‹ La BelgiqueChapitre 121 sur 187 · VILLAS DANS LES DUNES AU COQ · texte numérisé non relu

VILLAS DANS LES DUNES AU COQ

couvre les pentes, enflamme le pays au loin, puis va mourir dans l'horizon assombri, par-dessus les silences de la campagne, tandis que, dans cette mort de la lumière, on croit voir la fin d'un beau drame d'héroïsme et de songe. Le spectacle est toujours saisissant, et le lent appesantissement du soir sur le paysage, cette nocturne mer déferlant à grands plis sombres au-dessus de l'autre, le rendent plus émouvant encore.

De Knocke à la Panne, stations extrêmes du littoral, la plage flamande ourle de molles dentelures l'Océan. Une succession ininterrompue de dunes met entre les villages le mouvement d'une chaîne de petites montagnes dont les cônes, verts de hoyas et de chardons, dominent, comme des observatoires, la bataille des flots. A la Panne, le Mont-Blanc, énorme croulière chauve, à l'ouest de Nieuport le Hoogt Blekker, vaste cône profilé par-dessus la contrée, semblent immobiliser de prodigieuses vagues jaillies d'une houle des sables. Une épaisse végétation, qui change selon les localités et épuise toutes les variétés de la flore marine, déroule de proche en proche son tapis veloureux et profond. A Nieuport, dans l'argent fluide des boulants, fleurit le panicaut bleu, pareil, en sa grâce découpée et mince, à un très fin saxe céladon ; et partout ailleurs la bruyère aux grappes d'or, le hoya dont les racines ramiculées en tous sens fixent comme des crampons la mobilité du sol, l'hippophaé

m LA BELGIQUE.

saignant ses baies rouges emmêlent leurs floraisons touffues, comme la gaité étoilée de ces mélancolies de paysage.

Chaque plage a d'ailleurs sa physionomie propre qui la distingue des autres. Celle d'Ostende, barrée par l'enchevêtrement de ses piliers d'estacade, prolongés au large et simulant sur le ciel les fenestrures d'un chimérique échafaudage, évoque la toute-puissance de l'homme. Blankenberghe, avec sa jolie jetée rattachée par des escaliers au large déroulement de l'arène que la marée basse découvre profondément, a moins de grandeur et plus de coquetterie. Un peu plus loin, Heyst, sans port ni estacade, offre sa poésie de belle fille saine, demeurée rustique et marinière à travers ses succès. A l'opposé, Wenduyne avec ses jardins, sa digue en fines briques roses, ses hautes terrasses et sa rotonde vitrée avancée jusqu'au flot comme une proue, se groupe dans un paysage de grasses et lumineuses prairies aux horizons infiniment reculés et d'où émergent les tours des paroisses. Le Coq ensuite, aux creux de ses dunes d'or et d'émeraude, prolonge de naissantes avenues qu'une ambition singulière baptisa de ces noms fameux, Beethoven, Mozart, Wagner, Goethe, Schiller, ponr n'en citer qne quelques uns. Il semble que le voisinage de la mer eût pu s'accommoder de plus de simplicité.

Aux vaincus de la vie, aux chercheurs de grand silence, la mer flamande ménage de sûres retraites; la Panne, aux approches de Adinkerke, a des déserts où expire toute rumeur humaine. Là le ciel et l'onde ne trouvent point de concurrence. Quand, perdu au milieu des sables sans fin qui, parallèlement a l'eau, moutonnent en flots figés, sans aucune digue qui en rompe l'impressionnante uniformité, on laisse aller au fil des marées ses yeux et sa pensée, on peut se croire détaché de tout lien terrestre en cette double solitude faite de deux aspects d'éternité. Rien ne peut dire la plénitude que, loin des hommes, goûte, dans l'isolement de ces plages, l'âme qui rêve de retourner aux sources de la création.

Et non seulement la physionomie extérieure et sensible, mais les habitudes de vie, le genre des fréquentations, les modes de distraction et de plaisir changent de plage en plage, en ce joli défilé de villes d'eaux. Chacune a son public spécial, ses amoureux convaincus, ses clients accoutumés, comme une grande famille où, à travers les hiérarchies, règne une apparence d'homogénéité. Il semble que son vieux renom historique, et peut-être aussi la présence royale, aient consacré pour Ostende le privilège d'une villégiature aristocratique. La banque, le négoce, le high life s'y donnent annuellement rendez -vous et y jettent sur le courant de la vie le prestige d'une sorte d'existence à grand orchestre. C'est la continuation du tourbillon qui entraîne au plaisir, dans les capitales, ceux qu'on appelle les favorisés du sort. Les bals, les concerts, le théâtre, les courses, la toilette, les réceptions, le flirtage, le jeu occupent ici les journées. Les femmes y changent de robe le matin, le midi et le soir, avec des rivalités dans le luxe et la fantaisie. On y voit des princes avec leurs chambellans, des duchesses avec leur cour, des chevaliers du turf avec leurs écuries; et tout le monde y mène un train de seigneurs, prodiguant la dépense et l'apparat.

La ville, d'ailleurs, a accommodé son cadre à ce passage des grandes fortunes; aucune station balnéaire du continent n'a peut-être la somptuosité de sa digue; les architectures les plus fastueuses s'y entassent dans un emmêlement de tous les styles, avec des balcons à cariatides, des moucharabys vitrés, des pignons en flèche, des rez-de-chaussée ajourés, des colonnades, une abondance de rinceaux, de pilastres, de faïences et de sculptures. Naturellement le mauvais goût n'est pas absent de cette profusion ; mais un tel décor s'apparie bien à la vanité, aux étalages de toilette et aux élégances bigarrées de cette foule cosmopolite et superficielle qui n'a d'yeux que pour elle-même et assiste inattentive aux grands spectacles de la nature.

LA FLANDRE OCCIDENTALE. iol

A part quelques vieilles rues, de médiocre caractère, des restes de rempart et ça et là dans les dunes un fort démantelé, plus rien dans Ostende ne révèle la tragique histoire d'une ville guerrière. Massacres, bombardements, pillages la saignent et la déciment, aggravant par la colère des hommes les cataclysmes des eaux. Quand ce n'est pas un Albert de la Motte ou un Louis X.V qui la saccage à coups de canon, c'est la mer qui rompt ses digues, se rue à travers ses rues et balaye tout devant elle. Le nombre de ses désastres maritimes se chiffre presque par le nombre des années, et en moins de cent cinquante ans elle est trois fois anéantie par les armées qui l'assiègent.

Ses infortunes, d'ailleurs, n'ont d'égale que sa vaillance; à peine la mer et les soldats se sont retirés qu'elle se relève de ses ruines et reprend sa besogne de grande cité marchande. Pendant trois ans, avec Maurice de Nassau, elle soutient contre l'Espagne et l'archiduc Albert la cause de la liberté de conscience; quand elle se rend enfin, vaincue par les épidémies, les incendies et les inondations, soixante-douze mille hommes ont péri dans ses murs, et ceux-ci ne sont plus eux-mêmes qu'un amas de décombres.

Son passé, du reste, est plein de prospérités extraordinaires, bientôt après suivies de lamentables retours. En 1714 le chevalier llallet de la Merveille débarque dans son port une cargaison depiees, de bois, de richesses minérales apportées du Bengale : c'est l'origine de cette puissante Compagnie des Indes qui, pendant onze ans, concentra dans ses entrepôts toutes les denrées de la terre; et brusquement la concession du commerce avec l'Afrique, l'Inde et la Chine lui est enlevée par le même Charles VI qui la lui octroya.

Ces vicissitudes et ces grandeurs ont fini par se fondre dans les profits, sinon dans les gloires de son trafic actuel; si elle n'a plus ses redoutables aventuriers du dix-septième siècle, cet illustre Maestricht, le Jean Bart des Flandres, et cet héroïque Jacobsen qui à lui seul soutint le choc de neuf navires hollandais, puis, croulant sous le nombre, se fit sauter sur son corsaire, elle pratique h sa façon le métier d' « écumeur de mer » en rançonnant les étrangers échoués sur sa plage. Ostende est comme un vaste garni où la table est toujours mise devant l'Océan; tous ses habitants sont gargotiers et aubergistes; et ses maisons privées se transforment en succursales de ses hôtels. Elle a des magasins dignes des grandes villes, un kursaal spacieux réputé pour ses auditions musicales, un théâtre où se jouent les pièces en vogue, des promenades soigneusement entretenues, un bois de Boulogne en miniature, des cercles et des agréments de toutes sortes. Elle s'atteste experte en l'art de retenir une clientèle naturellement blasée.

Blankenberghe — pour le moment du moins, car toutes ces parvenues des eaux sont, au fond, minées de vastes ambitions — se contente d'une destinée plus modeste : demi-mondaine, demi-bourgeoise, elle anime son train de vie régulière aux musiques dansantes d'un kursaal qui fait bonne mine sur sa digue bordée de villas fraiches et fleuries, aux terrasses en retrait. On danse, on s'amuse, on lit, on excursionne, sans grand éclat ni mise en scène, et les coutumes de la maison, les traditions du al home, y continuent les habitudes familiales, avec une modération dans la dépense et une intimité discrète dans les rapports mutuels.

C'est la plage des travailleurs, des gens de robe et de plume, des fonctionnaires, se délassant dans le calme d'une petite vie sociale aimable, également ennemis du vide des pleines solitudes et de l'empilement des foules. C'est aussi, avec Heyst et Wcnduyne, la plage recherchée des allemands, dont l'exode, tous les ans, se déporte en foule vers la côte belge. Les femmes et les enfants, dans le chiffonné des toilettes, y ont une grâce d'abandon que n'ont pas les belles dames d'Ostende, gréées et cuirassées comme des corvettes de guerre.

On sent qu'ici la mer n'est plus uniquement un décor, mais qu'elle joue son rôle dans

l'existence commune, de sa grande voix et de ses mélopées caressantes conseillant, soutenant, stimulant les défaillances de l'esprit et du cœur. La colonie s'intéresse à cette rude amie, d'humeur variable, mais bonne au fond, et qui refait son sang, détend ses nerfs, active ses sèves et lui infuse des énergies pour rentrer bientôt dans la lutte. On l'aime pour la vertu de ses bains, les sables moelleux de sa plage, les bromes de son atmosphère, la poésie de ses ciels, la vaillance rude de ses pécheurs au type particulier, vrais gens de mer qu'on voit attendre l'heure de la marée dans leur barque, en se berçant au gonflement des vagues. Une dignité leur est restée dans le geste et la vie, comme s'ils ne voulaient pas démériter

de leur renom ancien de pourvoyeurs de la marée royale. Marie-Thérèse, qui leur octroya une charte, et après elle Napoléon Ier n'acceptaient sur leur table que le poisson pris dans leurs filets. Avec ceux de la Panne, ils avaient acquis le droit d'emporter en mer un jeu de cartes, droit refusé aux autres pêcheurs de la côte, et duquel, sans doute, ils ne mésusaient pas. La charte de Marie-Thérèse réglemente toujours leur corporation; un doyen la préside et, comme une sorte de magistrat, conserve précieusement dans un coffret le parchemin signé de la main de la souveraine, qu'ils continuent à appeler « leur souveraine », par une reconnaissance éternisée de la prédilection qu'elle eut constamment pour eux.

Cette vaillante et honnête population, attachée d'un si grand amour à l'Océan, anime de ses allées et venues t m & H^l ■* - 1 "' la plage blankenberghoise. A la tombée du jour, les hommes

ï ? feSilSIÎL I * |UV k hissent leurs voiles et s'en vont péchera plusieurs lieues

en mer : pareilles à de grandes chauves-souris aux ailes éployées, les pêcheuses de crevettes, portant sur l'épaule des filets emmanchés de longues perches, l'humérus en outre sanglé par la bretelle d'une hotte, autrefois promenaient dans la scintillation sombre des eaux d'errantes et mystérieuses silhouettes. Là-haut, comme une âme qui veille, tourne la lampe du phare, faisant face au fanal du ponton flottant qui, à ras des flots, pardessus le « Paardemarkt », énorme vertèbre de sable saillante sous les écumes et contre laquelle naguère allaient se briser les navires, étoile les ténèbres marines.

LHOTEL DE VILLE DE BLASKENIIERGHE.

A l'autre extrémité du littoral, Nieuporl-Bains, sorti, au geste d'un nabab tournaisien, de la profondeur de ses dunes, se relie par une chaussée bordée de pâturages à la ville mère, vouée à la décrépitude et au silence, après avoir été l'une des cités illustres des vieilles Flandres.

On dirait une banlieue de ville perdue dans les sables de la mer. Mais cette banlieue avec son train de vie restreinte, fait seule, au bout des flots un peu de bruit quand la ville elle-même n'a plus, pour se galvaniser d'un reste d'animation, que sa marine et ses chantiers. Le matin, sort des maisons la troupe dolente des vaches qui lentement passent à travers l'herbe des rues, longent les Halles et leur beffroi, un coin de vieille gloire perdu dans un silence de cimetière, finalement s'en vont pâturer le long des remparts, au pied d'un reste d'immémorial donjon.

Les Templiers, qui avaient bâti là une église, ne sont plus qu'un souvenir englouti dans le temps, celte mer qui, comme l'autre, emporte les continents et les hommes ; et

LA FLANDRE OCCIDENTALE

pareillement, des huit sièges que subit la grande ville du quinzième et du seizième siècle, du mémorable combat des confédérés hollandais contre l'archiduc Albert, du haut renom de ce port où l'on appareillait pour les destinations lointaines, il ne reste plus qu'une légende réveillée çà et là par un bout de ruines, un amas de pierres boulantes sous le pied. Mais tant de disparitions éveillent partout en Flandre l'idée de la fragilité humaine, que cette déchéance ne nous étonne presque plus. Comme une poussière balayée au vent, Nieuport a suivi dans le gouffre d'oubli son aînée en gloire, cette puissante et antique colonie de Lombartzyde, riche port marchand du douzième siècle, qui déjà au temps de Sanderus n'était plus, selon la désignation qu'il lui donne lui-même, qu'un « ignoble village ». Ici, il est vrai, tout a disparu, ne laissant surnager au-dessus du tourbillon dans lequel la ville a sombré, que la misère et l'effacement d'un pauvre nid de pêcheurs, dévotement amoureux d'une vierge célèbre en pays flamand. A plusieurs lieues dans la côte, la piété populaire ne veut reconnaître que la vierge de Lombartzyde ; si humble qu'elle soit, elle fait pâlir devant la renommée de ses miracles la pompeuse patronne qui règne aux tabernacles de Nieuport ; et c'est dans son giron que la douleur des mères et des épouses va puiser les consolations.

A Nieuport-Bains expire la mer élégante : un délicat et sensilif poète belge, Georges Rodenbach, l'a chantée sous ce titre dans des strophes dont la musique évoque plus encore le rythme mélancolique et tendre sur lequel, aux kursaals d'Ostende et de Blankenberghe, voltigent les jeunes filles, ces mouettes en mousseline, que la sauvage et solennelle harmonie des Ilots battant les estacades.

La Panne, qui, à côté de cette dernière chaleur de vie, ne fut longtemps qu'une solitude où, pendant les mois d'été, se réfugiaient quelques familles, venues de Furnes ou de Dixmude, à son tour s'efforce de conquérir la vogue. Un caprice ingénieux et charmant donne à sa digue l'air paradoxal d'un Nuremberg peint sur une toile de fond. Mais, sitôt après, l'isolement reprend, la florale splendeur des dunes, pareilles à un prodigieux bouquet épanoui sur plusieurs lieues de largeur. Le voisinage des hommes, ne trouble pas la sérénité recueillie de ce merveilleux coin de nature ; et, comme l'eau referme ses sillons sur la quille d'une barque, le déferlement des sables ressemble à une mer figée où s'arrête l'extension de la bâtisse.

Nulle part le littoral n'offre une végétation plus magnifique ni des horizons plus étendus. Des courbes profondes font onduler les sables en petites vallées qui se resserrent et s'élargissent, toutes combles d'un fleuve d'herbes sauvages, de plantes odorantes, de grande fleurs d'or, avec des alternatives de taillis, de zones pelées, de chemins couverts, d'enclaves cultivées où, dans la chaleur, voguent les papillons, crécellent les grillons et cornemusent de gros hannetons mouchetés de gris. C'est un enchantement de musiques d'insectes, de murmures de vent, de profonds souffles venus du large, dans une poussée d'éden, une fermentation sauvage de terre vierge dont les sèves jaillissent en touffes de floraisons.

A travers la dune. — L'âne. — La vie du pêcheur. — Coxyde.

Çà et là, au creux des dunes, un village de pêcheurs masse ses toits bas, perdus dans les replis du sable. Sur le pas des portes, les femmes remmaillent des filets, la peau bise et gercée comme de la plie sèche, près des berceaux que le vent balance, de l'aïeul paralysé par les embruns et qui fume sa courte pipe noire, de l'âne familial qui tond un pré pelé

derrière la haie. Vers le midi, un maigre tire-bouchon de fumée sort de la cheminée, un feu de brandes flambe dans l'âtre, et, tandis que les écuelles sonnent sur la table, une odeur de"" 'poisson bouilli ou de pommes de terre frottées d'oing se répand dans l'air. Un à un, les maris et les garçons s'en reviennent des bouts opposés de l'horizon, l'un tout trempé d'eau de mer, le sel et la senteur des marées sur les membres, l'autre qui depuis l'aube, attelé à la herse, racle là-bas le sol infécond. Pendant une heure, toute cette humanité précaire connaît le repos, et dans la dune vidée il ne reste plus que l'âne maigre, continuant à brouter le gramen et le chardon, sous un bourdonnement de mouches voraces.

11 est lame de ces solitudes. Là même où le bœuf ni le cheval ne trouveraient pas toujours à pâturer, il a pour râtelier le mont chauve qui se dresse derrière la maison. Son échine fait seule un peu d'ombre parmi la pâleur enflammée de la terre, et le soleil se lève et décroît sur cette silhouette errante qui tantôt émerge des crêtes, et tantôt s'enfonce dans les ravines, comme la barque de cet océan de sable.

Tout le jour rôti aux flambes de l'air, ses flancs creux ravagés par la piqûre des insectes qui s'abattent sur lui comme sur une proie vivante, en dépit de ses ruades et de ses coups de queue, le pauvre bourriquet laisse pendre sa tête lourde sous les cieux incléments. La nuit seulement apporte quelque apaisement à sa peine : il couche alors sur la terre refroidie son ventre haletant, roule son dos meurtri dans les rosées, se détend sous la grande douceur fraîche des ténèbres; et la caresse amie des étoiles coule comme un baume sur ses blessures. Les mouches, ces guerrières inassouvies de carnage, se sont retirées sous leurs tentes, au fond des crevasses sablonneuses et dans les baies rouges de l'hippophaé, cuvant le sang bu pendant le jour : seuls les lourds papillons de nuit et les hannetons au vol de velours vibrionnent encore dans la molle nuit bleue. Mais il ne les craint pas, ceux-là; ce sont les musiciens de la vaste symphonie du silence et de l'ombre, qu'accompagnent au loin les basses profondes de la mer. Il rôde alors dans la bonté nocturne, aspire le vent qui lui apporte l'odeur des autres ânes ses frères, vagabondant comme lui par la dune, et ses énormes oreilles toujours en mouvement, cornets où s'enfle l'immense rumeur tranquille des minuits, dessinent sur le firmament clair comme le croissant d'une lune.

Toute la côte est pleine de ces petits grisons grêles et râpés dont la race pullule comme la bruyère et le chardon aux latitudes immiséricordieuses du sablon. Ils sont les bêtes de somme de la contrée, charroient d'un coup de collier infatigable, labourent, hersent, mêlés, comme des cadets, à la dure vie de l'homme. C'est à peine si l'on prend soin d'eux : l'été, on les lâche par la dune, oii ils paissent pendant les intervalles du travail. Si rare qu'elle soit, l'herbe, du moins, alors est parfumée d'une odeur de thym et de serpolet; mais l'hiver ils sont obligés de disputer leur nourriture au gel et à la neige. Après les mouches dévorantes des canicules, la bise hivernale leur mange à son tour les oreilles dans leurs petites écuries mal bouchées qu'ensablent les rafales. Rebutés, délaissés, méconnus du maître ingrat qui ne les paye souvent de leur labeur qu'en coups de rondin, ils conservent pourtant à travers leur éternelle misère une force indestructible; la bonne nature, qui fait pousser l'herbe jusque dans le sable aride, leur met à la peau un poil épais sous lequel se conserve la chaleur. Personne ne s'aviserait de leurs secrètes souffrances si leur œil résigné, au fond duquel se lisent les longues douleurs, leur tête inclinée vers le sol dans une attitude d'humilité affligée, l'air de songerie passive qui les fait ressembler à des créatures humaines, ne trahissaient leur tristesse intérieure : il semble qu'ils plaignent l'homme de les si mal comprendre, au lieu de lui en garder rancune, et leur obscure prunelle a par moments la moiteur d'une larme qui ne coulerait pas.

LA FLANDRE OCCIDENTALE. M

C'est la mélancolie des plages que ces douces bêtes consentantes. Par troupeaux on les voit, aux abords d'Ostende, de Heyst et de Blankenberghe, parquées parmi les parasols et les lentes sous lesquels s'abritent les familles. Sanglées de lourdes bardclles, elles s'immobilisent là en demi-sommeils pensifs, regardant au loin la mer grise comme pour y suivre la marche trop lente du soleil. Toute la bande a sous la paupière la stupeur de cette humanité ironique et cruelle qui ne l'approche qu'avec des paroles mauvaises et des gestes menaçants. Même les fillettes froncent, en les abordant, leur mignon sourcil, prennent pour leur commander un ton courroucé, lèvent sur leur nuque misérable de petites mains qui voudraient cravacher. On rit quand l'amer stupidc leur casse sa trique sur les reins ou leur bourre à coups de pieds les côtes.

Nul n'a compassion des petits ânes des plages. Le flanc saignant sous le bât, ils chevauchent de l'aube à la nuit, à travers le sahara des dunes, bafoués, talonnés, pelaudés, vaillants. Leur caravane toujours s'enfonce dans le vent et l'écume, en route pour les lointains pèlerinages, puis rentre brisée, lasse, les oreilles pendantes, sous la piqûre des anguillades. Point de dimanche pour ce métier de souffredouleur; chaque matin on les voit revenir au piquet, un peu plus délabrés à mesure que s'avance la saison, et leur martyre ne cesse qu'après que le dernier galopin a quitté la plage.

La vie, il est vrai, n'est pas sévère uniquement pour les pauvres baudets : elle l'est aussi pour les hommes ; et peut-être est-ce là le motif qui les rend si durs pour leur compagnon de misère et de travail. Rien ne ressemble moins à l'idylle que la sauvagerie et l'àprelé de cette existence toujours en lutte avec la mer. Quand, à la tombée de la nuit, ils partent dans leurs bateaux grands comme des coquilles de noix pour aller pêcher au large, nulle parmi les mères, les sœurs, les femmes qui les accompagnent jusque sur la plage, ne sait s'ils reviendront. Le vague point noir de la voile s'ellàcc chaque fois dans le lointain des eaux comme une part de leur vie à elles qui s'en va et qu'elles ne reverront peut-être plus. Mais il faut vivre ; on a des petits dont les dents sont gourmandes ; l'aïeul, lui, tout le jour blotti dans les cendres de l'âtre, n'a plus la force de tirer aux cordages, et d'ailleurs il a eu sa large part des dangers courus et des épreuves subies ; et c'est pourquoi les jeunes partent à leur tour, presque gaîment, un sifïlolement aux lèvres, et se jettent au gouffre, en pensant aux poissons qu'ils ramèneront dans leurs filets. Elles rentrent alors au logis, les femmes, anxieuses et muettes, et l'humble chambre où les hommes étaient réunis tout à l'heure leur parait à présent lugubre comme après qu'un cercueil en est sorti.

Cependant ils se sont enfoncés dans les embruns; leurs coques dansent à la pointe des tlols ; perdus dans les immenses ténèbres, ils songent à ceux qu'ils ont laissés à terre. Quelquefois la tempête s'ajoute à la nuit ; comme une épave, l'esquif flotte dans un tourbillon

de grêles et declairs ; l'abîme hurle après cette proie. A chaque moment il manque de s'engloutir sous les montagnes liquides qui frappent comme des pilons ; il monte, il descend, il roule, il disparaît ; il est le volant dont s'amusent les flots et qu'ils se renvoient l'un à l'autre comme des raquettes. Dans le fracas horrible du vent, les voix ne s'entendent plus, et les silhouettes ne sont plus qu'un peu plus d'ombre dans l'ombre universelle. Tout croule autour d'eux, le ciel et l'eau, dans une confusion qui laisse à peine distinguer si le gouffre est en haut ou en bas ; et pourtant, calmes parmi l'épouvante des cataclysmes, ils font, au-dessus de la mer courroucée, le geste régulier de la manœuvre. Des glaçons hérissent leur poil ; l'eau s'est congelée sur leurs vêlements, et le sel irrite les blessures qu'ils ont aux mains. Aveuglés, du feu aux paupières, les oreilles bourdonnantes, baillons humains que déchire l'ouragan, ils se battent avec la nuit, avec le vent, avec l'inconnu. A la fin, un rais livide déchire l'horizon ; une rougeur allume l'aube par-dessus le monstrueux océan, comme des éclaboussures de sang rejaillies au ciel.

Pendant ce temps, dans les hameaux on prie, on se lamente, on s'agenouille devant le calvaire, on brûle un cierge, et puis les pauvres âmes sentent leur revenir la résignation qui fait le fond de leur vie. Quelquefois les mères vont jusqu'à la plage, elles demeurent là dans la pluie et la rafale, épiant la formidable houle. Enfin un cri : C'est eux! Et simplement elles se signent. Mais tous ne rentrent pas toujours : il en manque un parfois, emporté par-dessus le bordage sans que nul l'ait vu disparaître. Quand on s'est compté, il n'était plus là ; voilà tout ce qu'ils savent. Et celles à qui ils parlent ainsi s'arrachent les cheveux, courent dans la dune comme des oiseaux funèbres, crachent des injures à cette mer abhorrée qui a pris leur amour, et encore une fois ensuite se résignent.

11 est une époque de l'année où les villages se vident de tous leurs hommes valides : les femmes, les vieillards et les enfants seuls demeurent dans le silence des maisons. Eux, les mâles, sont partis pour le banc de Terre-Neuve ; la pèche aux harengs les a tous pris, le père et les garçons, comme en temps de guerre on lève le ban et l'arrière-ban. Par flottilles immenses les petits bateaux ont disparu derrière la grande barre sombre de l'horizon. Chaque équipage a des vivres pour un mois, du combustible, des cabans, une abondance de filets. Mais un mois, c'est la mort indéfiniment présente ; et tandis que, errants dans l'horreur des nuits, ils empilent le produit de leur pêche à la furtive lueur d'un fanal, une inquiétude, dans les mnisons de la côte, tient éveillées les femmes sur leurs oreillers hantés par les visions.

Ainsi, d'un bout à l'autre de l'an, les jours traînent après eux leur cortège d'angoisses, de peines et de fatigues sans nombre. Quand ce n'est pas la mort qui frappe à la porte, c'est la maladie ou la misère. La mer nourrit mal ses enfants : après des jours et des nuits passés à batailler contre le flot, le salaire est précaire ; rares sont les pêcheurs qui ont pu s'assurer une vieillesse tranquille. Ce poisson conquis au risque de la vie se disperse aux halles urbaines, ne laissant qu'un minime pécule aux mains de celui qui l'a extrait du giron océanien. L'habitant des côtes vit donc pauvre, se nourrissant à grand'peine, lui et les siens, du petit champ qu'il défriche dans le sable et qui lui donne un maigre rendement. Tout le temps qu'il n'est pas en mer, on le voit courbé sur cette terre brehaigne où sa bêche ne mord pas et qu'il s'obstine pourtant à fouir, s'errénant à la féconder et l'humectant de sa sueur. Jusque dans la nuit, sa silhouette brune se démène en ce dur combat, douloureux autant que celui des eaux, et le passant qui voit son grand geste furieux recommencer sans trêve, s'imagine assister au corps à corps de deux ennemis s'entr'exterminant.

Puis il faut compter avec l'usure physique. Après trente ans de mer, un homme n'est plus bon qu'à veiller les berceaux ; les rhumatismes ont rouillé sa charpente, et la paralysie

LA FLANDRE OCCIDENTALE

finit par le momifier dans un coin, comme une grande souche morte. D'autres ont dans leurs faces, durcies à l'égal de la pierre, parmi des gerçures profondes, d'affreuses dartres qui montent, envahissent le nez et le front, y superposent un masque rigide. Ou hicn les yeux sont mangés d'ophtalmies purulentes, dans un suintement horrible de sanies, et à la longue s'obturent, dévorés par des peaux comme par une bête.

Les filles, d'ailleurs, ne connaissent pas une vie plus quiète. De bonne heure mêlées au métier des hommes, elles vont ça et là encore à la pêche aux crevettes, à mi-corps dans l'eau pendant des heures. A Heyst, Nieuport, la Panne, ont les voit sortir vers le crépuscule des replis de la dune, leurs rouges jambes nues arpentant largement le sable, le corps fléchi sous l'ampleur des pesants filets qui dessinent au-dessus de leurs épaules comme des ailes immenses. Derrière elles, la lumière des couchants allonge parmi les bruyères enflammées le cambrement lourd de leurs reins. L'une après l'autre elles descendent dans la mer, vagues formes que la nuit submerge petit à petit et qui rasent les houles dans un fouettement d'écumes, pareilles à de grosses mouettes.

A Coxyde persiste un autre genre de pêche. Les hommes y vont à la mer montés sur de maigres chevaux qu'ils poussent très avant dans le flot, ayant eux-mêmes de l'eau jusque proche la ceinture : ils abattent alors les filets qu'ils portent en travers des épaules et dont les longs manches dépassent leurs têtes comme des lances. Les haridelles, accoutumées au mugissement des vagues, demeurent impassihles parmi les lames qui déferlent contre leur poitrail, et, la crinière toute frangée de varechs, ressemblent aux hippocampes de la mythologie. D'une race résistante et sèche, mal nourris, les côtes en saillie, gardant dans l'œil, comme les ânes, leurs camarades d'infortune, une tristesse résignée, on les voit cheminer la tête basse, l'oreille molle, califourchonnés à cru par les pêcheurs en vareuse rouge, leur chapeau de cuir bouilli dans la nuque. Quand, à la file, toute la bande, par monts et par vaux, regagne le village, balançant dans un dodelinement les paniers emplis de crevettes et de sardines qui pendent de chaque côté du garrot, l'ombre vespérale qui enveloppe leurs silhouettes lentes solennise ce collège détaché en noir sur les cuivres du ciel. Puis, à mesure qu'on approche des maisons, la chevauchée se rompt, les bidets s'éparpillent par les sentes, et, derrière les clôtures, les hampes des filets qui s'abaissent et s'élèvent selon les bosses du sol ressemblent à des mâts de petits bateaux dans le culbutis des vagues.

Coxyde, au milieu des hameaux perdus dans la côte, a l'importance d'une grosse bourgade. De loin il apparaît avec ses petites maisons basses, coiffées de tuiles d'un rouge pale et lavé qui se fond dans la douceur des sables, sur un double alignement bosselé par les haies des courtils. Au bord de la route, des arbres ont poussé, qui argentent d'une estompe grise le pavé, et des tournesols, des dahlias, des roses trémières, des églantiers constellent les petits jardins qui sont la coquetterie du pêcheur. L'été, c'est un peu d'ombre dans l'étendue torride : les maisons, larges ouvertes à la brise de mer, laissent voir des intérieurs bien tenus, d'une fraîcheur reposante. Une auberge, où l'on a des œufs et du lard, toute peinturlurée de couleur, a la gaîté reluisante d'un coin de chapelle. Et la halte, dans cette paix assoupie de village, à un pas des agitations du flot, prend une douceur particulière. Ça et là un enfant crie, un âne brait, un porc groïne, mais ces bruits sont vite étouffes dans la sourdeur des sables, où ne s'entend plus alors que le ronflement monotone, continu, d'un vieux moulin dressé sur une butte et dominant toute l'agglomération.

Comme un patriarche, il a vu se succéder les générations autour de lui ; les pieds solidement plantés en terre, il a résisté aux tempêtes qui emportaient les hommes et les navires. Ce que de ses grandes ailes déchiquetées par la griffe des aquilons il a salué de cercueils qui s'en

i62 LA BELGIQUE.

allaient et de nouveau-nés qu'on portait baptiser à l'église, nul ne le sait que lui. 11 est le témoin demeuré debout des espoirs évanouis, des foyers écroulés, de tous les drames sans nombre qui désolent les liameaux côtiers, ces nids battus par le vent de la mort, toujours souillant à travers les espaces. Et il a bien, sous sa carapace grise, ébréchée, trouée, rongée, ronflante au vent comme une crémone d'orgue, le vénérable aspect d'un de ces longévités de la mer, présents à tant d'assauts desquels ils sortirent la vie indemne, un peu plus démolis seulement à ebaque bataille. Campé là-haut, dans la région des goélands qui, prenant son toit aigu pour une mâture, s'y viennent poser quelquefois, ebassés du large par la tourmente, il semble défier encore les ouragans et sur ses ais grinçants tournoie aux mêmes

Dessin de Engine Verdyen.

COXYDE.

souilles qui poussent les vaisseaux à travers l'abîme. Tout a ebangé autour de lui et il subsiste encore. Le bameau a pris l'importance d'un gros bourg où la vie qui monte comme les marées petit à petit fait affluer les alluvions des petits centres en formation. La ebaussée qui le relie à la mer déjà se borde de villas et d'hôtels, en prévision du campement humain qui, là comme ailleurs, viendra tous les étés, chercher le renouvellement des conditions de l'existence.

Autour de Coxyde, le paysage se déploie, à la fois maritime et pastoral. Un cône immense, étincelant comme la neige, le Mont-Blanc, y découpe sur le ciel ses pâleurs lisses. Aucune fleur ne germe sur cette désolation d'un sable toujours mouvant où la graine n'a point de prise, en sorte (pie la butte, pelée de haut en bas, sans autre tache sur sa blancheur éternelle que l'ombre errante des nuages, garde une virginité farouche et inviolée. Mais, à mesure

LA FLANDRE OCCIDENTALE

qu'on s'enfonce dans le pays, la nudité pulvérulente de la dune se vêt d'une merveilleuse toison de mousses aux teintes fanées et rouilleuses. Une électricité de fourrure animale semble courir sous les floraisons, en sourdes phosphorescences qu'un rais de soleil suffit à allumer. Aux feux du couchant, la lande entière s'ensanglante d'une flambée qui traîne au loin comme le ruissellement d'un fleuve rouge.

Autrefois, vers le milieu du jour, des files immenses danes, de chèvres, de vaches et de chevaux, descendus des bourgades voisines, traversaient, sous la garde d'une couple de petits pâtres, à la queue leu leu, toute cette sauvagerie fleurie, ondulant avec les courbes du sol en un moutonnement infini d'échinés qui tantôt apparaissaient à la crête des monticules et tantôt s'enfonçaient dans les creux, mouvantes diaprures de bouquet sur le déroulement des sables et des gramens. Chaque midi voyait passer dans la dune montueuse cette cohue animale qu'attirait le voisinage des eaux et qui, couchée dans les écumes, sur le bord de la plage,

Dessin de Armand Heins

TROUPEAU SE DIRIGEANT VERS LA Mil: A TRAVERS LES DUNES.

s'en venait goûter, pendant les heures brûlantes, la douceur d'une sieste rafraîchie par les brises marines.

En ces immenses étendues, la terre et la bête accomplissent silencieusement leur œuvre, sans crainte d'être troublées par l'agitation vaine des hommes; comme au seuil d'un désert, celle-ci expire aux silences de cette création on travail.

La même fortune qui du sein des flots lit sortir la petile station humaine de Coxyde a souri pour Oostdunkerke , antre grosse bourgade qui jusqu'à ce jour avait préféré les sécurités de l'intérieur au voisinage immédiat de l'océan et qui, par le déroulement d'un ruban de chaussée pratiquée à travers la dune, à son tour s'est avancée vers la mer qui ne venait pas jusqu'à elle. Ne dirait-on pas, de ces longs pierrés qui relient les villages à la côte, des bras qui plongent aux vents de l'espace, dans une sorte de main-mise sur le trésor mystérieux des eaux? Une fois la chaussée amorcée, les maisons ne tardent pas à se bâtir : c'est le premier degré de la vie et elle ne doit plus s'arrêter.

On peut prévoir le temps prochain où toute la côte ne sera qu'une longue ceinture de

villcttcs rattachées par des voies de circulation rapide. Une à une, à l'usage des antiques néréides nées des sels et des écumes, les plages, ces tilles modernes de la mer, émergent claires et riantes des courbes blondes du sable.

La spéculation, les nécessités d'une hygiène vitale, l'aspiration à une vie moins brève et qui se répare à mesure qu'elle s'épuise, le développement aussi du bien-être matériel correspondant au sens d'une existence qui cherche ses fins dans une somme plus large de joies et de repos, tels sont bien les facteurs qui collaborent à celte extension des relais au bord des grandes eaux.

De plus en plus l'humanité cherche ses rajeunissements dans la nature : c'est d'elle qu'elle attend les forces secrètes nécessaires à l'énorme labeur collectif des civilisations; la mer qui limita l'exode des groupes primitifs, devient ainsi, pour les sociétés qui leur ont succédé, le point de départ d'un essor indéfini, basé sur la plénitude des moyens d'action et de conquête. L'aventure industrielle qui sans cesse déplace l'emploi de ses capitaux et ne voit dans les œuvres qu'elle réalise qu'une source de profits, obéit à une loi mystérieuse qu'elle ignore en accroissant le nombre des villégiatures balnéaires et en créant pour les hommes de demain des conditions toujours plus larges de santé et d'énergie.

Demain, en effet, est le grand mot de toutes les tentatives humaines : nous ne cessons de bâtir pour l'homme qui va nous survivre et que nous portons virtuellement en nous; nous sommes bien plus les contemporains d'une humanité prochaine que de celle où nous vivons; quand nous croyons n'agir que pour nous, c'est pour elle que nous travaillons. Nous subissons la prédestination merveilleuse de n'être qu'un chaînon de transmission dans la continuité de la vie des races, mais un chaînon magnétique, électrisé par la force latente qui nous fait vivre de l'avenir plus que du présent.

Or, demain, ce sera peut-être le déportement des capitales et des agglomérations à l'étroit vers les grands horizons distributeurs d'une vie physique encore inconnue. Sans vouloir anticiper sur le temps et en ne tenant compte que des plages flamandes, on sait déjà qu'elles sont destinées à présenter l'aspect d'une succession de stations se joignant, au sein de paysages boisés qui seront la reprise des droits de la terre devant le règne infini des eaux. Elles formeront les bouquets de la mer, dans des jardins d'essences vertes, parmi des parcs, des bois, des squares et des avenues, avec un boulevard extérieur qui longera la dune et sera l'artère par laquelle se rattacheront toutes ces cadettes et ces aînées de la vie extensive des sociétés en marge de la grande vie des flots.

La vitalité d'un pays se reconnaît à ces activités qui se conforment à des besoins toujours plus étendus et jusqu'aux conlins des sables reculent les limites des territoires habités. Cependant on se ferait une idée encore incomplète du spectacle qu'est appelé à présenter le littoral belge s'il n'était parlé ici de l'admirable travail d'art (pic sera l'achèvement du canal maritime qui bientôt unira Bruges à la mer.

Chaque fois que les résistances de la nature et la conjuration des forces sont domptées, il semble que le prodige d'Hercule se renouvelle et que, d'un effort vertigineux, les bornes du monde sont reculées. Tout ici est démesuré, les résultats acquis aussi bien que ceux qu'il reste à acquérir, l'étendue des chantiers, des gares et des bassins, le jeu des outillages, la puissance des écluses, la beauté des machines qui sont les poumons et les membres de ce prodigieux organisme.

A considérer la périlleuse, graduelle et sûre réalisation d'une telle œuvre, on a le sentiment d'un exploit surhumain. C'est la prise de possession de l'infini dans un de ces corps à corps où il faut bien que l'élément le plus formidable qui soit, accepte d'être asservi au génie de l'homme. 11 ne s'agit plus uniquement, en effet, on le sait, d'une simple entrée à la mer,

LA FLANDRE OCCIDENTALE

comme il en avait été question d'abord, mais de la création d'un port d'escale, d'un port qui n'attend pas l'arrivée des navires sortis des eaux profondes et qui plutôt, de ses jetées, de ses môles, de ses moyens d'accostage, semble aller au-devant de ces passants des abîmes que sont les énormes transatlantiques, d'un port enfin où les lignes régulières pourront loucher jusqu'en pleine mer, sans subir les retards des déchargements aux quais d'un fleuve vers lesquels il faut s'acheminer souvent péniblement, par des passes tourmenteuses , avec l'aide des pilotes. « L'escale, dit un opuscule que j'ai sous les yeux, est difficile aux grands steamers lorsqu'elle exige d'eux un détour important, car les frais généraux et la perte de temps sont des facteurs sérieux qui influent sur le rendement d'un navire. » L'auteur ajoute : « La Belgique avec ses communications ferrées rapides vers Paris, Berlin, Saint-Pétersbourg, Luxembourg, Vienne, l'Italie, Constantinople, est dans une situation économique qui attire l'attention du transporteur. Elle n'avait pas à la côte de port d'escale ; le port côtier de Bruges est destiné à combler la lacune. »

Zeebrugge est sorti de ees raisons économiques, Zeebrugge, c'est-à-dire le port d'escale et le rudiment d'une ville qui sera aux portes du vieux Bruges, du Bruges assoupi dans ses poussières séculaires, en fronton sur l'horizon de l'histoire, un Bruges nouveau en communication avec la vaste vie marchande du monde et en qui peut-être va se réveiller l'antique fortune de l'ancienne ville de la Hanse.

Il n'est permis de fixer que des aspects généraux dans un ouvrage qui, comme celui-ci, se propose surtout de montrer les choses sous un aspect durable, en leur aboutissement définitif. La jetée délimite une rade d'une centaine d'hectares qu'elle protège contre les vents dominants du sud ou du nord-ouest : elle couvre l'entrée du chenal et ferme la zone au delà de laquelle l'abri des bancs et des hauts-fonds tempère les violences de la mer. Elle est formée de trois parties : la première, pleine et qui s'appuie à l'estran, la deuxième à claire-voie, la troisième pleine comme la première. La base de la première partie est en blocs de béton longs de vingt-cinq mètres et dont la hauteur varie selon la profondeur de la mer, de manière que la face supérieure de la mer dépasse uniformément de un mètre le niveau des basses marées. Un mur de quai limitera le terre-plein de la jetée du côté de la rade, également en béton, avec des fondations en blocs de vingt-cinq mètres et des assises superposées en maçonneries bétonnées. Sur cette borne dernière de la terre où viendra mourir la force des eaux, des quais, des hangars, des grues électriques, des voies ferrées, le matériel de déchargement cl de transbordement des grands navires, tout l'outillage d'un port aux services intensifs et rapides et qui possède un régime de marée excellent, peu sablonneux, avec des profondeurs rapprochées des côtes, cette passe de Wielingen propice à la grande navigation.

C'est de ce côté qu'est l'effort, la bataille où l'homme et l'océan se latent, tous deux rusant, s'étudiant, sournois, terribles. Tandis que je m'avançais sur le tablier à claire-voie, j'entendais, je voyais sous moi le fracas des eaux arrivant battre, comme d'un pilon gigantesque, l'appareil énorme des charpentes. La houle pourtant était légère, peu sensible, d'une poussée régulière contre la résistance élastique du fer et du bois. En me retournant, j'apercevais les installations pour les chaloupes de pêche, les écluses maritimes, le port intérieur, le bassin de garage, la large nappe tranquille du canal filant sur Bruges.

Fumes. — Sa procession.

L'élernité de la nature contraste partout, en ces belles Flandres, avec la brièveté des monuments des hommes. A peine a-t-on quitté les dunes, qu'on se trouve replongé aux vicissitudes de l'histoire. Celte petite chapelle de paix et d'oubli où sommeille aujourd'hui la Panne, avec ses rumeurs profondes de vagues, pareilles à des bourdonnements d'orgues, seul bruit qui, à de certains moments, s'entende dans la solitude de sa plage, a eu, comme

Dessin de Armand lliins.

Page 1