LADOUATION DE LA VIERGE, PAR JEAN VAN EYCK
sombre prête ici à toute chose le reflet d'un catholicisme presque immiséricordieux et qui se ressent de lapreté des théologies. Saint Donatien et saint Georges, immobiles aux côtés du trône virginal, avec leurs yeux perdus devant eux sans regard, ont l'air de deux piliers supportant le poids de l'Eglise. Le Dogme, l'infrangibilité de la Vérité révélée est la pierre sur laquelle est bâti cet art magnifique et lui-même pétrifié. Pas une prunelle ne bouge dans la pesante atmosphère dont s'entourent les personnages, graves comme des personnifications des Vertus théologales, et les prières n'y volent pas d'une aile déliée ainsi que chez les mystiques féminisés, mais y demeurent suspendues par l'air, comme si elles se sentaient impuissantes à ébranler l'inflexibilité du Très-Haut.
Regardez de plus près cet étonnant monument d'une pratique devant laquelle pâlissent
les subtilités les plus raffinées de la virtuosité des autres siècles : tout y semble sculpté dans le marbre, ciselé dans le métal, rattacbé avec du ciment indestructible ; les attitudes, figées et dures, donnent l'idée d'une humanité concentrée dans le songe et l'attente d'une vie superterrestre ; les mains et les visages ont l'inaltérabilité des matières sur lesquelles le temps n'a pas de prise. La couleur elle-même, égale, solide, aux tons pleins et forts, semble avoir été broyée avec les pierreries qui constellent les manteaux : elle ne coule pas, comme chez Memling, en molles demi-teintes et en fluides transparences, mais s'étale sur des surfaces marmorisées, comme une lave refroidie. C'est la peinture d'un esprit sérieux, positif, obstiné, qui apporte dans son art la religion et l'austérité d'un mage et n'est pas distrait de l'observation attentive des choses par des visées chimériques. Jean Van Eyck a poussé aux dernières limites du scrupule le rendu de la nature qui s'immobilise devant le chevalet, et il l'a exprimée à travers la rigidité et l'immutabilité du symbole. Mais, tandis que l'école germanique s'attardait encore aux gaucheries byzantines, le merveilleux instinct flamand l'inclinait à peindre dans leur intégrité la structure extérieure et les apparences sensibles de la vie. Tel qu'il est, il apparaît bien comme la souche et le point de départ de cet art septentrional, amoureux des réalités et les reflétant dans leur vérité immédiate.
Redescendu des hauteurs de 1' « Adoration », il est bien difficile de prendre encore attention aux autres toiles du musée ; et pourtant telle est l'incomparable séduction des œuvres de Memling, que, même devant cette merveille du génie humain, le « Saint Christophe » garde sa douce magie de coloris et de composition. Puis cette fleur de poésie va se noyant aux barbaries de Gérard David, le peintre du « Jugement » et du « Supplice de Gambyse », une rouge échappée d'abattoir où, pareillement à une bête, le malheureux Cambyse est découpé vivant par des monstres à face humaine. Tandis qu'un des bourreaux tire à deux mains le derme de la jambe comme une peau d'anguille, un autre fend, de la pointe d'un couteau, les téguments du bras, un troisième écorchc la poitrine, un quatrième se met en mesure dépiauter le bras gauche. Toute cette meute travaille avec un calme froid, une attention soutenue de chirurgien pratiquant une opération sur un patient qui, les dents déchaussées, livide, râlant, fait une grimace effroyable. Aucun cauchemar n'approche de cette boucherie (pie l'insensible artiste, avec une indifférence qui n'a d'égale que celle des tortionnaires, a lustrée de ses caressants pinceaux, comme si, à la place du sang ruisselant à gros bouillons et des affres abominables du plus odieux supplice, il eût peint simplement le dépècement d'une viande morte dans la pourpre d'un charnier.
Le Bruges intime. — La pluie à Bruges. — Impressions et souvenirs — Bruges an printemps.
Bruges l'été. — Bruges l'hiver.
Bruges est par excellence la ville des coins intimes, perdus au détour des vieux murs, des petites solitudes ignorées, noyées dans une mélancolie de passé, des bouts de quais bordés de pignons en ruine, des ruelles étroites finissant à l'eau, des quartiers muets comme des cloîtres et des longs corridors mystérieux prolongés sous l'ombre des voûtes et aboutissant à d'incultes floraisons de jardin abandonné. C'est là qu'il faut la surprendre dans le charme et la tristesse résignée de sa vraie physionomie : ailleurs, dans les grandes rues, cette rue des Pierres qui longe les calvaires et les tombes de Saint-Sauveur et cette rue Flamande
LA FLANDRE OCCIDENTALE
qui ouvre une si magnifique échappée sur le Beffroi, la vie extérieure l'emporte ; on est dérangé par une circulation pressante et mondaine qui flâne aux magasins, s'attarde aux vitrines et offense de sa vanité de toilettes et de paroles le taciturne peuple des ombres, sommeillant proche de là.