UN SOIR DE SAINTE-BARBE PAR UN TEMI'S DE NEIGE
accompagnent son séjour aux régions de la bouille. Généralement, on la pose dans une niche, sous le vacillement de trois ou quatre cbandelles, humble luminaire qui, tout là-bas, en ces profondeurs de nuit, est comme une pâle imitation des herses allumées dans la splendeur des oratoires. Et certes le spectacle doit être saisissant de voir au plus épais de l'ombre éternelle scintiller et trembloter ces petites étoiles rouges, auxquelles tant de rudes cœurs accrochent leur espérance. II semble que, tant qu'elle est présente, la Toute- Puissante et la Toute-Bonne, le danger soit momentanément conjuré ; et, de même qu'au malin on la descendit avec solennité, on la remonte, le soir venu, avec une piété grave, toute souillée et misérable, sous ses voiles naguère immaculés et maintenant machurés de charbon. Revenues enfin au jour, les filles de la mine s'empressent autour d'elle pour réparer le désordre de sa toilette ; encore un instant, et la boite à double volet au fond de laquelle
trône la miraculeuse poupée sera refermée ; alors l'une des charbonnières, celle à qui la garde de la sainte est confiée, l'emportera chez elle et la tiendra soigneusement célée jusqu'à l'an prochain.
Indépendamment de l'anniversaire de Sainte-Barbe, les villages borains fêtent des ducasses auxquelles, quelquefois, se rattachent des particularités plaisantes. Ainsi en est-il de celte coutume de quêter, de maison en maison, aussitôt après la kermesse, la dime qui alimentera la kermesse suivante. Les jeunes gens investis de cette mission s'appellent « capitaines » : c'est une sorte de charge honorifique à la fois et lucrative, qui s'enlève à l'adjudication, moyennant cent, deux cents et même trois cents pots de bière, selon l'importance des villages. Avec le produit des collectes on organise des bals, des feux de Bengale, des décharges de boîtes à feu, et le surplus devient le bénéfice des adjudicataires.
Pendant tout le temps de la fête on les voit gravement promener par les rues un claque hérissé d'un plumet flottant et un jonc flexible, insignes de leur dignité ; et le sérieux correct de leur tenue leur donne l'air de maîtres de cérémonies.
Rien n'est imposant comme la solennité avec laquelle ils ouvrent le bal : à peine l'orchestre a-t-il préludé qu'ils se mettent à tourner lentement sur eux-mêmes, les bras arrondis, avec des grâces majestueuses de danseurs de pavane. La paupière mi-close sur leurs prunelles immobiles, ils semblent rappeler au respect de la danse les fougueux qu'une ardeur trop grande risquerait d'écarter des bienséances ; toutefois le « cavalier seul » ne figure là que comme un rite obligé qui précède l'entrain des chorégraphies. Bientôt des fillettes de six à huit ans, enrubannées et gantées, pénètrent à leur tour dans les orbes de leurs molles girations cadencées, et, tandis que, rougissantes et figées dans une raideur candide de prix de sagesse, elles règlent le mouvement de leurs petits brodequins sur les entrechats de leurs danseurs, ceux-ci les balancent dans une valse cérémonieuse sous les regards orgueilleux des mères qui, à beaux deniers, ont payé la faveur que les capitaines octroient à leurs filles, élevées pour la circonstance à la dignité de « dames de danse ».
Une autre farce, qui rappelle la moquerie du moyen âge pour les maris outragés, signale la fin des festivités : si, parmi les capitaines, il s'en trouve un qui soit marié, c'est à lui qu'incombera le rôle de provoquer les adjudications pour la capitainerie de l'an suivant ; mais la considération de l'époux sera avant tout offensée dans sa personne par une coutume dérisoire dont l'origine se rattache sans doute au cas de quelque sganarelle battu et content. On l'attache sur un âne, la figure barbouillée de suie, et en ce bouffon équipage, qui donne à la burlesque parade son nom de « Durmené », on le promène à travers la risée du village, cahoté aux coups d'échine de sa revèche monture.
Vue d'ensemble du Borinage. — Une contrée minée. — Aspects des villages. — La maison du Borain.
Il y a un moyen très simple d'embrasser, pour ainsi dire, tout le Borinage d'un seul coup d'œil, c'est de prendre le train qui va sur Quiévrain et plonge à travers les activités de fourmilière de cette contrée du charbon. En quelques heures on a touché d'assez près aux enfers pour en rapporter sur la peau et dans les habits l'odeur du roussi, comme d'un voyage accompli aux fournaises de Belzébuth ; et, assourdis par les renaissants tonnerres
(jui font ressembler tout le pays à une prodigieuse enclume battue par cent mille marteaux, aveuglés par les spirales de flammes et les nuages de fumée qui se déroulent dans l'air, exaspérés par le spectacle de cette rage aveugle d'un monde de fer se mouvant, tournoyant, battant l'air, sous des ciels cbargés de suie et d'irrespirables atmosphères, les sens demeurent dans l'étau d'une impression de combat à outrance livré par des pygmées aux monstres d'une création primitive, démesurés par la taille et par les colères.
La locomotive qui, soufflant et crachant le feu, nous emporte à travers la foudre et les éclairs de ces horizons incendiés, rasant des précipices recouverts d'une mince pellicule de terre, est bien l'hippogriffe aux rouges haleines qui convient à ce pays des cataclysmes et des épouvantes. Tandis qu'il fend l'espace, le grondement de sa course se prolonge en oscillations répercutées de proche en proche à travers les creuses et tremblantes parois de la croûte terrestre. Et c'est au fond des cavernes, dans les majestueux silences de la genèse primordiale que, descendue par mille fissures qui partout rompent la solidité du bloc tellurique, va expirer en longs échos graduellement étouffés cette rumeur de la vie bondissant par-dessus les gouffres de la mort.
Toute la région, en eflèt, effroyablement vrillée, percée à jour, térébrée comme par le travail d'une infinité de tarets, ressemble à un madrépore ramifié d'un infini enchevêtrement de galeries. A tout instant le train franchit des tunnels lézardés, des zones boulantes, des aqueducs vacillants qui se maintiennent par on ne sait quel prodige sur la trépidation de ce sol mouvant comme une mer, et dont l'effondrement ouvrirait au-dessous de cette masse volante de voitures et d'hommes une gueule où elle irait s'engloutir tout entière.
Aucune insouciance pourtant n'est comparable à celle du Borain vivant sur cet immense cratère tranquille qu'un déplacement intérieur, une secousse d'éboulement prolongée du dehors au dedans peuvent d'un moment à l'autre changer en carrières à ciel ouvert, larges à y faire passer des Nils et des Mississipis. Jusque sous nos pieds la terre, vidée et ravagée comme une poitrine de phtisique, étend ses grands poumons creux desquels la vie s'est retirée et qui n'offrent plus que les organes inertes d'un vaste cadavre dévasté. Et la structure matérielle du pays elle-même donne bien la sensation d'une contrée soufflée, projetée en bosses tourmentées, violemment déjetée comme si le feu des volcans l'avait partout soulevée et lui avait donné cette physionomie d'éruption figée.
A partir de Jemmapes, elle se disloque visiblement, avec cette haute bosse du Flénu crevant la plaine d'un coup d'épaule furieux, et plus loin, sur le territoire de Boussu, avec Bellevue, Longterne, Grand-Hainin et Bois-de-Boussu, échoués, la cheminée en l'air, au bas de l'horizon comme de géants steamboats. Puis un temps d'arrêt se fait dans cette nature bouleversée, comme si elle avait elle-même horreur de tant de cataclysmes multipliés, et un doux paysage, d'une agreste placidité, lave de ses humides verdures, dans le silence d'une campagne rendue aux labours et oii se meurt le grincement des machines, la boue de suie des routes qui mènent aux exploitations.
C'est un brusque contraste comme nous en rencontrerons tout à l'heure en si grand nombre dans le pays de Charleroi et qui rompt inopinément la chaîne des oppressions sous lesquelles l'esprit est demeuré jusqu'alors pantelant. Mais, comme pendant une tourmente le ciel se déchire sur un pan d'azur et tout de suite après, au coup de fouet des nuées, se remet à tourbillonner, à peine a-t-on goûté l'apaisement de cette détente que le cercle dantesque se referme sur la vision consolante de ce coin de création épanoui au soleil ; et Élouges, Dour, Pâturages, Wasmes, Guesmes nous rejettent au plein giron de la houille. La même terre cabossée et turbulente, naguère aperçue, dresse de nouveau ses cônes, pointe
ses cheminées, ex punie à gros bouillons ses fumées, avec de lourdes carcasses de charbonnages partout enfoncés comme des coins dans le ciel, et des perspectives de corons se culbutant sur les pentes en un fouillis de toits rouges, rouges comme des lèvres sanguines dans les bistres charbonneux d'un visage de jeune hiercheuse.
Presque toujours, malgré les teintes effacées et fuligineuses, l'aspect s'atteste pittoresque : une chaussée coupe l'agglomération, entre deux files inégales de petites façades basses, badigeonnées en jaune ou en bleu, sous le large rebord des auvents ; puis s'élargit une place au fond de laquelle l'église catholique aiguise son clocher, vis-à-vis du temple protestant, car, chez ces populations à demi détachées du catholicisme, la religion réformée vit sur un pied d'égalité cl, chose plus rare, souvent en bonne intelligence avec le culte romain. Et, au seuil des portes, de noires figures somnolent, accroupies sur les talons, dans l'attitude
WASMES.
familière au mineur qui se délasse des ankyloses de la bure en fumant sa pipe, ramassé sur lui-même, le menton aux genoux.
Quelquefois, comme à Wasmes, le village, bâti sur une bosse, chevauche les pentes, dégringole les versants, s'épand en traînées de maisons qui suivent les ondulations du sol, dans un caprice de brusque topographie, parmi des verdures de haies et de bosquets. Devant l'habitation, un courtil se bordoie de haies ; il est comme la gai té de cette contrée crépusculaire ; la main attentive du maître du logis y prodigue l'œillet, le tournesol, les dahlias et les pivoines, éclairs jaunes, rouges et violets qui accrochent la lumière et entretiennent au cœur de ces pauvres gens un plaisir que seuls connaissent les amateurs de jardinage aux confins des banlieues urbaines. Entre deux descentes à la fosse, le mineur soigne son jardinet, ratisse ses plates-bandes, échenille ses arbustes, rapportant à cette simple et placide besogne les intimes satisfactions et peut-être aussi les poésies dormantes de son être, tout enveloppé de brutalité revêche sous sa noire et poudreuse cuirasse qui souvent cache de vraies natures d'homme, héroïques et cordiales.
Avec un peu plus de sollicitude générale à les tirer de leur basse condition végétative, on en ferait sortir des vertus tranquilles ; partout où l'effort à été tenté, à Marchiennes et à Mariemont par exemple, la musique (l'Amphion de ces sauvages qui ne demandent qua se civiliser), la lecture, l'éducation, l'attrait des plaisirs honnêtes ont eu raison de leurs apparences indisciplinées. Nombre de villages possèdent des fanfares, des chœurs, des cercles,
Dessin de Consianiin Meunier.