CHAPITRE IV
rmpuissance de la raison pure. — La thèse subjectiviste. — Critique rlu siïbjectivisme. — Possibilité de l'esthétique rationnelle.
§ 1. — Impuissance de la raison pure
Mais pourrons-nous arriver à cette vérité si désirable? Il nous reste à exposer Tobjection suprême, où les détracteurs de l'esthétique rationnelle rassemblent toutes leurs forces. Voici que de nouveau nous allons nous enfoncer dans le doute. H va nous en coûter de remettre en question tout ce que ïitms pensions avoir établi. Celte partie de notre enquête sera lu plus laborieuse. Nous n'aurons plus affaire à de simples préventions, à des objections superficielles, comme celles que Ton peut adresser d'avance à une science pour se dispenser de Tétudier. Ce que Ton nous oppose maintenant, n'est une véritable doctrine, élaborée par des esprits sincères et sérieux, adoptée de nos jours par d'éminents théoriciens. Forcément la discussion prendra un caractère un peu abstrait. Mais est-ce de notre faute si dans ces questions d' esthétique, qui pourraient être si facilement résolues par le sens commun, on a embrouillé comme à plaisir [l'échevaau des idées? Il faut bien que nous le démêlions d'abord. Faisons cet effort ! Il fera valoir par contraste Taisance avec laquelle nous pourrons reprendre notre marche, quand nous arriverons aux principes très simples qui doivent faire le foniî (le la théorie. C*^est l'impression que Ton éprouve dans la traversée d'un bois, quand au sortir de fourrés inextri-
cables dans lesquels on a manqué de se perdre, on débouche subitement sur une belle et large allée.
Que Testhétique rationnelle puisse ou non trouver des applications, la question, nous dira-t-on, est après tout secondaire. L'essentiel est de savoir si elle peut nous inspirer toute confiance au point de vue théorique. La vérité a son prix en elle-même. Il est des sciences qui jamais ne serviront à rien qu'à satisfaire notre besoin de connaître et dont pourtant nous sommes tiers ajuste titre : loin de leur reprocher d'être inutiles, nous leur faisons un mérite d'être désintéressées. Mais voici que maintenant des doutes plus graves doivent nous venir.
Nous avons vu les logiciens du goût hésiter, se contredire, se réfugier dans les vagues généralités. Leur style même nous donne souvent cette impression, que l'auteur perd pied, parle pour ne rien dire. Ce ne sont pas là les allures de la science. Ce n'est pas son langage.
L'esthétique rationnelle est encore à faire. S'il était possible, en pareille matière, d'arriver à des conclusions certaines, comment expliquer que personne n'y soit arrivé encore ? Vous n'êtes pas le premier qui se soit avisé de faire appel au raisonnement pour trancher le problème du beau. Bien d'autres l'ont essayé avant vous. Leur exemple n'est pas pour encourager. Je sais bien qu'où tous ont échoué, quelqu'un peut réussir. Quand on aurait proposé avant vous mille théories fausses, cela n'empêcherait pas la vôtre d'être juste. Fort de votre conviction, vous allez dire : voilà le principe vrai, tous les autres sont erronés ; voilà la déûnition évidente, toutes les autres sont arbitraires. Votre propre conviction ne doit pas trop vous rassurer. Les autres aussi étaient convaincus. Il n'est pas un de ces systèmes, contestés ou même tombés au rebut, que son auteur n'ait présenté avec une superbe assurance comme la vérité solide, inébranlable, définitive. Naïve présomption ! C'était tout au plus la vérité du jour, celle qui s'impose par l'attrait de la nouveauté, et dont le lendemain personne ne veut plus. Pareil sort vous attend. Vous n'aurez pa» longtemps le
72 LÉGITIMITÉ DE l'eSTHÉTIQUE RATIONNELLE
dernier mot. D'autres vont bientôt venir, qui vous discuteront à leur tour. Ils contempleront votre œuvre avec un malin sourire : le joli château de caries ! Et ils souffleront dessus.
Voici qui est fait encore pour nous ôter toute confiance. L'esthétique rationnelle est une chose qui s'en va. Après, avoir été très en faveur, elle perd un à un tous ses partisans. De nos jours, c'est vers l'esthétique expérimentale que se porte TefiTort des psychologues. Cette défaveur croissante, plus que tout le reste, doit donner à réfléchir. On n'aime pas s'installer dans la maison dont tous les locataires déménagent. On hésite à prendre la route par laquelle personne ne passe plus. En essayant avec vous de résoudre par la seule vertu du raisonnement le problème esthétique, nous comptions aller de l'avant, faire œuvre de progrès : nous nous apercevons que nous sommes simplement revenus à d'anciennes méthodes auxquelles, expérience faite, on a renoncé. I.a « sombre fidélité pour les choses tombées » dont parle le poète n'est guère une vertu de savant.
Essayons d'aller au fond des choses. Nous reconnaîtrons que le programme môme de telles recherches semble les condamner.
il est évident que si nous voulons soumettre nos opinions actuelles à un contrôle, il faut que nous commencions par nous soustraire à leur influence. Il n'y aura de rationnel dans notre théorie que ce que nous aurons fait en dehors d'elles. Si pour établir notre argumentation nous les consultions d'abord, nous appuyant sur elles nous aurions ensuite mauvaise grâce à prétendre les juger. Les désapprouver serait une contradiction ; les justifier, un cercle vicieux. Nous devons donc commencer par en faire abstraction. Les idées qui ont cours actuellement sur la beauté dans la nature et dans l'art ne devront être tenues jusqu'à nouvel ordre que pour de simples préjugés.
Cette abstraclion est théoriquement facile. Rien n'est plus aisé que de dire : je ne veux tenir aucun compte de mes convictions ni de mes sentiments personnels. En réalité on
ne le fera pas. Nous raisonnons selon nos croyances, selon notre caractère, selon notre tempérament. On annonce que Ton va faire table rase de toutes ses convictions antérieures ; mais Ton a sa pensée de derrière la tète. On tient en réserve, comme Descartes dans son doute méthodique, un certain nombre de dogmes, qu'on rétablira ensuite par des artifices de raisonnement. On met en question toutes ses croyances, sauf celles auxquelles on est vraiment attaché. Au moment de commencer vos recherches, n'avez-vous pas votre siège fait sur certaines questions ? N'avez-vous pas un certain nombre de convictions qui vous tiennent trop au cœur pour que vous y renonciez jamais, et ne serez-vous pas tenté de les justifier coûte que coûte ? Vous ne voulez pas le faire. Certainement vous n'altérerez pas d'une manière consciente vos raisonnements pour arriver à la conclusion voulue. Mais il y aura certaines thèses que vous chercherez à établir, d'autres que vous vous efforcerez de réfuter, comme c'est votre droit. Les idées surgiront à votre appel. Les arguments se mettront en ordre sous l'inconsciente sollicitation du désir, et il se trouvera en fin de compte qu'avec la meilleure foi du monde vous aurez fait comme les autres: vous aurez donné raison à vos goûts. Vous déclariez tout à l'heure que vous alliez faire l'essai loyal des théories adverses ; et en le disant vous pensiez ne pas le dire pour la forme ; mais au fond, tout au fond, n'étiez- vous pas convaincu que dans tous les cas vous reviendriez à votre opinion ? En ce moment même, vous qui vous faites notre porte-parole, exprimez-vous bien franchement notre pensée ? Pendant que vous faites semblant d'écrire gravement ces lignes, vous souriez en vousmême. Vous feignez d'entrer dans nos idées, mais c'est un jeu; en réalité vous réservez les vôtres, ce qui est déloyal ; et ce reproche même, vous ne vous l'adressez pas sérieusement.
On ne voit d'ailleurs pas quelles données nous resteraient pour édifier une esthétique, si par impossible nous arri • vions à nous abstraire de nos opinions actuelles.
Je veux déterminer les caractères de la véritable beauté. Comment faut-il m'y prendre? Ma première idée sera évidemment de procéder par exemples. Je m'interrogerai devant quelque admirable spectacle de la nature. Je m'en irai dans un musée, et là, entouré de chefs-d'œuvre, je me poserai la question. Je chercherai à me rendre compte des qualités par lesquelles l'objet que j'ai sous les yeux excite moD admiration. Mentalement je me représenterai un certain nombre d'autres choses également belles pour m'assurer que j'y retrouve les mêmes qualités, et cette analyse faite je serai tenté de dire : les caractères de la véritable beauté, les voilà. C'est bien ainsi que l'on procède d'ordinaire. Mais JG n'y pensais pas : définir la beauté par le caractère des choses qui excitent en fait mon admiration, c'est là justement la méthode expérimentale. Dans une telle façon de procéder, il n'y a rien, absolument rien de rationnel. Puisque la question est de savoir ce qu'est la véritable beauté, je ne sais pas encore si cette chose que j'ai devant les yeux est vraiment belle ; je ne puis me servir de ses caractères pour déterminer ceux de la beauté. En vain essaierai-je de me dire qu'elle est belle évidemment. Tenir à priori sa beauté pour évidente parce que mon admiration pour elle est irrésistible, ce serait prendre le sentiment pour critérium du beau et par cohséquent manquer dès le début à mon programme. Il n'y a qu'une chose d'évidente, c'est que j'admire. Loin de m'aider à résoudre le problème qui m'est posé, la vue des belles choses ne saurait que me dii^lraire, et me ramener à la méthode empirique dont je prétends m'affranchir. Puisqu'il faut construire notre esthétique en dehors de toute expérience, essayons plutôt de nous placer dans des conditions plus favorables à la réflexion pure.
J'écarte autant que possible de mon esprit toute image du monde extérieur. Me voici à ma table de travail, les deux mains sur les tempes, les yeux fixés sur cette feuille de papier blanc. Maintenant, que faire?
11 faut que je consulte ma raison. Ceci demande explica-
tion. Je sais très bien ce que c*est que consulter mon goût. C'est juger de la beauté des choses par les sentiments qu'elles me suggèrent, et accorder la valeur esthétique la plus grande à celles que j'admire le plus. Mais je ne vois pas aussi bien comment je dois m'y prendre pour consulter ma raison. Ma raison ! Où la prendrai-je en moi ? Comment me parlera-t-elle ? N'ai je qu'à me recueillir en moi-même, et dans ce silence intérieur une voix va-t-elle s'élever, qui me dictera les formules.de mon esthétique rationnelle? Ne nous payons pas de phrases, essayons de revenir à la réalité psychologique.
Consulter sa raison, c'est, il me semble, raisonner. Mais alors, conçoit-on une esthétique qui serait établie tout entière suj le seul raisonnement ? On ne peut tout démontrer. Mes démonstrations, si rigoureuses qu'elles soient, devront s'appuyer en dernière analyse sur quelque proposition première que j'aurai admise sans preuve, et qui par conséquent ne sera pas le produit du raisonnement. A supposer que j'aie mes principes, la logique m'apprendra à les appliquer correctement : ce n'est pas elle qui peut me les donner. Où les prendrai-je donc?
Peut-être il est vrai ma raison est-elle autre chose que la faculté de raisonner. On en a fait une sorte de faculté intuitive, qui me ferait apercevoir directement certaines vérités. Si elle est vraiment, comme on l'a dit, capable de poser à priori des principes de logique et de métaphysique, tels que les principes d'identité et de causalité, elle pourrait bien me • fournir par surcroît des principes d'esthétique, évidents par eux-mêmes, certains à priori. Et ce serait à coup sûr très commode. Cherchons donc si je pourrai trouver, au sujet de la beauté, quelque proposition évidente par elle-même, quelque axiome auquel il serait déraisonnable de ne pas se rendre! Qu'on en fasse l'expérience, je puis certifier que dans ces conditions on ne trouvera rien que quelques misérables tautologies, dont il serait impossible de tirer un parti quelconque, ou quelques-unes de ces vagues généralités que nous a inises dans l'esprit la lecture des livres
d'esthétique, et qui ne sont que de Texpérience délayée : il nous faudrait des axiomes. Jamais je croîs les rationalistes les plus audacieux n'ont osé affirmer que la raison nous fournit de tels principes. Nous fournit-elle au moins l'idée même du beau? Ce serait beaucoup. Avec une seule idée juste, et comment celle-là ne le serait-elle pas, venant de la raison même, on soulèverait le monde. Faisons une suprême tentative de ce côté ! Creusons cette idée du beau en soi, essayons par un effort d'analyse d'en épuiser le contenu, et nous en saurons tout ce qu'on en peut savoir à priori.
J'ai peur que ce ne soit bien peu de chose. L'idée du beau dont il s'agit d'extraire toute notre esthétique, ce ne peut être que l'idée du beau telle qu'elle se trouve en nous, et plus précisément en moi ; autrement dit, c'est ma conception personnelle de la beauté. De quel droit prétendrais-je l'imposer aux autres ? Mieux je réussirai à m'enfermer dans cette idée et à m'interdire tout autre appel à l'expérience, mieux s'affirmera le caractère subjectif de mon système. Me voilà bien loin du programme d'une esthétique rationnelle.
Mais je me trompe, me direz-vous, et cette méprise montre que je ne suis pas entré dans l'esprit de la théorie que je prétends apprécier. L'idée du beau, sur laquelle je dois raisonner, ce n'est pas la conception que je m'en suis formée par mes réflexions personnelles, conception dont évidemment je ne saurais tirer rien de plus que ce que j'y avais mis, et où peut-être j'ai mis beaucoup d'erreurs. C'est l'idée pure du beau, la véritable, celle que la raison nous fournit et par conséquent nous impose, celle que nous devons concevoir. Songeons-y! Quand nous nous posons à nous-mêmes celte question « qu'est-ce que le beau ? » nous ne nous sentons pas libres de répondre à notre fantaisie. Nous admettons qu'il peut y avoir une manière juste et une manière inexacte de concevoir la beauté. Nous distinguons donc notre pensée de la chose à laquelle nous pensons, pour les comparer l'une à l'autre et les déclarer semblables où dissemblables. Qu'est-ce donc, quand nous cherchons à
concevoir le beau^ que cet objet idéal qui manifestement préexiste à notre pensée actuelle puisque noire pensée s'efforce de se conformer à lui ; cet objet qui est dans notre intelligence sans provenir de notre intelligence, en nous sans venir de nous ? N'est-ce pas Tidée rationnelle, l'éternelle idée du beau?
Étrange psychologie, d'après laquelle certaines idées^ et notamment les plus abstraites, les plus difficiles à concevoir, celles qui manifestement apparaissent le plus tard dans Tintelligence, nous seraient fournies tout élaborées par une faculté spéciale ! En les disant rationnelles, on espère sans doute leur donner une plus haute valeur, en faire comme un objet indépendant de notre intelligence et distinct de la conception personnelle que nous pouvons nous en faire. Je ne reprocherai pas à cette théorie d'être trop subtile ; en pareille matière il faut l'être : je lui reprocherai de ne l'être pas assez. Faisons un effort de plus, et nous reviendrons au bon sens. Les rationalistes tombent dans une singulière illusion. La distinction qu'ils font entre ma pensée et la chosQ à laquelle je pense est possible quand il s'agit d'un objet réel, que je puis en effet me représenter ou non tel qu'il est. Elle n'a plus de sens quand il s'agit d'un objet idéal, qui n'existe que dans ma pensée, qui est ma pensée même. Il n'y a rien qu soit le beau en soi, indépendamment de la conception que nous pouvons nous en faire ; et par conséquent il ne peut y avoir à priori ni vérité ni erreur dans cette conception. L'idée, une fois conçue, obligera; mais à priori rien ne m'obligeait à la concevoir d'une manière plutôt que de l'autre. Toutes les notions premières sont arbitraires. Toutes par conséquent se valent. La raison ne m'en impose aucune et n*a de préférence pour aucune. Qu'est-ce donc, encore une fois, quand je cherche à me définir exactement le beau, que cet objet idéal auquel il faut que je conforme ma pensée actuelle ? Ce n'est rien de transcendant; c'est, très simplement, le sens du mot de beauté, sens déterminé par l'usage, idée toute faite, traditionnelle, que je voudrais modifier le moins possible en la concevant
4 mon tour. Maintenant aussi je m'explique ce sentiment étraiige que j'éprouvais de chercher un concept qui certainement devait exister en moi de quelque manière puisque je le cïjorchais, mais en dehors de ma pensée consciente puisqu'il me fuyait encore. C'est le sentiment que nous éprouvons quand nous cherchons dans notre mémoire le sens d'un mot qui certainement nous est connu.
Ayant ainsi fait disparaître Tillusion rationaliste, il est devenu évident qu'on ne saurait tirer de la seule idée du beau une esthétique rationnelle. Faites disparaître de cette idée son contenu empirique, que vous restera-t-il? Plus de principes sur lesquels vous puissiez fonder un raisonnement quelconque, plus une notion définissable, plus d'évidences, plus rien. Toute base vous manque. Votre point de départ ne peut être qu'arbitraire. Quel que soit le principe sur lequel vous vous appuierez ou la définition que vous adopterez, si vous prétendez nous l'imposer par un raisonnement quelconque, votre raisonnement ne peut être qu'un cercle vicieux.
Il n'y aurait qu'un moyen d'établir une esthétique rationnelle qui fût vraiment à priori. Ce serait de la fonder résolument sur de simples postulats. « Partons, direz-vous, de tels ou Lets ppincipes, de telles ou telles définitions. Je ne prétends pas vous les imposer ; je tie vous demande de jes admettre qu'à titre de supposition. Si par beauté vous entendez avec moi telle chose, voici à quelles propositions nous arriverons logiquement. » Et toute la série des déductions va se dérouler. En fait, c'est ainsi que procèdent les sciences exactes. Pour trouver la certitude, elles rompent franchement avec l'expérience. Du premier coup elles se placent dans le pur à priori, c'est-à-dire dans le pur conditionnel : si telle chose est, nécessairement telle chose sera. On pourrait construire de la sorte une esthétique rationnelle ; on pourrait même en construire une infinité, en variant à plaisir les postulats. Ce serait un excellent exercice de logique, pour apprendre à suivre jusqu'au bout les conséquences d'une idée donnée. Mais que ferons-nous de tels
systèmes? Ils sont en Tair, ils ne tiennent à rien, ils ne. peuvent rien nous apprendre du monde réel. Votre beauté rationnelle, définie à priori, est-elle la beauté telle que je l'entends, celle que j'aime, celle qui répond à mes goûts, et que je vous demandais de m'indiquer ? Je n'en sais rien, vous n'en savez rien vous-même. Alors, à quoi bon vos théories ?
§ 2. — La thèse subjectiviste
Yoici ce qu'on nous objectera enfin, pour nous ôter à jamais toute velléité de recourir aux méthodes rationnelles, et pour trancher d'une manière définitive cet interminable débat. Nous nous acharnons à poursuivre, abstraction faite de notre goût, la beauté véritable. C'est le plus sûr moyen, nous dira-t-on, de ne jamais la trouver, car la beauté véritable est précisément ce qui répond à notre goût. Entre le plaisir esthétique et la beauté il y a un rapport si étroit, que l'un ne peut aller sans l'autre.
Quel est en effet ce rapport ? Le plaisir esthétique est-il quelque chose d'accidentel, qui viendrait s'ajouter par surcroît à la perception du beau ? Ou bien est-il la caractéristique même de la beauté? Plus précisément encore, les objets nous plaisent-ils parce qu'ils sont beaux, ou sont-ils beaux parce qu'ils nous plaisent ?
La question, au premier abord, ne semble qu'amusante dans sa subtilité. Pensons-y, nous reconnaîtrons qu'elle est très sérieuse, et nous mènera loin. Répondre dans un sens ou dans l'autre, c'est s'engager à fond ; c'est prendre parti entre l'école vraiment esthétique, qui donne en matière de goût et d'art la primauté au sentiment, et l'école rationaliste, qui voudrait subordonner le sentiment même à quelque principe supérieur ; car c'est justement sur cette question qu'elles se partagent.
Dire que les objets nous plaisent parce qu'ils sont beaux, c'est affirmer que la beauté se trouve dans les choses mêmes, comme une qualité réelle, indépendante du plaisir qu'elles
nous donnent et de la connaissance même que nous en prenons. Dès lors, les décisions du goût peuvent être justes ou fausses : il y a en esthétique une vérité objective à laquelle nous devons nous soumettre et que nous pouvons imposer. Le sentiment n'est plus juge. Les goûts individuels n'ont plus force de loi. Tous les problèmes relatifs à la beauté comportent une solution ra^tionnelle, précise, définitive.
Dire que les objets sont beaux parce qu'ils nous plaisent, c'est identifier le beau à Tagréable, et affirmer que la beauté n'est rien, .indépendamment de la propriété qu'ont les choses de charmer le goût. Voyons les conséquences !
Nous n'avons plus à juger du beau que par nos impressions. La (âclie du critique se trouve très simplifiée. Il n'a que faire d établir des théories générales, de donner à l'appui de ses opinions des raisons solides. C'est un dégustateur: il soumet chaque chose à l'épreuve de son goût, puis décide sans appel. On fera d'ailleurs de son opinion ce que l'on voudra.
Autre conséquence. Le goût est infaillible. Il pourra nous tromper si nous lui demandons de répondre à des questions qui ne sont pas de sa compétence, comme de savoir ce qui est moral, ce qui est digne de l'homme, ce qui est utile. Demandons-lui de nous indiquer ce qui est son véritable objet, la beauté, il nous la signalera avec une précision absolue, et nous n'aurons jamais à revenir sur ces indications sous prétexte qu'elles ne seraient pas en harmonie avec celles de la raison. Il est fâcheux que telle chose inutile, dangereuse, répréhensible réponde à notre goût ; il est fâcheux qu'elle soit belle. Mais allons-nous pour cela nier sa beauté? C'est pour nous un devoir de sincérité de maintenir quand même, envers et contre tout intérêt, notre jugement esthétique. Un chasseur, renversé par un tigre, au moment où l'animal bondissait sur lui, admirait sa splendide fourrure. Voilà lejugement de goût, se maintenant intact, en dépit de toutes les raisons qui tendraient à l'influencer.
Bien entendu, dans notre hypothèse, tous les goûts se valent. Tous ont le droit de s'affirmer. Quand tous ne seraient
pas absolument les mêmes, serait-ce un si grand mal ? La raison est intolérante, exclusive. Elle n'admet pas que deux hommes pensent différemment des mêmes choses. Au nom de son terrible principe d'identité, elle exige que toutes les intelligences se mettent absolument à Tunisson. L'idée que vous avez, si elle est différente de la mienne, la contredit ; vous ou moi nous avons tort, il faut que Tun des deux cède ; nous n'avons pas le droit de garder chacun notre opinion. Mais quand il ne s'agit que de sentiments et de préférences esthétiques, rien ne nous oblige à une telle uniformité. Rien de plus tolérant que le goût. Aucune raideur dans sa discipline. Le cas même où nous arriverions à juger différemment d'une même chose ne doit plus nous inquiéter. Vous déclarez parfaitement beau ce que je déclare exécrable :nous sommes dans le vrai, chacun à notre point de vue. Nous voulons nous assurer qu'un objet est réellement beau, c'est-à* dire conforme à nos goûts? Regardons-le! S'il nous fait plaisir à voir, la preuve sera faite. Pas d'erreur possible. Celui qui trouve qu'une chose est belle a forcément raison. Libre aux autres d'en juger différemment, si la chose ne leur produit pas le même effet. Et ils auront raison aussi. Je dis blanc, vous dites noir, nous sommes d'accord. Pour être opposés, ces jugements ne se contredisent pas. 11 n'y a aucune contradiction à ce qu'une même chose me plaise et vous déplaise, à ce qu'elle m'ait charmé hier et me laisse indifférent aujourd'hui, selon mes dispositions du moment. La question de savoir si nos jugements de goût s'accordent «ntre eux devient tout à fait insignifiante. Il suffît que chacun d'eux, au moment où nous le portons, traduise exactement notre impression actuelle ; car c'est à cela qu'il tend et c'est en cela que consiste sa vérité.. Dire qu'une chose est réellement belle, ou jolie, ou sublime, c'est dire que le sentiment qu'elle produit sur moi est bien celui du beau, du joli ou du sublime. Plaçons correctement, en ce qui nous concerne, ces épithètes, et ne nous inquiétons pas de ce qu'en pensent les autres. Les querelles d'école n'ont plus de >raison d'être. L'idée que la beauté est quelque chose de tout SouRiAU.— Beauté rationnelle. ^
subjectif nous impose, dans toutes les discussions d'art et de gûûl. une tolérance absolue, et mieux encore rend toute discussion superflue.
Or c'est à cette seconde thèse qu'il faut, semble-t-il, nous rangef. La contemplation de certains objets m'est agréable. Quund des objets me donnent ce plaisir, pour signifier qu'ils me le donnent, je dis qu'ils sont beaux. Le sont-ils vraiment ? Avons-nous raison de les juger tels? La question n'a pas de sens. Vous pouvez vous demander, avant de ravoir contemplée vous-même, si telle chose est belle ou non. Fuites-en Tépreuve, mettez-vous en sa présence, prenez conscience des sentiments qu'elle éveillera en vous, et vous saurez à quoi vous en tenir. -Quand nous respirons avec délice.^ le parfum d'une fleur, nous demandons-nous si elle sent vraiment bon? Nous aviserons-nous de consulter notre raii^t>ii pour savoir s'il est sage de lui trouver une senteur agréable? Elle me plaît, et je l'affirme, et je suis bien sûr, en l aflirmant, de ne pas me tromper. L'accord de l'objet avec mon goût une fois constata, je n'ai plus à me poser aucunt^ question au delà. Puisque la beauté est précisément ce qui répond à nos préférences, il serait absurde de chercher ce qui est vraiment beau, abstraction faite de ces préférences. Voilà le dernier coup porté à l'esthétique ratiour nelle : le problème qu'elle s'acharne à résoudre n'existe pas.
In de nos grands maîtres verriers, chercheur infatigable de fuîmes de beauté nouvelles, a, dit-on, dans ses ateliers, une salie mystérieuse, dont il n'a jamais entr'ouverl la porte qu*à i\ii rares initiés. C'est là qu il relègue les pièces manquùd'i qu'il n'a pas le courage de détruire : essais d'émaux colorés qui lui ont refusé la combinaison attendue, vases précieux qu'il avait taillés avec amour, sur lesquels il voyait déjà s'épanouir la fleur de songe, et qui sans cause visible, au dei [lier moment, par caprice du cristal rebelle, se sont féléî* sous sa main. Tout penseur a de même ses pièces nian |tiées, idées reconnues chimériques, systèmes merveilleux qui semblaient se composer d'eux mêmes quand brusquenieut s'y est produite la fatale fêlure. Lui non plus il
n'ose s*en séparer à tout jamais. Qui sait? Peut-être en pourrait-on faire encore quelque chose ! 11 les conserve au fond de son esprit, dans cette région obscure où nous cachons nos rêves déçus. C'est là, décidément, qu'il semblerait sage de remiser notre projet d'esthétique rationnelle.
§ 3. — Critique du subjectivisme
Cette fois Tinquiétude doit nous prendre. Tout cela seraitil vrai ? En essayant de juger du beau par raison, nous sommes-nous trompés d'instrument?
Nous reprendrons par ordre les objections, mais en commençant par les plus fortes, qui ont été exposées en defl'niep lieu. Cet ordre régressif s'impose. Il était naturel que Tattaque réservât pour nous porter le coup de grâce les arguments qu'elle estimait décisifs. 11 est naturel que nous les examinions d'abord dans notre défense.
Toute l'argumentation qui vient de nous être opposée s'appuie, en fin de compte, sur une conception particulière qu'on se fait de la beauté. Le beau peut-il vraiment être défini « ce qui est conforme à nos goûts personnels » ? Toute la question est là.
iVdoptez en elfet cette conception subjectiviste. Toutes les critiques qui nous ont été faites se trouvent justifiées. Nous ne pourrons plus employer, pour discerner le beau, de meilleur critérium que nos impressions. Retirant à la beauté toute valeur absolue, il est bien évident que nous ne pourrons plus lui appliquer les précisions du raisonnement. Mais si nous pouvons établir que cette définition est défectueuse, ou tout au moins qu'elle ne s'impose pas, que reste-t-il de toutes les critiques ? Notre effort doit donc porter avant tout sur cette définition. Elle est le brin de paille qui s'arrête au milieu du ruisseau : sur ce faible obstacle, les corps flottants viennent s'accumuler, formant bientôt un imposant barrage. Retirons cette paille, ce sera la débâcle. La masse désagrégée s'en ira à la dérive, et le ruisseau reprendra paîsiblement son cours*.
84 LEGITIMITE D£ L ESTHETIQUE RATIONNELLE
Précisons la théorie. En déclarant que la beauté n'est que la conformité de l'objet avec notre goût personnel, on pose toute une thèse. On veut dire que, cette conformité une fois constatée^ nous savons de la beauté tout ce que Ton en peut savoir. On affirme qu'en dehors de la pure et simple constatation de ce fait, tout ce que nous pourrions mettre dans nos jugements esthétiques serait illusoire. On écarte notamment ridée d'une vérité esthétique, indépendante de nos opinions personnelles, qui s'imposerait sous peine d'erreur à tous les esprits. Les jugements que je porte sur la beauté n'ont absor lument de valeur que pour moi. Telle est bien, ce me semble, la thèse subjectiviste. En tout cas, c'est à celle-là que je m'attaque.
La définition du beau qui vient d'être posée entraîne bien tQutes les conséquences que nous venons de dire. La thèse se tient, elle n'a rien de contradictoire. Mais s'impose-t-elle?
Voilà, nous dit-on, ce que c'est que la beauté : le simple accord des objets avec un goût. La beauté est bien quelque chose comme cela ; elle est au moins cela. Mais est-elle cela exactement ? Nous demandons qu'on y regarde de très près. Pu moment qu'il ne s'agit plus d'une de ces définitions courantes et qui n'engagent à rien, mais d'une, définition en forme, d'une définition limitative, à laquelle nous devrons nous tenir désormais et dont on s'autorisera pour établir des théories, alors sa parfaite justesse importe ; il faut que chaque terme en soit pesé ; nous ne pouvons plus nous contenter d'une formule approximative, énoncée à la légère.
Je demanderai donc pourquoi nous nous en tiendrions à cette définition, où la subjectivité est présentée comme un des caractères essentiels du beau. On ne songe évidemment pas à nous l'imposer à priori. De la part des adversaires de l'esthétique rationnelle, ce serait une prétention singulière. Il est tout aussi évident qu'on ne doit pas se croire autorisé à la porter arbitrairement, comme une simple définition verbale : on nous a trop bien montré la stérilité d'une pareille méthode. Il faut que l'on nous donne quelque bonne raison de l'adopter.
Mais je ne Vous oblige nullement à Tadopter, répliquera le subjectiviste. Je la prends pour mon compte, parce qu'elle rend exactement Tidée que je me fais du beau. Libre à vous d'en avoir une autre. Ma thèse même vous y autorise. Gardez vos idées sur la beauté et laissez -moi les miennes ! Pourquoi vous obstiner à vouloir que tout le monde s'en fasse la même opinion ? — Parce qu'il en est une sans doute qui est la mieux fondée. C'est sur celle-là que je voudrais faire l'accord. C'est au moins celle-là que j'entends adopter. Je veux discuter sérieusement la conception subjectiviste du beau. Je vous convie à l'examiner avec moi. Si vous voulez la conserver quand même, sans aucune raison, contre toute raison, votre position sans doute, comme celle du sceptique absolu, sera logiquement inexpugnable. Mais si vous n'avez aucun parti pris, si vous cherchez simplement, sans idée préconçue, quelle est la meilleure manière de concevoir le beau, vous allez, je l'espère, reconnaître avec moi que* la conception subjectiviste est la plus contraire au sens commun, la plus désavantageuse dans la pratique, et théoriquement la moins fondée de toutes. C'en est assez, je pense, pour que tout esprit sincère y renonce.
Constatons d'abord que ce n'est pas en ce sens que se prend couramment le mot de beauté. Selon le sens commun, la beauté serait plutôt quelque chose d'absolu, une qualité réelle des choses, distincte de l'opinion que je m'en fais et des sentiments qu'elle m'inspire. Cette croyance à l'objectivité du beau est un fait indéniable. Nous pouvons la retrouver dans presque tous nos sentiments esthétiques, qui impliquent à des degrés divers l'affirmation d'une valeur absolue des choses, et notamment dans le sentiment esthétique par excellence, dans le sentiment d'admiration.
En fait, on ne saurait le nier : tous, tant que nous sommes, nous dépassons à chaque instant le subjectivisme ; nous le nions dans chacun de nos jugements de goût. Toutes nos louanges, toutes nos critiques, toutes nos discussions sont fondées sur la supposition qu'il y a un goût juste et un goû^ faux, partant une vérité esthétique. Dès que deux personnel
échangent deux mots sur une question d'art, cette convention est entre elles. Tout ce qu'on a dit, écrit, pensé sur la beauté, depuis qu'on s'en occupe, est imprégné de rationalisme. Posez le subjectivisme, aucun de ces jugements n'a plus de valeur : tout est à refaire. Cette façon de condamner, de rejeter d*un mot tous les jugements objectifs que chaque jour nous portons sur la beauté est étrangement expéditive; c'est une bulle révolution. Peut-être hésitera-t-on, si l'on se rend compte de sa portée, à aller jusque-là.
En nous présentant sa définition, le subjectiviste n'a donc pas le droit de nous dire : « voilà ce qu'est le beau », comme s'il prenait le mot dans le même sens que nous et cherchait seulement à éclaircir l'idée un peu confuse que nous nous en faisons. Il doit se contenter de nous dire : c'est ainsi que je le conçois, La conception qu'il s'en fait est elle-même toute personnelle et vraiment subjective. Elle ne répond pas à l'usage. On a le droit de suivre le sens commun sans donner ses raisons ; quand on s'en écarte, il faut dire pourquoi. Si quelque chose doit être solidement raisonné, c'est un paradoxe. Monlrez-nous donc en quoi votre conception est supérieure aux idées courantes.
Trouverions-nous, dans la pratique, quelque avantage à Tadopter? Est-elle mieux fondée en théorie?
Pratiquement, il faut bien reconnaître que son adoption entraînerait des conséquences fâcheuses.
Adhérer à La conception subjectiviste du beau, c'est renoncer au désir et à l'espoir de s'entendre sur les questions d'art et de goût; c'est s'enfermer décidément en soi-même. Nous garderons pour nous nos opinions : à quoi bon les répandre et les soutenir, si elles n'ont de valeur que pour nous? JNou^ garderons pour nous nos sentiments : que nous servirait de les échanger, si nous ne tenons pas à les mettre d'accord? Feu m'importe que vous éprouviez ceci ou cela, et peu vous importe que j'en sois informé. J'estime que l'adoption courante de la thèse subjectiviste tendrait à laisser tomber rapidement, comme illogique, toute discussion et même toute conversation sur les choses de l'art.
En adoplant cette attitude réservée à l'égard du beau, on espère au moins faire disparaître le souci de déterminer la véritable beauté, Tangoisse que nous éprouvons à la pensée de l'avoir méconnue, les âpres discussions que soulèvent les questions d'art et de goût. Renoncez, nous dit-on, à trouver une vérité qui s'impose à tous ; appliquez- vous à concevoir le beau de telle manière, qu'à son sujet les opinions les plus diverses soient conciliables et également admissibles, alors vous aurez la tolérance et la paix, et vous serez libre de savourer chacun de votre côté la beauté vers laquelle vous porteront vos goûts personnels.
Mais est-il vraiment désirable que nous perdions ces inquiétudes? Elles stimulent le sentiment esthétique. Elles le font vivre. Quand je me sentirai libre, parfaitement libre d'avoir telle opinion qu'il me plaira, ne me sera-t-il pas indifférent d'avoir l'une ou l'autre, et même d'en avoir une quelconque ? Le subjectivisme est pour la critique un mol oreiller, mais où elle s'endort.
Est-il désirable que ces discussions passionnées prennent fin? 11 est rare qu'elles aillent trop loin. Dans leurs plus grandes violences elles sont inoffensives après tout. Au fond elles témoignent du désir d'arriver à une entente, d'une secrète sympathie. Les conflits sont fâcheux sans doute ,'^mais il y a quelque chose de pire, c'est de s'ignorer l'un l'autre, de s'enfoncer chacun dans son opinion, de renoncer à se jamais convaincre. Peut-on rien imaginer de plus froid, et une plus complète rupture entre deux esprits?
On sait quelle est la valeur sociale du sentiment esthétique, quel lien de sympathie il établit entre les âmes, et comme il est exalté par la conscience que nous avons de cette harmonie morale. Nous n'admirons vraiment que ce que nous pouvons admirer en commun. En disant qu'une chose est belle, nous convions tous les hommes à la contempler avec nous, nous affirmons qu'eux aussi en seront charmés. De quel droit, à quoi bon réagir contre cette tendance que nous avons à solidariser nos sentiments esthétiques? Ne vaudrait-il pas mieux l'accentuer encore, la rendre plus impérieuse par la
définition même que nous donnerons de la beauté ? Définir le beau, ce n'est pas simplement préciser le sens d'un mot, éclaircir une idée. C'est proposer un idéal. C'est dire ce que nous devrions aimer et admirer. Comparez, au point de vue de la sociabilité, les deux conceptions du beau, celle que s'en fait l'esthétique rationnelle, et celle que nous propose la théorie subjectiviste ! La beauté, dira le subjectivisme, c'est ce qui me plaît à moi. Que cela vous plaise ou non, peu importe/ gardons chacun notre goût! Par beauté, dira l'esthétique rationnelle, nous entendons, non pas ce qui est conforme à notre goût personnel, mais ce qui répond aux goûts les plus raisonnables, aux goûts de l'homme sain, normal et pleinement développé ; ce que nous devrions tous aimer et admirer ; ce qui nous unit dans le meilleur de nous-mêmes. Pour qui jugerait sans parti pris, cette seconde conception apparaîtrait comme autrement sociable, généreuse, élevée. A force de raffinement, le subjectivisme arrive à nous proposer un idéal de beauté sensiblement inférieur à celui que s'en fait le sens commun lui-même.
Je conçois que parfois on se laisse aller, dans un moment de découragement, au subjectivisme. La vérité est si difficile à saisir ! Dans l'effort que nous faisons pour l'étreindre, elle filtre et se dissout comme une poignée de sable aride entre lés doigts. De dépit on serait tenté de rejeter le peu qu'on en tient. « J'y renonce, tout cela est subjectif! » Ainsi Ton sera subjectiviste par boutades. Mais le serait-on sérieusement?. Accepterait-on le système à fond, avec toutes ses conséquences logiques? Le subjectivisme n'est pas une théorie que nous puissions admettre de gaîté de cœur, par dilettantisme . C'est une théorie antisociale, déprimante, décou^ rageante, à laquelle on ne devrait se rendre qu'à la dernière extrémité, quand on y serait absolument contraint. Il y a une beauté objective ! Nous devrions nous cramponner en quelque sorte à cette conviction, ne la lâcher qu'à notre corps défendant. Pour nous en détacher, il faudrait nous présenter des arguments théoriques irrésistibles. Ces arguments, je les cherche en vain. Qui nous empêche en eflfet de
croire à une vérité esthétique, s'imposant à tous les esprits?
Chacun, dit-on, se fait de la beauté ses idées particulières. Nous arrivons pourtant à nous entendre à peu près sur le sens du mot. Rassurons-nous, nous n'avons pas à craindre d'être trop originaux dans nos conceptions. Notre défaut serait plutôt de les couler trop souvent dans le même moule.
Pas d'impératif esthétique qui s'impose ? — Chacun de nous au contraire, appréciant la beauté d'une chose, a la conviction irrésistible qu'il doit y avoir une certaine façon d'en juger qui est la vraie. C'est celle-là que nous cherchons ; et dans certains cas, nous sommes bien certains de l'avoir trouvée. Soient ces propositions : « Un chat net et bien portant est plus beau qu'un chat galeux — Un oiseau-mouche est plus joli qu'une limace — Il y a plus d'art dans la Vénus de Milo que dans une poupée de coiffeur — 11 ne faut pas mettre le Val d'Andorre au-dessus des M aîlr es-chanteur s. » Ne sontelles pas comiques à force d'évidence ? Je défie bien le subjectiviste le plus convaincu de mettre en doute leur justesse. Essayez de les retourner, elles vous résisteront, leur contraire étant une absurdité. On pourrait ainsi établir un certain nombre de propositions qui non seulement seraient admises de tous, mais encore se présenteraient à chacun avec un caractère de véritable obligation : ce seraient des axiomes de goût, des vérités impératives. ♦
En cas de divergence d'opinion, il est impossible de savoir qui a raison et qui a tort? — Dans certains cas peut-être, et notamment dans ceux où les deux interlocuteurs n'invoquent que des raisons de sentiment. Mais s'il s'agit d'opinions délibérées, réfléchies, on peut peser les raisons alléguées de part et d'autre. On tiendra compte aussi, à défaut d'autre critérium, de la compétence de chacun. Dans une discussion d'art qui mettrait aux prises un artiste, un amateur et un profane, nous donnerons plutôt raison à l'artiste. Si je trouve superbe un cheval et qu'un éleveur le regarde avec dédain, je supposerai que la bête a quelque tare qui saute aux yeux du'professionnel, et du coup mon admiration baissera.
Mais il est temps, nous dira-ton enfin, de rele^^er cette
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discussion, qui s'attarde à des détails mesquins. Que parlezvous d'objectivité? Notre esprit ne peut, sortir de lui-même pour aller au dehors s'informer de ce qu'est la réalité en soi. Chacun de nous ne connaît des choses dites externes que la représentation qu'il s'en fait. Ce ne sont pas seulement^ les grands bœufs couchés dans l'herbe qui suivent, de leur œil contemplatif, « ce songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais ». Il en est de même de tout être pensant. Nous aussi nous vivons renfermés à tout jamais dans notre rêve. Chaque Moi est un monde isolé, une monade close qui n'a pas de fenêtres sur le dehors. Toute connaissance est subjective. La vérité esthétique, à laquelle vous vous obstinez à croire, s'évanouit dans l'universelle vanité du tout.
Allons-nous être obligés de porter la discussion sur le terrain de la métaphysique? Nous le ferions s'il le fallait. Nous prenons l'esthétique au sérieux. Nous nous attendons à ce qu elle nous oblige à poser de graves problèmes, il se Lrouviï pourtant que nous pouvons écarter l'objection sans discuLer au fond l'idéalisme. Nous allons voir que cette hypolliêse métaphysique, fût-elle établie, ne prouverait rien contre la vérité esthétique.
Admettons que tout soit idéal. Quand on s'efforce d'entrer dans rUypothèse idéaliste, au moment où l'on va êlre tenté de l'admettre, on éprouve comme une angoisse. Me voici en contemplation devant quelque spectacle de la nature. Tout ce que je crois voir devant moi, ces champs, ces prairies, ces bois, les nobles ondulations de ces collines, la plaine au loin bleuissante, tout cela n'est-il donc qu'hallucination, fantasmagorie ? Ce monde qui me semble si beau n'est-il qu'un rêve? A cette pensée, il semble que la réalité vacille, et que le monde va s'éclipser. Un peu de réflexion nous rassurera. lîB te que les choses sont idéales, il ne s'ensuit pas qu'elles n*onL qu'une existence illusoire et précaire. Que le monde ait sa réalité en nous ou en dehors de nous, qu'il soit perçu ou seulement conçu, il existe ; il garde ses lois, il garde sa cohé- ' rence, il garde sa solidité. Il reste tel que l'expérience nous Ta toujours montré. Tous les rapports se maintiennent dans
cette transposition totale. Qu'importe surtout à sa valeur esthétique le mode d'existence que nous lui attribuerons? Il ne doit pas nous en coûter d'attribuer de la beauté à de simples états de conscience. Nous le faisons couramment. Qu'admirons -nous dans un splendide poème, dans une sublime symphonie? Rien que de psychique. Ce qui nous donne cette impression de splendeur ou de sublimité, ce ne sont évidemment pas ces caractères tracés sur le papier, ce ne sont pas ces instruments qui vibrent, ou ces ondes sonores qui se croisent dans Tair. C'est quelque chose de tout intime; ce sont des images intérieures, des sentiments, des émotions profondes ; c'est vraiment un état d'âme. Adoptez l'hypothèse idéaliste, il en est de même de tous les objets possibles.. C'est en nous-mêmes que nous les contemplerons et que nous les admirerons. Qu'y perdrons-nous? Quand lunivers n'existerait que dans notre esprit, quand il ne serait qu'un rêve, en sera-t-il moins beau? Tous les jugements esthétiques, dans cette hypothèse, garderont leur valeur. De l'idéalisme absolu, on ne saurait tirer aucune conclusion sceptique. Le système entier de notre connaissance se trouvera déplacé sans subir aucune perturbation interne. La science du beau se trouvera porter sur un objet idéal, comme toute science humaine; elle sera par conséquent valable au même titre ; nous n'en demandons pas davantage. — Mais aucune connaissance n'a plus de valeur! — Pourquoi cela? C'est dans cette hypothèse au contraire que la connaissance devient le plus facile à justifier. Les choses n'existant que dans notre pensée et pour notre pensée, ne peuvent manquer de correspondre à l'idée que nous nous en faisons; plus d'intermédiaire entre elles et nous; nous sommes bien sûrs de les connaître telles qu'elles sont. La seule chose qui devienne un peu difficile à expliquer, c'est l'erreur, qui se résoud en un désaccord de la pensée avec elle-même.
Loin de regarder les idéalistes comme des adversaires de notre doctrine, nous les considérerons plutôt comme des alliés. Ce système, qui fait des choses une création de la
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pensée, ei du monde une œuvre d'art, ne peut que développer en nous, par sa grandeur et par son caractère éminemment poétique, le sentiment du beau ; il nous rappelle qu'il y a d'autres réalités que celles qui se voient et se touchent ; il donne tout son prix à l'idéal ; et j'estime que nul système ne s'accorde mieux que celui-là avec l'esthétique rationnelle.
Mais vous éludez, me dira-t-on, la véritable difficulté. Ce qu'il y a d*inquiélant dans l'hypothèse idéaliste, ce n'est pas que notre esprit perde contact avec les choses, c'est qu'il perde contact avec les autres esprits. Dès lors, qui peut lui garantir qu'il est d'accord avec eux? Dans l'hypothèse d'une réalité matérielle, hypothèse admise par le sens commun, l'accord nous est garanti par la présence de l'objet dont nous prenons en même temps connaissance. Mais si cet objet, que je crois voir, n'existe que dans mon esprit, qui me garantit que vous avez en ce moment la même vision ? Chacun de nous se faisant du monde sa représentation particulière, vit isolé en soi. De l'idéalisme vous devez passer forcément au subjectivisme absolu ^
La conséquence ne s'impose pas. Rien ne nous garantit sans doute que tous les hommes aient absolument du monde la même représentation; mais nous avons toutes raisons de croire que les différences ne sont pas très grandes. Ne sommes-nous pas constitués à peu près de même ? Ne parlons-nous pas des mêmes choses à peu près dans les
1. Le mot de subjectif s'est pris et se prend couramment en deux sens, l'un assez large, l'autre très étroit. De là des équivoques. Quand on dit que les jugements que nous portons sur la beauté sont subjectifs, ou bien Ton veut dire qu'ils n'ont de valeur que pour nous autres hommes et les êtres mentalement constitués à notre manière ; en ce cas, le sujet auquel on les rapporte, c'est nous. — Ou bien l'on veut dire qu'ils sont vraiment tout personnels, en sorte que l'idée que chaque homme se fait de la beauté des choses serait relative à son tempérament propre, à ses habitudes mentales individuelles, et n'aurait de valeur que pour lui-même : en ce cas, le sujet auquel on les rapporte, c'est vraiment notre moi.
Entendu dans le premier sens, le subjectivisme n'est autre chose que l'idéalisme, et laisse à la connaissance toute sa valeur. Entendu dans le deuxième sens, il se confond avec le scepticisme. Cette distinction étant posée, mes conclusions seront fermes. J'admets le subjectivisme esthétique au sens large, je le repousse au sens étroit.
mêmes termes ? Sur bien des questions tous les esprits sont d'accord. Dans la pratique de la vie, nous ne nous inquiétons pas de rhypothèse subjectiviste ; nous adoptons franchement l'hypothèse opposée ; nous agissons, raisonnons comme si nous vivions tous dans le même monde ; et jusqu'ici rien n'est venu démentir cette supposition. Dans la pratique des sciences, le subjectivisme ne nous arrête pas davantage; la science va de l'avant, estimant que les vérités démontrées pour un esprit sont valables pour tous. Pourquoi l'esthétique serait-elle plus timorée et n'adopterait-elle pas résolument le même postulat?
Certes nous ne nions pas qu'il y ait des beautés subjectives. Certaines choses ne sont belles que parce que nous ne les voyons pas telles qu'elles sont. Celle charmante étoile, qui nous apparaît comme un point lumineux, à moindre distance serait un épouvantable brasier. « De même que s'évanouissent, vus au microscope, le velouté de la fleur et l'éclat de l'aile du papillon, pour faire place à une surface rugueuse et à une poussière terne, de même, devant notre œil grossissant, s'évanouirait cette riche diversité de qualités qui est la parure de la nature. Le monde serait pour ainsi dire dépouillé de ses qualités, et nous ne verrions plus que des atomes accomplissant dans le vide uniforme leurs monotones évolutions *. » Supposez que la structure de notre œil soit changée, nous verrions apparaître dans le monde un autre ordre de beautés. La beauté de grandeur est relative à notre taille, la beauté de puissance à notre force. Il est des choses qui nous charment sans que pous sachions pourquoi, simplement parce que nous sommes ainsi faits qu'elles nous plaisent, et sans que nous en affirmions rien d'autre en les trouvant belles que leur charme même. Il en est encore qui prennent à nos yeux, par suite de circonstances tout accidentelles, un attrait tout particulier ; elles évoquent dans notre esprit des souvenirs personnels, qui nous les rendent douces à voir ; il se trouve que nous