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UNE RUE PRÈS DE LA GRAND' PLACE

en baissant la tête, de peur de cogner les solives. L'évier, la cuisine, la salle s'allongaient sur le même plan, à travers un brouillard de vapeurs montant des marmites ; et l'odeur des fourneaux se répandait parmi les consommateurs, par bouffées chaudes et continuelles. Aucune coquetterie de vaisselle ni d'argenterie non plus ; les assiettes étaient posées à côté des couverts en étain, sur une serviette humide et râpeuse ; le public était considéré par le traiteur comme une machine qui fonctionnait en vertu de ses énergies propres et qu'il n'était pas nécessaire de stimuler par des raffinements.

Le temps a passé sur ces mœurs un peu simples. Le Bruxellois est resté le gros mangeur du passé, mais le décor a changé, [/ancienne « mangeoire » desservie par des servantes aux bras rouges a fait place à des aspects de restaurant où des garçons en habit proposent des mets distingués à une clientèle qui ne craint pas les additions compliquées.

Le goût des fortes nourritures a, ici, pour complément normal une abondance de cabarets. A tout bout de champ, des lanternes peinturlurées, des enseignes barbouillées de Ions crus

',s LA BELGIQUE

et représentant des chevaux bleus ou rouges, des coqs d'or et d'argent, des bécasses, des cygnes*, dos lions, des renards, un véritable muséum d'histoire naturelle, signalent un débit de boisson : ordinairement une salle oblongue, décorée de rinceaux sur un fond jaunâtre archivcrnissé, au plafond noirci par les fumées du tabac, au carrelage rouge pommelé de molles de sable, avec des tables massives veinées à l'imitation du chêne, des chaises à fond plein, un grand poêle monumental projetant de hauts tuyaux.

Sous les animaux fabuleux dont la silhouette correspond au nom de l'endroit, se lit généralement le mot : « Estaminet, » qui sert à désigner les maisons où l'on consomme de la bière. Ce n'est pas le café wallon tapissé de papier à fleurs, d'une gaieté faite pour amuser l'œil, et qui le retient par des coquetteries d'images et de glaces et les bariolures de ses comptoirs reluisants de verres de couleur. Ici régne une simplicité rudimentaire : aux murs, des affiches de ventes notariales jaunes et bleues pour tout ornement, quelquefois des cages où s'égosillent des canaris, un cadran émaillé pareil à un gros œil, ou une vieille gaine sculptée d'horloge.

Visiblement, toute distraction qui pourrait troubler le client dans la dégustation du liquide fermenté est écartée comme attentatoire à la gravité de cet office ; une antichambre officielle n'a pas plus d'austérité ; et les gens qui sont assis autour des tables, sérieux, un peu endormis, avec des gestes automatiques, participent de la sérénité que dégage l'atmosphère. Par surcroît, des pancartes accrochées au-dessus des tètes rappellent au respect de l'ordre les buveurs que les libations répétées pousseraient à s'échauffer outre mesure ; telle dit nettement : lict is verboden te vloekken (il est défendu de blasphémer) ; telle autre enjoint même de ne point chanter. Aussi n'entend-on s'élever souvent de ces réunions qu'une sorte de bourdonnement sourd et comme le ronflement d'une digestion heureuse.

La plupart des estaminets ont une clientèle spéciale, qui varie peu ; il en est où un intrus serait mal venu à s'introduire ; chacun, par une coutume tacite, observée des autres consommateurs, conserve sa place à la table qu'il a choisie dès le premier jour, comme une propriété que personne ne s'avise de lui disputer.

Les soirées passées à boire de la bière, en pipant et en jouant aux cartes ou aux dominos, sont une habitude si régulière de la vie bruxelloise qu'aucun événement n'en peut distraire ceux qui l'on contractée : on rencontre fréquemment autour des tables des pères qui ont marié dans la journée leur fille, des maris qui viennent d'enterrer leur femme, des gens d'affaires sous le coup d'un désastre financier ; et le médecin, l'avocat, le juge, le fonctionnaire, surtout dans les quartiers bas de la ville, se rassemblent au cabaret aussi bien que le petit rentier, le boutiquier et le maçon devenu propriétaire. C'est un trait de mœurs locales que celle égalité de toutes les classes dans la tabagie enfumée où, pour douze centimes, le pauvre et le riche s'achètent une place chaude, un bien-être engourdissant et la liberté de déblatérer contre les jésuites, les gendarmes et le pouvoir, s'il leur en prend envie. Aussi, par ces côtés, l'estaminet est-il presque une institution : on s'y rapproche, on s'y juge, on s'y connaît, les affaires s'y traitent, les marchés s'y négocient; et, les jours de bourse surtout, le nombre des verres vides y suit la proportion des transactions conclues.

Tels vieux cabarets renommés ressemblent à des silencieuses et graves assemblées, où, semblables à des burgraves, de dignes bourgeois se meuvent avec solennité. Le silence n'y est troublé que par l'oscillation du pendule, et le bacs, endormi dans son comptoir, à côté de la baesine, dont la tête soubresaute sur l'épaule, y semble la personnification de l'ivresse pesante qu'il débite. Les bruits du dehors se meurent dans le sourd et le vide de cet air torpide où les heures semblent s'écouler d'un cours ralenti ; les chats, les

LE BRADANT. 5,9

chiens, les oiseaux, les clients eux-mêmes ne résistent que difficilement à l'influence du sommeil universel. Vous y verrez les pipes, retirées des lèvres à temps mesurés, se fumer en de courtes bouffées régulières, .comme si ce mouvement était scandé par le tic-tac de l'horloge, les verres se consommer par gorgées lentes, les cartes s'abattre sur le (apis par gestes insensibles qui ont l'air de continuel' un songe intérieur plutôt qu'ils ne participent de l'action.

En regard de ces réunions, il en est d'autres, d'une circulation de vie mouvante et rapide, OÙ la sève abonde, où les idées neuves et jeunes prennent leur essor, où s'accélèrent les pulsations de l'organisme national. Presque toujours une société, constituée soit pour le plaisir, soit pour la défense de principe ou d'intérêts définis (et le chiffre des unes et des autres est considérable dans ce pays dont l'association constitue l'un des principes essentiels!, choisit un estaminet pour y établir son local et y tenir ses séances; de même les meetings, les conférences, les assemblées pour délibérer sur les actes publics s'installent de préférence dans le voisinage des pompes à bière. C'est là que se complotent la ruine et le triomphe des ministères, que se façonnent les fortunes politiques ; c'était de là que partait en 1859 le signal de la révolution.

Une infinité de petites institutions prospèrent à l'entour : caisses de prévoyance et d'économie, cercles littéraires et dramatiques, clubs politiques, sociétés philanthropiques, etc., toujours nuancés d'une idée de plaisir qui attire les adbésions, fait abonder les souscriptions et conquiert l'assentiment des femmes.

Dans peu de pays l'association est aussi étendue et aussi efficace : les ouvriers s'unissent entre eux, ont un local spécial, font des tontines, comme à d'autres degrés les bourgeois, les commerçants, les industriels, les militaires, les altistes ; et les sommes réunies servent soit à des excursions, à des banquets, à des parties joyeuses, soit à des intérêts communs ou à des initiatives fructueuses et charitables.

Les confréries, les serments, les clubs sportiques, les sociétés qui se proposent un art ou une industrie définis, celles qui n'ont en vue que le plaisir, d'autres qui s'attribuent un but charitable, fraternisent également dans des agapes. La malice et la farce n'en sont pas toujours absentes : il en est une qui, tous les ans, au printemps, opère en masse une sortie, se répand dans une kermesse de village voisin et exerce vigoureusement ses mandibules, sous prétexte de chasser le hanneton : un clairon précède ces héros pacifiques en sonnant une fanfare militaire ; la petite troupe suit au pas, sur des files militairement alignées, en blouse bleue et pantalon blanc, le dos battu par un vasculum. Telle autre amasse des capitaux en vue de la propriété, terre ou maison, bâtissant quelquefois celle-ci à bras communs; et ce capital, gagné par l'épargne de tous, devient alors un revenu assuré pour chacun. Les jeunes gens organisent des caisses pour fêter gaiement les jours du carnaval, faire un voyage à la Meuse ou au Rhin, jouer la comédie sur un petit théâtre de la banlieue, mouler des cavalcades, participer à des réjouissances publiques.

L'initiative privée se développe ainsi dans mille occasions ou l'action du pouvoir lait défaut : c'est tantôt une représentation ou une fête de nuit au profil des pauvres et des crèches, tantôt un défilé de sociétés de musique, ou bien un cortège moyenâgeux accompagné de collectes dont le produit se répartit entre des fondations ou des collations de secours; et rien n'égale l'émulation, le dévouement, l'ingéniosité qui se révèlent de toute part. Il faut avoir assisté, pour en juger, à une de ces fastueuses promenades de chais et de cavaliers, lâchés par les rues comme une mendicité tolérée, toutes les mains tendues vers la foule, avec des filets, des sacs, des cassettes qui finissent par s'emplir, grâce aux

sollicitations répétées des collecteurs : rien ne les rebute, et ils circulent à travers les groupes, souriants, empressés, ayant des mots aimables pour attirer le numéraire résistant.

Chaque agrément, comme chaque nécessité, enrégimente des adhérents, disposés à subir un règlement qui devient la loi organique de tout le groupe. On compte des sociétés de chasseurs, de pécheurs, de colombophiles, d'amateurs de pinsons et de canaris, de gymriasiarques, de canotiers, de vélocipédistes, de joueurs de balle, de quilles, de crosse et de palet; il y a l'œuvre des Vieux papiers, celle de la Feuille d'élain, celle des Vieux vêtements, celle de la Soupe scolaire, celle du Denier des écoles; leur nombre en est infini et toutes possèdent une activité qui, dans chaque sphère, témoigne d'énergies particulières.

Nombre d'écoles et d'institutions sont sorties de la bourse publique et, à part d'aléatoires subventions, furent constituées avec l'accumulation des deniers recueillis par le moyen de collectes dans les cafés et sur la rue. Presque tous les estaminets ont des boîtes cadenassées dont on fait à intervalles réguliers le dépouillement et où s'amassent les oboles; en outre, chaque soir et plusieurs fois par soirée, un des habitués prend la boîte et circule de table en table avec une insistance polie. On comprend la prospérité des œuvres populaires nées d'un tel concours de dévouements.

D'ailleurs, le public ne regimbe jamais; cette facilité à mettre la main à la poche est même un trait du caractère bruxellois ; non seulement il donne pour les écoles, mais il donne pour les pauvres, les vieillards, les victimes des catastrophes, et quelquefois sa charité s'étend aux désastres des autres pays.

Généralement, dans les estaminets du centre de la ville, un collecteur appartenant à l'un des hospices, souvent un septuagénaire, rasé de frais, linge blanc, redingote élimée, mais soigneusement brossée, fait le tour de la salle à petits pas, agitant de ses mains tremblantes une tirelire sur laquelle est inscrit le nom du refuge pour lequel il quémande ; et personne ne se dérobe à l'offrande. Il exisle même à ce sujet une tradition : chacun des collecteurs, installé non loin du comptoir, reçoit par soirée un ou deux verres de bière qu'il sirote en fumant sa pipe, et, au bout de l'an, une députation des vieillards remet, en témoignage de gratitude, au chef des établissements où la collecte a fructifié le mieux, une pendule, une glace encadrée d'or, un tableau ou quelque objet analogue, avec la mention du don et des donateurs. Naturellement, la remise est accompagnée d'une régalade qui fait jaser les bons vieux comme une compagnie de pies et leur met aux yeux des clartés mouillées, où flottent les souvenirs du passé.

11 faut ajouter u ces dîmes consenties l'habitude des distributions d'aumônes ; les vendredis et les samedis surtout sont les jours privilégiés des mendiants, qui sortent alors en bandes pressées de leurs taudis, se répandent à travers la ville, manchots, infirmes, culs-de-jatlc, hydropiques, scrofuleux, bancals et aveugles, se poussant à bâtons et à béquilles, et vont de porte en porte pressurer la charité publique avec le même air délibéré que s'ils exerçaient un droit. Et celte mendicité professionnelle, qui finit par s'alimenter comme une rente, est encore considérable à Bruxelles; j'ai connu des maisons dont les pauvres constituaient une clientèle inamovible, et chacun arrivait à son heure, marmottant des bénédictions dans le couloir, d'une voix bénigne qui à la longue devenait exigeante et bourrue, si la distribution tardait.

Dessin d'Eiuj. Verdyen.

m DÉFILÉ de société.

LE BRABANT

Les monuments de Bruxelles. — La place de l'Hôtel de Ville — Les églises. — Le panorama des loits.

Je me suis attardé à ces particularités, persuadé qu'on ne saurail mieux se l'aire une idée d'un peuple que par le détail de ses habitudes el de sa physionomie intime. Toutefois je l'ai dil déjà, Bruxelles a beaucoup perdu de son originalité antérieure : à pari quelques recoins échappés à la démolition el l'étonnant décor de la Grand'Place, elle ne possède plus les séductions qui la faisaient l'égale des autres Vieilles villes pittoresques du pays. Tout au plus, parmi les séculaires vestiges restés debout sous l'envahissement du moderne, pourrait-on signaler : l'hôtel d'Arenberg, celle grande demeure mélancolique sur laquelle plane le souvenir de d'Egmont, toute perdue au demi-silence du square où, dans l'animation pétrifiée d'un peuple de statuettes perpétuant les anciennes industries locales, s'érige le fraternel et funèbre groupe de ce même Lamoral d'Egmont et de Hornes incédant au supplice; les torves ruelles angustiées de la rue de Flandre, où, dans les angles, des vierges miraculeuses, protégées par des grillages, commémorent des désastres populaires; les restes des anciens remparts toujours émergeant des pousses débordées du lierre dans les jardins du Treurenberg ; les profils lamhrequinés et taillés en gradins des pignons qui, le long des raidillons de l'ancienne, curieuse et vivante artère prolongée du Marché aux Poulets à la place Royale, endentent et festonnent l'étroite bande de ciel visible entre l'avancée parallèle des corniches ; les symétriques et majestueuses ordonnances de la place Royale reliées par ce qui subsiste encore des arcades jetées par-dessus le mouvement de la rue; et, près de la place Royale, les façades correctes du palais des princes-gouverneurs, actuellement aménagé pour les collections de la Bibliothèque royale et du Musée de peinture moderne, ces maisons de l'Idéal où se gardent en leur essence changeante le génie et la sensibilité des âges : ici, dominant la faible renaissance de l<S~>(), greffant sur les débiles pousses antérieures un soudain réveil des permanences de la race, l'originale et forte école des Leys, des Stevens, Alfred et Joseph, des De Groux, des De Knyff, des Stobbaêrts, des De Braekeleer, des C. Meunier, des Gourtens, des Heymans, des Alf. Yenvée, des Hipp. Boulenger, des Artan, des Clans, des Laermans, des Mellery ; là les livres, les manuscrits, les gravures, les médailles les merveilleuses enluminures fraîches comme des jardins et qui semblent avoir été coloriées avec [le sang; des tleurs, le livre d'Heures du

seizième siècle reproduisant avec des variantes la plupart des miniatures du célèbre bréviaire Grimani de Venise, le Liber Evangeliorum du dixième siècle, l'Officium angelorum du onzième, un vrai scintillement de lumière paradisiaque à travers des flambées de vitraux. t

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Le chainon qui rattache au passé le présent manquerait si, tout proche de ces merveilleux et vivants chapitres de l'histoire de l'art, ne se trouvait le Musée des anciens. En un édifice haut, léger, clair et spacieux, dont les galeries s'ajourent sur un hall central, leblouissement ne cesse pas devant la splendeur de cet art flamand fleuri comme nu bouquet: d'abord les ingénus et les primitifs, en grand nombre; les imagiers et parmi eux la cordiale et savoureuse lignée des Brueghel ; l'évangélique et tendre Memling de la « Descendance apostolique de la Vierge », puis les maîtres violents, le Rubens du « Saint Liévin » et du « Portement de Croix » ; le Jordaens de « l'Automne » et de cet autre extraordinaire tableau, « le Satyre et le Paysan », une volupté des yeux, une splendeur d'après-midi de soleil éternisé par les magies de la couleur et comme une sorte d'allégorie du panthéisme des Flandres, synthétisée par la fraternelle communion de

l'homme de la glèbe et des primordiaux esprits de la Genèse; enfin, un choix sévère des plus beaux maîtres, mais surtout des maîtres flamands et hollandais, Rembrandt, Hais, Jan Steen, Ostade, Brouwer, Hobbema, Van Dyck, Snyders et Teniers.

La Grand'Place, à elle seule, avec ses architectures surchargées de colonnes, de pilastres, de statues et de bas-reliefs, suffirait à compenser la pénurie des monuments historiques à Bruxelles. Rien de plus pittoresque et de plus amusant pour l'œil que cette succession de maisons, dorées, festonnées, tailladées, de haut en bas encombrées comme des étagères. Ici, la maison du Cygne, ancien lieu de réunion de la corporation des Bouchers, terminée en galerie ajourée ; là, la maison des Brasseurs, surmontée de la statue équestre du prince Charles de Lorraine; ailleurs, la maison du Roi ou Broudliuys (maison du Pain), d'où les comtes d'Egmont et de Hornes sortirent pour marcher à lechafaud et qui, après s'être longtemps coiffée d'un lourd toit moderne, a repris enfin son faîte gothique, angulé

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