CONDITIONS REQUISES D UNE DÉFINITION DU BEAU
OU dégradées ; nous la suivrons jusque dans ses dernières altérations, comme Toreille suit à travers les variations les plus fantasques un thème musical qui lui a été présenté ^'abord dans sa forme intégrale.
' Cette marche s'impose. Elle s'impose même avec tant d'évidence que j'eusse cru superflu de la recommander, s'il ne se trouvait justement que l'on a en ce moment une tendance à suivre plutôt la marche inverse. Les plus récentes -recherches de Testhétique sont d'ordre scientifique; elles portent sur révolution de la beauté dans la nature, sur la genèse du sentiment du beau, sur son déterminisme. Or de telles recherches ont pour naturel efifet d'attirer spécialement notre attention sur les formes inférieures de la beauté et du sentiment esthétique. Au point de vue de l'évolution, ces formes sont les plus intéressantes de toutes. Elles se prêtent mieux que toute autre à l'observation et à Texpérimentation. -11 serait trop difficile de mettre en expérience les sentiments très complexes que nous font éprouver les chefs-d'œuvre de l'art ou les beautés concrètes de la nature. On étudiera donc de préférence l'efifet produit par des excitations plus simples, telles qu'une impression lumineuse ou sonore, ou bien une combinaison de lignes très élémentaire. On laissera de côté l'admiration, l'enthousiasme, le sentiment du sublime, ces magnifiques états de conscience si riches en idées et en émotions de tout genre ; au lieu de cela, on opérera sur des états de conscience réduits, appauvris, d'où presque tout élément intellectuel ou moral aura été éliminé, sur de simples sensations plus ou moins agréables. De ces sensations mêmes on étudiera surtout les conditions physiologiques. Pour expliquer par exemple l'eflfet que produisent les lignes gracieuses, on nous parlera de la tendance qu'a notre œil à se mouvoir de telle ou telle manière dans son orbite. Pour nous rendre compte de la préférence que nous avons pour certaines couleurs, on évaluera leur puissance de stimulation, ou la rapidité plus ou moins grande avec laquelle elles épuisent la rétine. On a parfaitement le droit de procéder ainsi. Il fallait commencer par là pour assurer les bases de la
science. En se restreignant d'abord à l'étude de ces phénomènes relativement simples, en se soumettant à l'austère discipline de la physiologie, l'esthétique expérimentale aura pris des habitudes de précision qu'elle conservera. Quand elle se sentira afifermie dans ses méthodes, elle pourra élargir son enquête et aborder l'étude des éléments supérieurs de la beauté. Mais voici le danger : c'est de nous faire perdre de vue ces éléments, et de nous inciter à concevoir toute beauté sur le type de la beauté inférieure que l'on a exclusivement considérée. Ayant trouvé par exemple que la valeur esthétique de certaines couleurs, de certaines combinaisons sonores est due principalement à leur attrait, on sera porté à inférer que tous nos jugements de goût sont déterminés par des raisons de même ordre, et l'on finira par identifier beauté et agrément. Gardons-nous de ces habitudes d'esprit prises à l'école de l'esthétique expérimentale. Notre but est tout différent. Nous faisons de l'esthétique rationnelle. Nous voulons achever l'éducation de notre goût. Nous cherchons ce qui est beau, non pas au sens rudimentaire, mais bien au sens complet, au sens le plus élevé du mot. Pour nous en faire une idée, nous devons aller droit aux beautés supérieures.
Nous voulons donc, d'une part, que notre définition du beau réponde à l'idée que l'on s'en fait le plus communément; d'autre part, qu'elle s'applique surtout aux beautés que l'on s'accorde à regarder comme supérieures. Nous n'avons d'ailleurs pas à craindre une sorte d'incompatibilité entre ces deux exigences, le sens commun étant le premier à se définir à lui-même la beauté d'après des exemples typiques, et ne pouvant manquer d'être plus fortement impressionné par les cas les plus remarquables. Tout au plus auronsnous sans doute à relever un peu cette idée commune pour la mettre au niveau voulu, quand nous l'appliquerons méthodiquement aux beautés éminentes.
Ceci posé, je donne immédiatement la formule qui me semble répondre le mieux à cette double condition, et dont j'entends faire le point de départ de mon esthétique rationnelle ; La beauté, c'est V évidente perfection.