucune perturbation dans l'art, ni dans les sentiments esthétiques, ni

dans la critique. Il serait donc injuste d'en aborder Tétude avec une sourde animosilé, et le secret désir de la prendre en défaut. Ces théories sont-elles exactes, sont-elles fausses? Toute la question devrait être là. Si elles sont fausses, n'en parlons plus. Si elles sont justes, elles ne peuvent être que bonnes à connaître, et quiconque s'intéresse aux questions d'art et de goût devrait leur faire bon accueil. On doit souhaiter de les trouver vraies. Il serait à tous égards désirable de voir une telle enquête aboutir. Il faut donc l'entreprendre.

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