LE H AI X V LT
toute noire, aux grimaçants profils de tarasques et de guivres pétrifiées ; mais tous ceux que leur métier de bête de somme n'a pas hébétés au point d'en faire des sortes de brutes automatiques en qui l'humanité s'est presque éteinte, ont sous leur masque de suie une gaîté brutale et goguenarde, sonnant haut aux parties de cabaret et aux ébattemcnls des salles de danse.
Cette jovialité rude est même une des particularités du Borinage, et le mal profond des crises industrielles n'a pu l'entamer. Autrefois, paraît-il, quand les commandes étaient si pressantes qu'il fallait activer à prix d'or, pour faire face à la consommation, le travail des charbonniers, la bonne humeur s'alimentait à l'abondance du salaire : on vous racontera à Jemmapes, à Mons, à Saint-Ghislain les prodigalités de dépense qui donnaient, en ce temps, au train des ménages l'air d'une kermesse. Les charbonnières, à ouïr ces échos d'un passé lointain, se couvraient de soies et de bijoux, et chez elles s'aidaient des bons offices d'une servante. Quant aux charbonniers, ils décoiffaient gaillardement, aux sauteries des « salons », les bouteilles de Champagne, ne trouvant rien de trop coûteux pour leur goût du faste et de la bonne vie. Ils en sont bien revenus, les pauvres Borains; la pot-bouille ne mijote plus que maigrement dans leur àtre; et d'un bout à l'autre de l'an ils triment le dur métier de misère.
« Au premier abord on les croirait mauvais, me disait quelqu'un qui les connaît bien; mais ils ne sont qu'incultes et sauvages, sans aucune notion de politesse et de bienséance. Ajoutez que nulle imprévoyance ne vaut la leur : l'épargne leur est inconnue; ils vivent au jour le jour, sans souci du lendemain, accumulant la dette chez l'épicier et le boulanger, et, quand ils ont de l'argent, le dépensant sans compter en godailles, en paris, aux jeux de balle et de tir à la perche, qui sont leur grand divertissement. Au fond, malgré leurs coups de gueule et de boutoir, leurs rixes et leurs constants démêlés avec la justice de paix, ils sont bons drilles. »
Mon interlocuteur peut-être avait raison : le peu d'argent qu'ils gngnent s'en va à des dépenses inconsidérées, à des plaisirs de cabaret, à des goguettes de bastringue, aux émotions du jeu, qu'ils aiment en enfants, ces pauvres diables qui jouent leur vie à pile ou face, dans une sorte de perpétuel jeu de hasard ; mais ce qu'il ne me disait pas, c'est que toutes ces folies de petit peuple s'étourdissant leur cachent leur misère, l'état précaire de leur vie présente, la vente à l'encan de leur humble mobilier peut-être pour le lendemain, les sombres incertitudes de leur existence enterrée dans un puits.
Pour qui a dans l'oreille ce cornet d'or où la rumeur des hommes précise ses significations, leur gaîté recèle un fond de passivité farouche; dans les bals où ils gironnent et battent leurs entrechats, la ténébreuse main que la mort étend partout sur l'humanité misérable est derrière eux et les pousse, pareils à des ombres grimaçantes et qui tourbillonnent sans soupçonner qu'au bout de leurs danses il y a la culbute au fond de la fosse, le ménage sans pain et la haie pour abri. Peut-être, après tout, le savent-ils, et sous leur nonchalance apparente cachent-ils la prescience de ce qui les attend : le genièvre qu'ils boivent à pleins verres serait alors le breuvage de consolation et d'oubli plus encore que de slupide ivresse.
Les villages miniers. — Le donjon moderne. — La houillière centre de la vie. — Attraction du charbonnage.
Les filles boraines.
De Mons à Quiévrain se prolonge le défilé des villages miniers : Jemmapes, Quaregnon, Sainl-Ghislain, Boussu, Elouges, Cuesmes, Dour, Pâturages, Frameries, Flénu, Ilornu. Mais, tandis qu'à Jemmapes, Qnaregnon et Saint-Gliislain, grosses bourgades cossues, d'une physionomie de petites cités marchandes, l'activité du charbonnage se greffe sur des industries corollaires, batelage, charroi, etc., à Élouges, Dour, Frameries, Cuesmes, Flénu, bat son plein l'irrécusable cœur du Borinage.
A faibles intervalles et se touchant presque, se succèdent ici les exploitations, bouchant tous les coins de l'horizon de leurs grandes buttes, hérissant partout leurs cheminées et leurs échafaudages et couvrant de leur ombre non moins que de leur pluie de charbon les petites maisons à toits rouges poussées comme des champignons à leur pied. De même qu'aux flancs des vieux burgs se tassaient les chaumincs du serf, les burons du bouilleur enserrent de toutes parts le charbonnage, croupissant là dans l'atmosphère enflammée du monstre comme les autres vivaient dans la colère et le grondant appétit de l'orge, duc, comte ou marquis, dont ils voyaient en levant la tête, si tant est qu'ils osassent la lever, errer entre les créneaux la carnassière silhouette. Et la carcasse du charbonnage est ellemême pareille à une tour au fond de laquelle rugirait un ogre bien autrement dévorant. Le passant attardé l'entend meugler dans la nuit, tandis qu'aux hautes fenêtres des façades, flamboyantes comme des torchères, s'allument les reflets de la ténébreuse cuisine qu'active pour ses gloutonneries un tourbillon de petites formes noires, les maîtres queux de ces fourneaux dont les marmites sont des chaudières.
Le charbonnage est, en effet, le moderne donjon de la contrée; comme son ancêtre, il prélève la dime et la corvée sur les populations gîtées dans son périmètre; même de loin, un grondement sourd annonce ses approches; et de ses contreforts, racines géantes qui pompent la sève et la vie aux alentours, il s'enfonce, il plonge au cœur de la terre et des siècles.
Est-ce que ces palais du Feu ne sont pas bâtis aussi bien dans le temps que dans l'espace? Une cage qui s'enfonce dans la bure a l'air de s'engloutir dans l'infini des âges. Et c'est à toute heure du jour, et sur cent points différents, que s'opère ici ce miracle; on ne compte pas moins de deux cents charbonnages dans ce petit coin de pays, presque tous fonctionnant sans interruption, pompant le charbon, vidant la terre, ramifiant au soussol leurs innombrables réseaux, — catacombes du travail remplies d'ossements humains et dont l'avenir ne débrouillera pas le martyrologe.
La malice ou la rancune publique les a baptisés de sobriquets, comme des bêtes ou des hommes; et vraiment on les traite en personnes vivantes desquelles, presque toujours, on voudrait tirer vengeance. Souvent c'est une ironie qui semble railler l'argent et l'effort perdus : Plale-Veinc, Pouilleuse, Grand-Brouillon de Pâturages, Bonne-Veine-à-Mouche. D'autres fois les noms ont simplement une drôlerie pittoresque : Tire-Terre, Grand-Buisson, Tichère, Belle-Victoire, Cosselte, Crachet-Pickery, Escofliaux, Turluppu, Jauquettes-sur-Dames, Grande- Machine-à-Fcu de Dour.
Chaque houillère a son petit peuple qui vit dans ses fumées, s'est bâti des maisons sur
son cratère, se marie, procrée et meurt au ronflement des machines dont les coupetées, comme des voix d'orgues, se mêlent au commencement et à la fin de toute existence. Les mêmes pistons qui activent dans la bure la montée et la descente des cages font aller cette vie île misère et d'insouciance, comme les pulsations d'un grand cœur de fer; et quand, à côté de la fosse aléatoire, se creuse pour le Borain cette autre fosse, l'inéluctable et la définitive, la poussière vomie des cheminées va s'ajouter aux pelletées de terre dont les voisins recouvrent au prochain cimetière son corps consumé par lage ou le travail. Comme le paysan des Flandres est marié à la glèbe, la grande matrice qu'il féconde de ses sueurs, le mineur, lui, est marié à la fosse; — mariage bien autrement chanceux, car la matrone ici est grondeuse et bourrue et finit presque toujours par dévorer son noir époux.
Pourtant ils l'aiment d'une indissoluble tendresse : même cassés par le temps, ils ne peuvent se résigner à vivre loin d'elle; et celte affection tenace est un trait de plus qui les fait ressembler au marin, lequel, si démoli qu'il soit par les coups de mer, se hisse encore dans sa barque ou, accroupi à la pointe des estacades, berce sa machinale songerie aux roulis.
On m'a montré de très vieilles gens, hommes et femmes — car la femme elle-même ne peut se défendre de l'attraction du puits — qui, après avoir vu pendant un demi-siècle se clore sur eux chaque jour ses ténèbres, continuaient, quasi impotents et ne se mouvant plus qu'à grand' peine, comme des squelettes aux articulations rouillées, à vivre autour de cette bouche d'ombre, ramassant les escarbilles, triant le charbon, s'em ployant aux petites besognes de la lampisterie. Quant aux jeunes, ils descendent presque en chantant : j'ai vu s'engloutir dans les puits des cages d'où montaient, comme d'une volière, des cris, des rires, des folies, et, à mesure que s'enfonçait le fragile vaisseau, cette gaité, comme une suprême rumeur de vie sortie de la mort, venait expirer à l'orifice.
Au milieu du noir universel et presque dans les ombres éternelles du fond, des filles y ont le goût des coquetteries, l'amour des rubans, le désir si féminin de mourir, s'il faut qu'elles meurent, avec un brin de parure et de toilette. Toutes blanches et fraîchement lavées sous leur veste et leur pantalon d'homme, on les voit partir en bandes pour Je charbonnage, une fleur aux dents, de longs « suivez-moi » claquant jusqu'aux reins, leurs cheveux massés dans des résilles ou des boursettes en taffetas, sous de petits chapeaux de paille claire ou foncée.
Une odeur de nature saine les suit dans l'abîme d'où elles ressorliront tout à l'heure souillées, la bouche et les yeux obturés de charbon, comme si, tout au fond d'elles, une pensée vague d'attendrir le Destin par leur joli air ambigu de tilles-garçons surnageait à toutes les saletés de leur métier. Ainsi, même aux crocs du monstre, elles demeurent femmes, périssant dans l'horreur des coups de grisou avec l'éclair noir d'une œillade et le rouge pétillement d'un œillet ou d'un ruban sur la tempe. Et, loin d'en rire, on est ému par cette persistance obstinée de plaire qui, à un doigt de la mort, entrelient le soin de la beauté chez ces pâles iiancées de l'Ombre.
Rapidement, il est vrai, elles déclinent : une fois (pie l'incurie, les gésines et l'âge les ont prises, elles déchoient et deviennent de squalides mégères, en qui le sexe s'avachit misérablement. Mais, jeunes, elles ont presque toutes, en cet étrange Borinage où l'âpreté du labeur et les misères de la vie ne parviennent pas à étouffer le sang d'une race au galbe gallo-romain, une fleur de beauté aduste et drue dont l'éclat se reflète jusque chez les hommes. Les filles de Quaregnon, amples et charnues, avivent un teint coloré et de fortes lèvres pourprées aux nigrides torsades de leurs chevelures crépelées, avec de larges lignes sculpturales de visage.
Les « Salons » borains. — La Sainte-Barbe. — Ducasses el festivités. — Les capitaines el les dames de danse
La farce du Durmené.
Chaque village a ses Salons, ou salles de danse, dans lesquels, les dimanches et les jouis carillonnés, les filles, avant enfin déposé leurs guenilles masculines, s'en viennent, leurs bandeaux oints de pommade, en étroits corsets et bonnets fleuris, attiser au cœur des danseurs les (eux de l'amour et de la jalousie. Trois ou quatre quinquets accrochés au mur tapissé de papier à rosaces allument les bariolures de leur toilette, où le rouge, le vert et le bleu l'aillaient, comme si elles voulaient noyer en ce flot d éclatante teinture l'oubli des crasses dont, toute la semaine, la houille les macule ; et aux aigres couacs d'une clarinette, d'un cornet à pistons el d'un trombone perchés sur une estrade, elles toupillent, avec des rages furieuses de plaisir, dans des rondes éperdues et d'échevelés quadrilles que les hommes, rasés de frais, une casquette en cône mou plantée sur l'oreille, scandent de coups de talon frénétiques. Les loures des chaloupiers aux « flamingos » anversois donnent seules une idée de ces gigues tourbillonnantes qui font osciller les corbeilles de fleurs en papier pendues aux solives et se prolongent jusqu'à ce que, à bout de salive, époumonés, rendus, les couples s'allaient sur les banquettes, haleinant comme des soufllels de forge.
En un milieu de si grande fermentation, la morale court des risques, et, bien qu'on ait exagéré la licence des Borains, il n'en est pas moins vrai que l'honnêteté des tilles y est exposée à de rudes assauts. Des fillettes de quinze ans s'y émancipent en rigolbochades, aux bras de jeunes godelureaux du même âge. Dès le premier salaire, le garçon s'affranchit de la tutelle familiale, court les ducasses, fréquente le cabaret, mène la vie d'homme, et, sauf une redevance qu'il paye à ses parents pour le logement et la nourriture, dispose à peu près intégralement de son gain.
Mais il est un jour de l'année où toute celte brutale effervescence, déjà grande en temps ordinaire, est portée à son comble : c'est pendant le temps de la « fiesse » par excellence du Borinage, la grande kermesse annuelle de la Sainte-Barbe. Ce jour-là, le charbonnage chôme et le nioloch sommeille. Même aux plus mauvaises années, on va par bandes de cabaret en cabaret, au son du tambour, filles et garçons mêlés ; et l'air est déchiré par les décharges de petits mortiers bourrés de poudre (pion fait partir de moment en moment, comme une joyeuse artillerie dont le fracas s'en va glorifier la sainte en son paradis.
Le Borinage appelle cela « tirer des campes ».
Il y a vingt-cinq ans, au plein de l'activité charbonnière, la fêle s'accompagnait d'agapes auxquelles s'attablaient fraternellement ouvriers et patrons, de festivités grotesques qui débridaient les hilarités, de distributions de primes en victuailles aux ouvriers qui avaient abattu le plus de charbon pendant l'année. Chaque paroisse décorait alors ses autels de feuillages, de paillons et de fleurs, avec une pompe abondante et barbare qui servait à glorifier la vénérée patronne pendant la durée d une grand'messe prolongée au ronflement des orgues.
La gêne des ménages à mis, depuis, une sourdine à ces galas; l'esprit public aussi, sous l'action des syndicats et des patronages, s'est amélioré. Partout régnent actuellement des œuvres de prévoyance ; le socialisme, en faisant appel à la participation des mineurs pour ses propagandes et ses coopératives, a rendu l'épargne nécessaire ; elle aide à conjurer le péril mortel des grèves.
Cependant on lire toujours les « campes » ; la grand'messe réunit comme par le passé, autour de la statue de la patronne, une foule implorante qui, celte fois-là du moins, sentant partout autour d'elle les incertitudes de la vie, s'abîme dans une minute de sincère ferveur ; et sur les tables des plus pauvres apparaît la tarte aux prunes et au riz dont s'empiffre la famille, en vidant de grands bols de café. C'est encore la coutume, la veille de la Sainte-Barbe, que le « train » du matin emporte avec lui, en sa descente à Ja fosse, une sorte de grossière effigie de la « bonne dame », parée à deniers communs. Elle y demeure toute la journée comme le témoignage de l'aide tutélaire que la sainte accorde aux ténébreuses populations de la bure, et différentes cérémonies, qui du reste varient avec le ebarbonnage,
Dessin de Xavier Melleyy.