LE BAPTISTÈRE DE NOTRE-DAME
toit gothique emmanché d'une courte tour octogonale ; un pignon plus petit s'encadre, avec une brusque inclinaison du faîte, dans le pignon principal et à son tour s'épaule à un troisième pignon en gradins appuyé sur un mur de clôture ; le tout se relie par des angles de maçonnerie à l'énorme tour romane de Notre-Dame, décorée à sa base d'un édicule merveilleusement ouvré par lequel on pénètre dans le temple.
Le Baptistère, c'est ainsi qu'on appelle ce bijou d'architecture, a la forme d'une grande châsse, visible sur trois faces seulement, avec un toit à double pignon émergeant d'un fin ajourement de galerie parmi l'élancée des pinacles : deux fenêtres aux nervures emmaillées comme les réseaux d'une dentelle et ciselées dans le goût du plus raffiné flamboyant, prennent jour, du côté de la place, entre les niches à baldaquin et les pinacles des contreforts ; c'est, au pied de la sévère et rude cathédrale, comme une seconde église en miniature, jaillie là d'une venue, avec ses orfèvreries de pierre écrêtées par le temps, son svelte et joli caprice de fleur catholique épanouie au feu sombre des vitraux, sa grâce de reliquaire baisé, dans le secret des oratoires, par la lèvre tremblante des femmes.
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L'hôpital Saint-Jean. — Hans Memling. — Le musée. — Jean Van Eyck.
A un pas du Baptistère, dans un coude de la rue, s'aperçoit un fruste pignon lustré d'or par les mousses. Un pilastre central et des colonnettes d'angle y dessinent encore, à travers les maçonneries qui ont comblé la baie, la forme d'un porcbe, sous une double ogive ourlée de sculptures. C'est la primitive entrée de l'hôpital Saint-Jean. Le temps, ici comme partout, est venu en aide à l'imagination de l'homme pour parer d'une grâce incomparable ce fragment d'architecture. Deux hauts-reliefs s'encadrent dans le tympan des ogives, pareils à des tableaux de pierre ; et de naïves figures y glorifient la Mort et le Couronnement de la Vierge. A peine les mutilations permettent-elles encore de suivre les ordonnances des groupes ; mais les plis des draperies et des robes, l'allongement souple des formes, le charme de quelques tètes y décèlent comme la fleur d'un art déjà arraché à la barbarie.
Tout près s'incurve une large porte voûtée, en cintre : franchissez cette porte; vous vous trouverez dans une cour dont une partie a été transformée en jardin : l'été, le parfum des roses s'y mêle à la senteur des vieux murs humides ; et, sur la couleur sombre des bâtiments, les allées étendent une tache claire où passent comme des ombres de lentes figures de convalescents.
D'interminables corridors se succèdent ensuite, bordés de petites pièces semblables à des cellules et de salles plus grandes où sont rangés des lits. Un arôme d'encens parfume les approches de la chapelle, sanctuaire de paix et de prière que ne troublent pas les bruits du dehors et qui, dans la molle clarté de la lampe éternelle, s'épanouit, tout petit, à l'ombre des piliers massifs. A de certaines heures du jour, des religieuses en coiffe blanche viennent s'y agenouiller : le silence est alors interrompu par le glissement de leurs pas sur les dalles ; mais, l'instant d'après, tout bruit a cessé, hormis peut-être un murmure de bouche adorante ou le soupir d'une poitrine oppressée.
Aucun endroit ne porte plus à la rêverie : l'esprit s'emplit de conjectures à cette paix de solitude ; les religieuses elles-mêmes ressemblent plutôt à des fantômes qu'à des vivantes. 11 semble que les douces filles dont la robe, en frôlant les murs, suscite l'illusion d'un soyeux bruit d'ailes, viennent de relayer les religieux qui furent les gardiens du peintre Hans Memling ; et machinalement on tourne la tête du côté de la porte, comme si, en roulant sur ses gonds, elle allait livrer passage à un homme mélancolique et pâle, portant une lueur de gloire sur son front.
C'est à l'hôpital Saint-Jean en effet que la légende fait entrer Memling en 1477. Il y vint par une nuit sombre, blessé, fuyant les champs de bataille de Nancy, ayant à peine la force de lever le marteau ; et les bons moines le soignèrent comme leur enfant. Il connut alors la paix profonde, les consolations, des jours unis après les traverses de la vie, et, sentant ses forces lui revenir dans le calme du cloître, il se mit à peindre. Mais il voulut que son art servît à perpétuer en un monument de reconnaissance le souvenir du fraternel accueil que, mourant, il avait trouvé à l'hôpital. Tel est le touchant roman que les hommes se sont légué et qui, aujourd'hui encore, revient caresser la pensée de quiconque pénètre dans la maison hospitalière.
LA FLANDRE OCCIDENTALE
Gagnez la cour, entrez dans le petit bâtiment qui est au fond : vous y verrez le témoignage touchant de la gratitude du peintre. C'est là que se trouve, en effet, cette admirable châsse de sainte Ursule, merveille de grâce, de sentiment et de délicatesse. Elle est construite sur le modèle d'un édifice gothique, avec une légère toiture, dentelée à sa crête d'une galerie finement maillée et arrêtée à ses angles par quatre pinacles à crochets, qui, pareils à des lis, prolongent eux-mêmes les pignons évidés en niches et guillochés de dais de cette miraculeuse petite architecture. Chaque face latérale est divisée en trois compartiments séparés par des colonnettes ; aux deux extrémités, une bordure d'ogive encadre les panneaux, et la toiture se décore de six médaillons, répartis également sur les deux pans. Un paradisde couleurs émaillées et tendres y charme les yeux, comme l'élyséenne vision d'une contrée qui ne serait plus la terre et où continuerait cependant à se mouvoir, avec une grâce ailée et déjà détachée de la brutalitédu geste, la créature humaine. Il semble que le massacre des onze mille Vierges lui-même, cette boucherie de chairs roses et neigeuses, qui, sous le pinceau, prend ici l'air d'une apothéose de fleurs, s'accomplisse dans la clarté du plein ciel; le sang qui à longs jets ruisselle sur les divines pâleurs du tremblant troupeau ressemble à des pétales doucement pourprés, échappés aux palmes que les anges agitent par-dessus le riant martyre.
Quand Rubens, deux siècles plus tard, dans la merveilleuse petite estjuisse du musée de Rruxelles, jonchera à son tour des tendres floraisons d'une gerbe écroulée l'aire sanglante où s'entassent en monceau les compagnes de sainte Ursule, il ne trouvera, pour glorifier la virginité sans tache des pieuses filles, ni plus de tendresse, ni plus
d'onction; mais, tandis que les argents fluides et les vermillons éteints de sa nonpareille palette de virtuose chanteront surtout la splendeur matérielle du massacre, à travers un étalage d'épaules et de gorges nues, le vieux peintre, demeuré mystique dans son rêve de belles filles vêtues de brillantes étoiles, peint la cessation de la vie sous l'image sensible d'un songe brusquement interrompu. Chez lui, une candeur ingénue, une inexprimable chasteté préside à rhjécatombe, atténuant jusqu'à la barbarie des bourreaux, comme si, dans l'ardeur de foi qui, mourantes, les transporte au ciel, les vierges avaient cessé de ressentir la douleur et , par avance confondues aux sources des éternelles délices, ne goûtaient plus que la volupté de la présence de Dieu. La main des soldats ne les déshabille pas, comme dans l'œuvre du peintre shakespearien; Rubens, on le sent, se complaît aux abominations du meurtre par délectation du cinabre fluant avec le sang et des vertes joailleries épanchées des entrailles; mais dans l'œuvre du maitre brugelin, c'est à peine si les plis des tuniques sont dérangés ; et la
ANCIENNE l'OliTE DE.M IiEE DE L HOPITAL SAINT-JEAN.
blessure qui perce les flancs s'égoulte en larmes secrètes comme le sang d'une rose cachée.
En les faisant tomber sans violence, d'une mort qui n'imprime pas au corps la flétrissure des agonies lentes, Memling semble avoir voulu exprimer la souffrance des âmes pendant le temps qu'elles sont encore loin du ciel, plutôt que les affres de la décomposition terrestre. Et, de tableau en tableau, sa peinture déroule les épisodes de la légende catholique à travers des allégresses extasiées de martyre que la douceur souriante des visages, l'éclat chamarré des vêlements, le cuivre et l'airain scintillant aux cuirasses et aux casques des victimaires, les transparences azurines de l'air, les sérénités du décor manifestent extérieurement, comme un accompagnement à une musique soupirante et voilée. Aucune miniature de missel ne réunit à un égal degré le charme naïf du dessin, le feu aimable du coloris, l'idéale perfection de l'exécution : dans le panneau qui représente la Réception à Rome, le scrupule va jusqu'à réverbérer dans l'acier poli des armures, comme aux facettes d'un miroir, le relief et la décoration des objets environnants.
Memling est à l'hôpital Saint-Jean comme la divinité du lieu : son âme s'y épanche dans une suite d'œuvres qui l'y éternisent à travers le temps. Et tel est l'intime accord de la maison et de cette tendre fleur de l'art, qu'il semble que non seulement son esprit, mais son corps même y soit encore présent. Malheureusement le conte charmant qui nous montre le peintre des vierges et des saintes achevant dans la paix d'une lente convalescence, sous les yeux des religieux, les panneaux de sainte Ursule et le triptyque du Mariage mystique, a été inexorablement détruit par l'histoire. On sait à présent que Memling n'a pas servi dans les armées de Charles le Téméraire, et que, n'ayant pas été blessé, il n'a pu être recueilli par les religieux de Saint-Jean.
A bien considérer les choses, d'ailleurs/ la main qui servit à cet esprit délicat pour réaliser son rêve n'avait rien de la rudesse militaire : Memling s'épanouit dans l'art du temps avec une grâce d'exécution, une douceur de sentiment presque féminines. Au sortir de l'école de Roger Van der Weyden, son maître, en qui se perpétua un reflet de l'austérité catholique des Van Eyck, c'est comme une idylle qu'il développe sous nos yeux, avec des murmures d'eau et des bruissements de feuillage où nous sentons une âme virgilienne, échappée aux rigueurs de la scolastique. Et comment admettre que cette âme eût appartenu à un homme d'action, alors que tout en elle trahit des habitudes de contemplation et de songerie? Memling, au surplus, connut si peu les matérielles afflictions de la vie, qu'en 1480 il figure dans les comptes de l'obédience de Saint-Donatien comme payant une rente de trente-quatre deniers parisis, et dans les comptes de là fabrique comme débiteur d'une autre rente de trente-cinq deniers. Il paye en même temps une rente de neuf escalins à la table des pauvres de l'église de Notre-Dame. Ces rentes étaient des charges subsistant sur deux maisons et une parcelle de terre, situées rue du Pont-Flamand et que l'artiste avait acquises avant mai 1480.
Quel que soit le charme de la fable abolie, peut-être préférons-nous cette figure de peintre bonhomme, vieillissant entre sa femme et ses enfants, dans une maison qui n'était pas sans doute dépourvue de bien-être et dont subsiste encore à Bruges le pignon, hélas irrespectueusement altéré. Elle nous paraît plus conforme à la sérénité et aux tendresses que ce grand travailleur et ce doux visionnaire répandit dans son œuvre.
De même que Memling revit en une immortalité de grâce et de candeur à l'Hôpital, Jean Van Eyck trône au musée ancien, dans la solennité de sa gloire solide comme le bronze.
Quand, après s'être délecté aux musiques paradisiennes de ce joueur de luth qui s'appelle Memling, on est tout à coup transporté devant la peinture de Jean Van Eyck, on croit pénétrer dans la cour d'un vieux roi sévère chez lequel les divertissements et les rires font