CONDITIONS REQUISES DUNE DEFINITION DU BEAU
adopterons ne détourné pas trop le mot de beauté de sa signification la plus usuelle. Ce mot évoque dans l'esprit de tous certaines idées : il y aurait inconvénient à lui en faire désigner d'autres, de telle façon qu'il ait pour les théoriciens un sens technique tout différent de son acception vulgaire. En se disant ainsi une terminologie spéciale, Testhétique tendrait à se renfermer en elle-même et ne s'adresserait plus qu'à des initiés, quand nous souhaitons au contraire qu'elle se fasse sociable et agisse sur l'opinion. Je veux résoudre les problèmes dans les termes où ils se posent. Je cherche ce qui est vraiment beau, au sens où tout le monde entend ce mot^ et non ce qui répond à ma façon spéciale de concevoir la beauté. On sait aussi à quelles équivoques prêtent ces définitions verbales qui détournent arbitrairement un mot de sa signification courante. Il y a chance enfin pour que l'idée vulgaire de beauté, telle qu'elle s'est formée spontanément dans l'esprit humain au courant d'innombrables expériences et au contact direct des objets, ait plus de valeur qu'un concept artificiel, élaboré à froid par un théoricien en quelques heures de réflexion abstraite. Elle sera selon toute probabilité, je ne dis pas plus juste, car encore une fois il ne Saurait être ici question de vérité, mais plus riche, pliis pleine, plus féconde. Définir une idée, c'est la restreindre. Cette opération peut être nécessaire pour mettre en évidence l'essentiel, le significatif. Elle appauvrit forcément l'idée. Elle en fait disparaître un certain nombre d'éléments accessoires, de suggestions secondaires qui entraient dans sa compréhension. Considérez en effet ce qui se passe dans notre esprit quand nous essayons de nous définir la beauté. Le beau, dirons-nous, c'est ceci ou cela : le beau, c'est l'harmonie ; le beau, c'est ce qui nous plaît à voir, ou telle autre formule. Entre les deux termes que l'on prétend identifier, y a-t-il vraiment équation ? Nullement. Quand je prononce ce premier mot, le beau, je le prends au sens usuel, avec la capacité qu'il a de s'appliquer à d'innombrables objets qu'il tend à me rappeler, avec sa puissance indéfinie de suggestion. Mais aussitôt, et
lOi DETEIÎMINATION DE l'iDÉE DU BEAU
à TinstàDt même ou je ridêntifîe au terme par lequel je veux le définir, sa signification se restreint, perdant en richesse ce qu'elle gagne en précision. Il importerait donc de ne jamais perdre de vue cette signification première, d*y revenir le plus souvent possible, pour ne pas laisser notre .notion du beau s'appauvrir dans de sèches définitions, ou s*altérer dans des formules défectueuses. Nous n'aurons paà, bien entendu^ le respect superstitieux du sens commun ; nous .ne nous interdirons pas de retoucher et remanier l'idée vulgaire de beauté. Mais nous ne le ferons pas sans raison jBérieuse. Cette notion commune sera la première mise de fond de notre esthétique, la matière déjà ouvrée que nous achèverons d'élaborer.
Il conviendra encore que notre formule s'applique surtout aux objets qui nous donnent au plus haut degré et de la -manière laplus caractéristique l'impression de beauté. Un'est pas vraisemblable en efifet que nous puissions trouver une définition quelconque qui soit également valable pour tous les cas. La meilleure sera celle qui se vérifiera surtout sur ces exemples typiques. Admettons qu'elle soit difficile à maintenir dans certains cas douteux, où notre goût hésite à se prononcer, où nous n'admirons qu'avec réserve, où nous ne savons pas au juste si l'objet nous paraît beau ou non. Cette difficulté même prouverait en sa faveur. Il est trop naturel que nous ayons peine à retrouver dans ces beautés indécises et suspectes les traits essentiels de notre définition. Supposez au contraire que notre formule, pleinement vérifiable sur des objets de médiocre valeur esthétique, ne s'applique plus aussi bien à des objets que nous-mêmes estimons de valeur supérieure : elle se trouverait par là condamnée. Allons donc du supérieur à l'inférieur. Faisons-nous une idée du beau d'après ce que nous pouvons voir ou imaginer de plus beau au monde, d'après quelque objet qui éveille en nous dans toute son intensité et toute sa pureté le sentiment esthéti- • que ; ayant ainsi constaté ce qu'est la beauté dans sa plénitude, nous serons plus capables de la reconnaître quapd nous l'observerons dans ses formes restreintes, rudimentaires