QUAI 1)1' M1IIOIU ET STATUE DE JEAN VAN EYCK
a restitué la fraîcheur de ses arabesques et de ses emmaillemenls. C'est l'ancienne maison du Tonlieu. Suivez ensuite l'étroite ruelle qui, à un pas de là, se glisse en serpentant entre deux rangs de façades, inégales et bousculées comme les chicots d'une mâchoire mal endentée : vous ne larderez pas à déboucher dans une exquise solitude bordée de pignons dentelés sur lesquels se détache, en une attitude douteusement élégiaque, le peintre des paradis, le noble et gracieux Memling.
Le fil de l'eau vous acheminera encore à bien d'autres découvertes. Sur une petite place qu'avoisine un pâté de maisons à profils déliés, vrai coin de moyen âge perdu dans la circulation du quartier, vous verrez se dresser, sous un campanile couronné d'une boule de cuivre, les tours jumelles de la petite chapelle de Jérusalem. La paix de recueillement qui règne partout dans la ville redouble ici, aux flambantes pénombres de cet endroit de prières, où l'image du Christ, uniquement présente, semble saigner sur une grande croix invisible. C'est par adoration des plaies du Sauveur que l'édifice fut bâti par ce Jacques Adornes,
LA FLANDRE OCCIDENTALE
seigneur de Niewenhove, Nieuwliet, Vyve, Marquillies, Polvoorde, Walle, Borreghem, lequel, dit la légende, ayant conçu la pensée de glorifier le Christ en érigeant un sanctuaire sur le modèle du Saint-Sépulcre, recommença trois fois le pèlerinage de la Terre-Sainte, pour se commémorer la forme exacte du divin tombeau. Bien que la chapelle brugeoisc ne réalise qu'une assez lointaine imitation, l'impression de la mort d'un Dieu n'en est pas moins sensible dans la sombre atmosphère enflammée de ces voûtes où le rellet des verrières et le braséement des cierges laissent couler comme des larmes de sang. Un jour diapré tombe des hautes ogives à lancettes des fenêtres et vient baigner un simulacre du Calvaire, chargé des attributs de la Passion. Ouvert sur l'évidement de la tour, le chœur développe au-dessus de cette partie de la chapelle une vaste baie à laquelle on monte par un double escalier. Et au pied même des marches s'aperçoit de chaque côté une porte mystérieuse et basse , communiquant avec une crypte aux voûtes nervées de liernes gothiques. D'éternelles demi-ténèbres régnent dans ce lieu profond, éclaboussées aux gouttes de lumière des cierges brûlant en un renfoncement. Là, derrière une herse de fer, repose un Christ décomposé, sous un linceul de fines dentelles. Un étroit passage, qui oblige à se courber, livre accès au caveau funèbre : perpétuellement la piété des gens du quartier y entretient, comme un apitoiement aux maux divins, une double rampe de luminaires; et, sous cet incendie qui se rallume chaque matin et ne s'éteint qu'aux ombres du soir, le supplicié semble s'agiter en son lit de marbre d'un frisson de vague résurrection.
C'est une des émotions de Bruges que ce sanctuaire de fervente commisération ; dès l'entrée, un retable en pierre et en marbre, où le Christ est représenté sur la croix, entre les portraits du donateur et de sa femme, vous avertit de la destination du petit temple. Dans l'angle opposé, une vieille, les deux pieds posés sur une chaufferette, devant un petit bureau chargé de cierges et de chandelles, convie à participer, par l'offre d'un peu de cire, au grand feu d'amour qui brûle dans la crypte en l'honneur du Dieu fait homme. Constamment des figures voilées de femmes à grands manteaux s'en viennent achalander ce pieux commerce, et des flammes aux mains, disparaissent sous les portes du fond, derrière lesquelles, prosternées et suppliantes, elles demeurent longtemps en prière.
La dévotion s'entoure partout à Bruges d'une poésie silencieuse et voilée qui émeut, comme une douleur montée des âmes, en cette vie précaire de la ville où les misères sont plus grandes et les souffrances plus vives qu'ailleurs. Parmi le naufrage universel des espérances, la Foi, qui ne trouve sur la terre que des étais vermoulus auxquels elle ne parvient pas à s'accrocher, remonte à Dieu, comme à la source des miséricordes, et lui demande
Dessin de Xavier Mel'.ery.