ACTE III
Personnages: Léonie Verchelden, Mina du Barrès, Isabelle, Jeannine, Zita, Gethren Müller et Véronique.
Quand le rideau se lève, Léonie est assise dans un fauteuil, eniourée de coussins et de chéles. Elle est pâle et a l'air d’une convalescente. Debout auprès d’élle est Mina.
(Léonie)—Pendant combien de temps aije été malade, Mina? Pendant assez longtemps, j'en suis sûre, car je suis encore bien faible.
(Mina) —Tu as été malade trois semaines, Léonie.
(Léonie)—Trois semaines!..Et vous m'’avez soignée, sans me quitter un instant, toi et Véroniquel! (elle jette un regard par-dessus son épaule) Chux! Ecoute! entends-tu quelque
chose?
(Mina) (écoutant) —Non, je n’ai rien entendu.—Qu'as-tu donc cru entendre?
(Léonie)—J'ai cru entendre quelqu'un se plaindre. . .On eut dit la voix d’une enfont. (Mina) —C’est l'heure de la potion calmante, chère Léonie. (Elle verse du liquide dans
un verre et le fait boire à Léonie, puis elle s'assied auprès de la malade)
(Léonie)—Dis donc, c’est une inflammation du cerveau que j'ai eue? (Mina fait un signe affirmatif) J'ai dû avoir beaucoup de fièvre
.et...le délire. ..?
(Mina) —Nécessairement! Mais, parlons d'autre chose, veux-tu ?
(Léonie) —De quoi parlais-je dans mes accès de élire?
(Mina)—Toujours de la même chose...
Tu te souviens aue ta es tombée malade durant la nuit de cette affreuse tempête?’ Le froid intense qu’il faisait et la neige opaque qui tombait t'ont laissé une singulière impression Dans tes accès de délire, tu parlais sans cesse de sauver la vie de quelqu'un: Toute cette neige!” répétais-tu... “Toute cette neige!... Jamais je n'y parviendrai ! !”
(Léonie) —O mon Dieu! Et que disais-je encore”?
(Mina) l'air embarrassé) —Mais c’est tout, je crois... Est-ce qu’on doit prêter attention au habil constant d’une personne avant le délire de la fièvre ?
(Léonie) —J'insiste, Mina, (voir agitée) que disais-je encore?
(Mina) —Seigneur, Téonie, c'était si...
lugubre. ..je n'aime pas à le répéter. . * Mais, Puisque tu insistes et que je ne dois pas te contrarier, voici : Souvent, tu regardais tes mains et tu murmurais: “Heureusement, elles sont noires; on n'y Peut apercevoir les taches de sang | éd
(Léonie) (l'air effrayé) —Je disais cela |. : (Mina fait un signe affirmatif) Comme tu devais être effrayée|
(Mina) —Effrayée?. - + Oui, je l’étais, mais pas dans le sens que tu crois. . .J’avris peur de le voir mourir. . . V. éronique, par exemple, m'’effrayait bien un p ses et ses presque continuels monologues.
(Mina) —Vrai, Léonie, je crois que Véronique commence à radoter un tant soit peu...
Bien des fois, en Passant près de sa chambre, j'ai cru l’entendre Marmoter toute seule. . Un soir que je ne trouvais pas la clef du cabinet à remèdes; je me rendis à la chambre de Véroni-
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que. La vieille servante ne m'’entendit pas frapper à sa porte, mais moi, je l’enterdis.
Elle parlait, elle parlait. . .Ce qu’elle disait, je ne pus le comprendre, car elle moriologuait en une langue étrangère. Je frappai de nouveau et, cette fois, elle entendit, car après une hésitation, quelques chuchottements, elle vint ouvrir... Quelle fut ma surprise de constater qu’elle était seule dans sa chambre! . Penses-tu, Léonie, que Véronique (riant) commence à jouer du violon? (on frappe) Entrez!
(Isabelle, Jeannine et Rita arrivent eur la scène)
(Jeannine) —O Léonie, que je suis contente de te savoir en voie de guérison |
(Isabelle) —Nous sommes venues nous informer de toi tous les jours et, quoique nous ne pouvions te voir...
(Zita) —Mina montait la garde et (riant) malheur à qui eût osé essayer de franchir le seuil de ta chambre!
(Mina) —Ordre du médecin |
(Isabelle) —Léonie, combien nous sympathisons avec toi! Nous avons appris le naufrage de “La Tempête”...
mo ra ane
(Jeannine)-—Mais si tu ne nous avais pas dit que ta pauvre maman voyageait à bord de “La Tempête”, nous n’aurions jamais su à quoi nous en tenir...Vainement j'ai cherché le nom de Mme Verchelden parmi les passagers.
(Mina)—Tu as mal lu, Jeannine.
(Zita) —Dans quel journal as-tu vu le nom de Mme Verchelden, Mina?
(Mina) (l'air embarrassé)—Je me suis trompée,
(Isabelle) —Tu t'es trompée en effet, car chose singulière, il v avait peu de Belges ou de Français à bord de “La Tempête”,
(Zita) —On n’y voyait que des noms allemands ou russes.
(Léonie)—Hélas! ce n’est que trop vrai, ma mère a péri dans le naufrage de “La Tempête”!
(Jeannine) —Pauvre Léonie! Cette triste nouvelle et le froid que tu as dû prendre en revenant du théâtre le soir de cette affreuse tempête, ont fait que tu es tombée malade cette nuitlà même,
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(Zita) —Longtemps on se souviendra de cette tempête!...Et quel froid il faisait aussi! .. . Que de catastrophes cette nuit-là!
(Iscbelle) —Plusieurs pertes de vie... c’était surtout triste pour cette petite. ..venant on ne sait d'où...
(Léonie) l'air exité)—Une enfant ”—KElle a été trouvée morte, gelée à mort sans doute?...
(Zita) —Oui, gelée à murt, pauvre petite innocente !
(Léorie)-—Mon Dieu, ayez pitié !!
(Mina) (à Jeannine, Isabelle ct Zita et désignant Léonie)—I1 ne faut pas l’agiter ainsi. (à part) Une rechute serait fatale. .. du moins jour sa raison
(Zita) (se levant) —Au revoir, Léonie...
Nous avons une autre visite à faire.
(Léonie)—Vous reviendrez demain”
(Ensemble) —Oui, oui, demain. (Elles sortent)
(Léonie) (à Mina) —O Mina, n'est-ce pas tragique ce qu'on a raconté à propos de cette enfant?...Jeter dehors une chétive créature par un temps pareil...
(Mina) —Mais personne n’aura jeté cette enfant dehors, Léonie; c’est un accident tou simplement, un triste accident. L'enfant aura perdu son chemin et aura péri dans la neige...
Nos amies auraient bien dû se tairel
(Léonie)—Ecoute, je vais tout te raconter.
C’est le récit d’un crime...A mon retour du théâtre, cette nuit de tempête, j'ai trouvé, couchée sur ce canagé, une enfant de quatre ou cinq ans.
(Mina) —Hein! Une enfant?
(Léonie)—Oui, une enfant. Comment était-elle entrée ici?...je ne le compris pas tout d’abord, mais je sais que Véronique oublie souvent de fermer la porte à clef... La petite, conduite par quelqu’un, evidemment, avait pénétré ici... Elle s'était endormie... C’était une mignonne petite créature blonde, aux grands yeux bleus, doux et riants à la fois... Tu sais si j'aime les enfants!... Je me dis que cette enfant m'était arrivée tout droit du ciel et je résolus de l’adopter... En français, je lui demandai son nom ; clle ne comprit pas, je le lui demandai en anglais, elle ne comprit pas... C’est alors que Véronique lui fit la même question en allemand:
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“Gethren Müller, ” répondit-elle.
(Mina) —Gethren Müller! L'enfant de tor:
beau-père! !
(Léonie)—Cui, l'enfant de mon beau-père.
Elle a dû être sauvée du naufrage; c'était un legs de ma mère... Cepandant, (se levant en chancelant) je la fis jeter dehors.
(Mina)—Dans cette affreuse tempête. ..
et le thermomètre à 40 sous zéro!...Mais, c’est un meurtre que tu as commis là!
(Léonie)—Je sais... Sans doute; j'étais déjà malade en ce moment et pas tout à fait responsable de mes actes.
(Mina) —Mais, Véronique? Véronique qui a un véritable culte pour les enfants!
(Léonie) — Véronique a protesté, mais je l'ai obligée de m’obéir. Afin d’être sûre qu’elle m'obéirait, je l’ai accompagnée dehors... Hous avons conduit Gethren Müller sur la :oute et l'avons la'ssée 1à. -. À la course ensuite, nous sommes revenues à la maison afin de ne pas l’entendre nous appele: en pleurant. .... Car elle pleurait, la pauvre petite victime: “J'ai peur! J’ai peur!” disait-elle, en allemand.
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(Mina)—Il ne m’appartient pas de te juger, Léonie, mais que Dieu aïe pitié detoi!!... Je suis surprise d’une chose, c’est que Véronique qui aime tant les petits, aie consenti à t’obéir... L’obéissance ne saurait aller jusqu’au crime.
(Léonie)—Pauvre vieille Véronique, le remords finira par lui faire perdre la raison probablement... Quant à moi, hélas, il eût mieux valu que je ne revinsse jamais à la conscience des choses. ..Jämais je n’oublierai, jamais!
(elle pleure)
(Mina) —Maintenant, Léonie, il faut que tu essaies de dormir un peu. J’ai une lettre à écrire et Véronique me remplacera auprès de toi ; je vais l’appeler.
(Léonie)—Ah! Mina, tu songes à me quitter, n'est-ce pas?
(Mina) —Non, certes!—je reviendrai tout à l’heure. (Elle pose son doigt sur un timbre et Véronique arrive sur la scène)à Véronique) Restez ici, jusqu’à mon retour. (elie sort)
(Véronique) s’inclinant)—Bien, mademoiselle. (à Léonie) Chère Mlle Léonie, combien je suis heureuse de vous savoir mieux enfin |
(à part) après avoir perdu la raison.
(Véronique) —Non, non, ne dites pas cela!
. Si vous saviez les jours et les nuits que nous avons passés à votre chevet, Mlle du Barrès et moi, anxieuses, inquiètes. .. Si vous êtes encore
souffrante, pourquoi ne le dites-vous pas?.. Un médecin...
(Léonie)—Je souffre et je souffrirai toujours de cetie maiadie contre laquelle le mécecin ne peut rien; cette maladie, hélas! c’est le remords... J'en mourrail
(Véronique) —Le remords!... Ah! Mlle
Léonie, si je pensais que le souvenir de cette nuit terrible...
(Mina grrive sur la scène)
(Mina) —Léonie, est-ce que ça te fatiguerait de recevoir une visite? I! y a là quelqu'un qui désire beaucoup te voir.
(Léonie)—C’est bien. Une visite me dis-
traira... et Dieu sait si J'ai besoin de distractions!!
(Mina) —Je reviens à l'instant. (elle sort)
(Léonie)—Je ne serai jamais mieux, Véronique; je sais que je mourrai de cette maladie,
(Véronique verse le contenu d'une petite bouteille dans un verre et présente ce verre à Léonie).
(Mina arrive sur la scène tenant Gethren Müller par la main)
(Mina)—Je t'emmène, Léonie, une mignonne visiteuse. Vois!
(Léonie) (se levant et reculant jusqu’au fond de la pièce) —C'est l'ombre de Gethren Müller!
(Mina) —C’est Gethren en chaire et en os.
{Gethren) (s’approchant de Léonie) —Léonie!
(Léonie)— Gethren! Gethren! Mais, qu'est-ce que cela veut dire?... Véronique...
(Mina)—Véronique a trouvé moyen de sauver la petite, c’est évident; puisque je viens de découvrir Gethren dans la chambre de Véronique.
(Véronique)—Chère Mlle Léonie! Oui, je suis retournée sur la route, la nuit de la tempête, j'ai retrouvé l’enfant, où nous l’avions laissée à moitié gelée. ..je l’ai ramenée à la maison et l’ai tenue cachée dans ma chambre.