UN COIN DE VILLAGE A KNOCKE
Les plages du nord ont d'ailleurs, en leur beauté un peu mélancolique, un si irrésistible attrait qu'on s'explique aisément leur vogue toujours croissante. C'est par milliers que les trains déversent à Oslende, Blankenberghe, Heysl et Knocke, pendant le temps des bains, les infirmités de la vieille Europe : tout un peuple languissant de femmes épuisées, de jeunes filles mangées par la chlorose, de travailleurs débilités accourt au grand médecin des flots. Telle est l'affluence que, aux chaudes journées de juillet et d'août, la digue ressemble à une fourmilière et qu'on a peine à se loger dans les hôtels. Et ces petites capitales de l'univers, ouvertes sur l'infini du ciel et de l'eau, ne sont pas seules à bénéficier de ces grandes migrations : Nieuport, la Panne, Middelkerke, Mariakerke, Westende, Wenduyne, le Coq, ont aussi leur part des épaves que jettent à la mer les naufrages de la terre.
Il semble que, dans la moiteur tiède des sables, mieux qu'aux arides falaises, germe cette graine d'espérance sans laquelle l'humanité se dessécherait en une lente et perpétuelle agonie. Puis, des grandes électricités du Ilot, quelque chose comme un frisson de vie demeure à ce beau satin des plages continuellement lavé de claires écumes et qui a la fraîcheur douce de la peau. Ajoutez qu'aux onduleuses circonvallations des dunes se cachent
LA FLANDRE OCCIDENTALE
de mystérieuses retraites, des alcôves faites exprès pour le recueillement et le songe intérieur. En ces nids de silence que bercent les musiques solennelles de la mer, l'esprit, reployé sur soi-même, n'est plus entraîné à de graves méditations, comme devant la majesté des falaises, mais sommeille en de molles sensations sereines. Le vent plisse le sable de petites rides imperceptibles qui deviennent ainsi l'image des pensées, comme elles finement frémissantes au caprice des impressions et à peine sensibles dans le charme de cette sorte de voluptueux anéantissement.
Aucune magie non plus n'est comparable à la tranquille splendeur des couchants expirant au large dans les gris plombés des vagues et, sur l'estran môme, s'éteignant en pourpres refroidies. La terre, avec ses courbes rondes et sa pâleur lactée, a presque ici l'immatérialité du ciel, et, quand le soleil à son déclin y projette ses réverbérations rouges, on dirait la gloire d'une nuée détachée d'en haut et traînante à ras du sol. Lentement l'incendie s'étend,
Dessin de Armand Heins.