‹ La BelgiqueChapitre 106 sur 187 · LA RUE FLAMANDE · texte numérisé non relu

LA RUE FLAMANDE

Cependant écartez-vous d'un pas : la solitude a repris ses droits. A ce tronc animé se ramifie une infinité de petites rues qui vous replongent au silence et où les petites industries locales, dans le noir des auvents et des plafonds bas, avec de bonnes vieilles gens tassés derrière les comptoirs, ressemblent à des patients d'hôpital attendant sur dos grabats la fin de leurs maux. Le boulanger, le tailleur en vieux, le savetier, le cordier, le marchand

de salaisons, l'épicier y ont, au rez-de-chaussée de leurs minces pignons finissant en gueule de brochet, de sombres petits réduits, au seuil desquels grelotte à intervalles irréguliers une sonnette fêlée, agitée par quelque main de vieille femme ou d'enfant. Et tout ce pauvre monde, pâli par la lésine et le souci des échéances, parait se mourir de mort lente, dans le vide de l'air où, pour tout bruit, claque çà et là une porte, grince la roue d'un baquet, traîne la semelle d'un mendiant, et par moments tombe, en fine poussière de notes confuses, la lointaine musique du carillon.

Ce chant ailé, descendu des hauteurs du ciel, avec son tintement cristallin de pluie s'égouttant sur les vitres comme des larmes, emplit d'une indicible mélancolie les dolentes misères de ces quartiers perdus au cœur même de la ville ; on croirait entendre l'égosillement d'une nuée d'oiseaux enfermés dans une volière de pierre et pleurant leur captivité avec de mélodieux sanglots. Mais, même là, dans cette mort et cette ombre, les yeux sont à tout instant charmés par de merveilleuses architectures, des façades ciselées et fleuronnées du plus délicat caprice, un mystère de balcons en saillie sur la morosité de la rue. Derrière leurs verrières à meneaux, l'esprit suggère et recompose les scènes d'un passé d'amour et de gloire. Ne dirait-on pas de ces loggia suspendues, de ces galeries ajourées comme de la dentelle, de ces minces fenêtres perdues aux enchevêtrements de leurs feuillages de pierre, des cages faites exprès pour les ris et les grâces ? Comme à Venise, tout parle ici de la femme, et, quand la pluie gargouille aux gouttières avec de petits hoquets, on croit entendre l'écho des sanglots expirés se réveiller parmi des soupirs et des baisers.

Nulle part la pluie n'éveille de comparables nostalgies. C'est à travers les humides réseaux des brouillards d'automne que Bruges m'apparut pour la première fois, et je n'ai pas oublié la pénétrante émotion de cette rencontre. Un froid d'agonie traînait en ses rues, où mes pas s'entendaient seuls, parmi le ruissellement des vieux toits pleurant le long des façades. Plus je plongeais au dédale de ses venelles, plus je sentais la vie se retirer de ce cadavre momifié, au point qu'il me parut que j'étais devenu moi-même une ombre au milieu de toutes les autres et que l'eau s'égouttant dans le silence universel était comme le bruit de mon propre sang s'écoulant. Cette impression grandit encore quand je me mis à longer les canaux, ce quai du Rosaire dont les pignons ont l'air de grands personnages en deuil, ce quai Vert où les sombres feuillages des jardins voisins s'épanchent jusque dans l'eau comme les courtines d'un lit funèbre. J'entendis distinctement alors ces larmes des vieilles choses dont le souvenir ne s'est jamais perdu en moi et que j'ai lâché de restituer dans ces pages écrites sous l'empire des sensations éprouvées. Elles se sont renouvelées, d'ailleurs, ces sensations, chaque fois qu'il m'a été donné de revenir à celle vieille mère souffrante des anciennes Flandres, que les fermentations printanières même n'égayent jamais complètement et qui, sous les clartés soleilleuses de juillet non moins qu'aux livides aprèsmidi de novembre, garde son mélancolique bandeau de veuve.

Cependant germinal met sur les plaies toujours saignantes de ces murs déchus comme une caresse de lumière qui, à travers son éternel deuil, a la douceur triste d'un sourire dans les larmes. Un air moite et languissant d'alcôve longtemps close et qui s'ouvre au vent matinal répand alors sur ses rues la grâce et l'éveil d'une convalescence. Il semble qu'elle va sortir de sa léthargie, se lever de son tombeau, faire dans l'espace le geste de la vie revenue : ce n'est qu'une illusion, parmi toutes celles qui s'engendrent d'elle ; mais, si courte, elle suffît à plonger l'esprit dans un ravissement, comme la fugitive rosée du sang entrevue sous la pâleur d'un ami mourant.

C'est le temps des vapeurs lamées d'argent, des coins de rues s'évanouissant en des iris

Page 1