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ANCIEN ASPECT DE NOTRE-DAME DE DAMME

et de la sagesse, le légendaire héros dont les aventures défrayent toujours en Flandre la gaité des veillées, ce luron héroïque qui, il y a quelque vingt ans, devait inspirer à un grand artiste en belles-lettres contemporaines, portant par un assez singulier rapprochement le nom patronymique de l'auteur du « Wapene Martin », Charles de Coster, un livre merveilleusement empreint de joyeuse cl tragique humanité flamande. Celait à Damme que les contes de bonnes femmes faisaient trépasser l'incomparable Uylenspiegel, et l'association du hibou « Uylen » et des tablettes, qu'on prenait pour un miroir « Spiegel », avait suffi à accréditer la croyance de la sépulture du païen en lieu bénit. Une pierre nouvelle, depuis, a été maçonnée dans le mur de la tour isolée et restitue à l'honnête Van Maerlandt une mémoire longtemps disputée.

C'est l'un des signes de cette piété qui nous fait toucher avec des mains piaculaires au passé. La commission des monuments et les pouvoirs manifestent une inquiétude du périssable qui s'accorde bien avec la sensibilité plus grande des esprits pour ce qui vécut avant nous. De scrupuleux et adroits artistes, aident de leur côté, à des restaurations qu'il faut louer tant qu'elles demeurent prudentes. C'est ainsi que les Halles, qui n'offraient plus qu'une

LA FLANDRE OCCIDENTALE

lointaine image de ce qu'elles furent dans le passé, ont repris leur aspect historique, elles servent actuellement de maison communale aux gens de Damme et des alentours. Je me rappelle le temps où partout la brique éraflée saignait aux façades, où la pluie pénétrant librement par les lucarnes, achevait de pourrir les solives, où, dans les tourelles, les marches descellées s'écroulaient sous le pied. Une ferme s'était installée dans cet abandon avec ses bétes et ses gens; toute une rusticité grouillante fientait sous les vieux plafonds illustres, et croupissait sur la poussière des siècles. On voyait au rez-de-chaussée, sous une jolie voûte ogivale, s'amonceler entre de larges piliers, reliés à leur partie supérieure par de fines nervures, les litières d'une étable, comme le fumier de toute celte gloire décomposée. Et, à l'étage, un cabaret alignait ses rangées de tables.

Des salles où siégait le Conseil, il ne restait que deux assez vastes pièces, l'une qui servait encore aux délibérations de l'édilité, l'autre, dégénérée en refuge où s'empilaient des bahuts, des bancs et des falourdes. Dans latre de la première, sous le manteau encore orné d'une frise sculptée du quinzième siècle, d'énormes landiers de fer à personnages barbus s'accompagnaient d'une paire de pincettes hautes de près de deux mètres et qui donnaient une singulière idée de la force musculaire des dignes échevins qui les maniaient. Des clefs de poutres figuraient des écus aux armoiries de Flandres, de Damme et de Marie de Bourgogne, celles de Damme décorées d'un chien courant (honds-dam ou chien de la digue), en mémoire d'un chien que les ouvriers de la digue aperçurent pendant longtemps, suivant leurs travaux d'un œil sombre, et qu'ils mirent à mort, ayant suspecté en lui une incarnation de l'Esprit des ténèbres. Dans la pièce voisine, c'étaient des sujets burlesques et sacrés : ici, la figure du roi David avec sa harpe; là, la Vierge portant l'Enfant divin; plus loin, un prophète. Pour couronner ces symboles pieux, un homme à genoux, comme dans les diableries de Blés, de Van Coxyen et de Teniers, soufflait sous la queue d'un cochon.

La licence des Dam mois devait s'amuser de ces grossières facéties devant lesquelles les jolies paysannes de la Zélande venaient, le dimanche, étaler dans de larges rires leurs saines dents blanches. Un palier s'emmanchait à l'escalier demi - éboulé d'une tour montant aux combles et débouchant sous l'énorme charpente enchevêtrée du toit. Les deux cloches du quatorzième siècle qui de là - haut sonnaient les prises d'armes, sont toujours pendues à leurs traverses, mais ne s'ébranlent plus aujourd'hui que pour marquer le moment des repas et de la rentrée des bœufs; dans le petit campanile à bulbe doré qui, comme un champignon, a poussé sur les soubassements du minuscule beffroi originel, une horloge fait entendre son ronflement monotone, qui scande à travers le temps les heures lourdes de l'oubli.

Une façade à pignons latéraux tailladés se coiffe de tourelles en encorbellement; au milieu, une cage en saillie forme perron par-dessus une double rampe; et une balustrade délicatement fenestrée borde un vaste toit d'ardoises capuchonné d'un rang de lucarnes. Imaginez la retombée pesante des sabots des édiles actuels sur ces degrés de pierre que gravirent les pieds mignonnement chaussés de Marguerite d'York; imaginez aussi les couples montant l'escalier au temps des kermesses et, sous les plafonds qui entendirent délibérer les grands magistrats de Damme, le tournoiement des danses au coup d'archet d'un ménétrier. Pendant un jour, en effet, la muette bourgade sortait de son recueillement, et la bourrée des bouviers ébranlant la vétusté vermoulue du vieil édifice allait inquiéter les nids de corneilles accrochés aux contreforts de Notre-Dame. Cette rumeur des hommes expirée par l'air, la mort reprenait possession de son empire : face à face dans le silence, la cathédrale et l'hôtel de ville, le géant catholique pleurant sur le chevet éventré de la vieille église et le nain trapu laissant tomber une à une ses pierres dans le puits du temps, recommençaient le solennel

colloque que, depuis des siècles, ces deux débris d'une cité glorieuse prolongaient par-dessus les injures de la décadence.

Gomme une quille émergeant d'un grand vaisseau sombré, Notre-Dame n'était plus qu'un morceau d'église, demeuré dans le naufrage des nefs. Aujourd'hui, Notre-Dame est restaurée et il n'y a plus, dans la maison communale déblayée, ni ferme ni cabaret.

La mer. — Oslende, Blankenberghe, Heyst, Nieuport, La Panne, Knocke. — Naissance des plages.

Après ces stations prolongées dans la mort, on éprouve le besoin de se retremper dans un flot de vivante humanité; ce sera la mer du Nord qui nous l'apportera sur ses blondes plages fourmillantes d'un si grand mouvement de femmes et d'enfants. Au giron des eaux, comme en une Jouvence réparatrice, nous boirons les phosphores qui guérissent des mélancolies engendrées de la fréquentation des pâles ombres de Damme et de Bruges.

Sur les gloires abrogées de ce coin de pays maritime a poussé une sève de civilisation nouvelle, assez forte pour faire oublier que partout ici s'étendait le grand commerce du monde. Des palais, des halles, des comptoirs marchands régnaient où sont bâtis des caravansérails et des boarding bouses, moderne genre d'industrie qui s'alimente du sang et de l'or des peuples, et à la place du vieil étendard des Flandres, large ouvert aux brises souillant d'Angleterre, orgueilleusement arbore la serviette froissée des aubergistes. Mais, dans ce tourbillon des villes de grandes eaux et de grands vents, les allées et venues de la vie distraient des deuils du passé; toute la contrée s'est si bien nivelée sous le passage des caravanes exotiques, cette nuée de sauterelles que chaque été ramène à la mer, qu'il nous faudra gagner Nieuport avant de sentir encore une palpitation d'humanité ancienne.

C'est par des cimetières que nous nous sommes acheminé au présent; mais le temps n'est pas l'unique fossoyeur qui sous ses pelletées d'oubli a comblé la fosse où dort ce qui fut. La mer a aussi sa part dans cette œuvre d'extermination. Nous avons vu qu'à Damme elle a bouché de ses sables le vestibule par où coulait jusqu'au cœur de Bruges même la richesse du monde. Du Zwyn, le bras de mer qui s'enfonçait à quatre lieues dans les terres, mouillant partout des ports, il ne reste qu'un estuaire dont de récents endiguements ont achevé de maîtriser le maigre flot. La main de l'homme a ainsi scellé définitivement cette porle par où les houles immergeaient le plat pays et sur laquelle, dès le quinzième siècle, le mer déjà avait renversé son énorme sablier.

A pied sec, vous traverserez maintenant la campagne qui de Damme s'étend à Knocke, l'ancien petit hameau de pêcheurs perdu aux limites de la contrée flamande, dans un repli des dunes. La vogue longtemps épargna la solitude de ce coin de terre où les âmes gardaient leur rude fleur primitive et qui, à un pas de Heyst, avait le silence et la douceur d'un désert. Gomme une oasis oubliée dans la circulation des plages, elle s'immobilisait à l'ombre de sa vieille tour catholique, qui seule parlait encore du quatorzième siècle. Mais cette modeste condition de vierge rustique, parmi toutes les autres vierges d'autrefois, métamorphosées en grandes dames au coup de baguette de la mode, elle l'a perdu sans retour. Knocke a pris rang parmi les villégiatures régulières. Chaque jour est un empiétement sur la paix des vieilles mœurs. La spéculation, ce postillon qui prépare les logements pour une civilisation

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avide d'air et d'espace, ne court plus seulement les grandes routes, mais les petits sentiers de silence et d'ombre, et, de sa cravache finissant en chaîne d'arpenteur, frappe aux portes closes des villages, en agitant ses grelots d'or. Et, comme des iles émergées des flots, l'une après l'autre des stations balnéaires s'éveillent au-dessus des eaux, avec des môles, des kursaals, des chalets de plaisance, des hôtelleries, où des oiseaux de passage s'en viennent accrocher leur nid.

En moins de quarante ans, la physionomie du littoral a été littéralement bouleversée. Ostende était alors la grande auberge maritime; la concurrence n'éparpillait pas encore aux alentours la clientèle des malades et des désœuvrés. Puis, un jour, le goût d'une dépense plus mesurée et l'attrait d'une plage moins encombrée firent affluer son trop-plein à Blanken-

Vcssin de K. Van Gclder.

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