‹ La BelgiqueChapitre 177 sur 187 · LA GUANDPLACE DE SAINT-TROND · texte numérisé non relu

LA GUANDPLACE DE SAINT-TROND

7Ci LA BELGIQUE.

l'air d'appareiller pour les pays célestes, portant dans l'air comme un mât sa flèche où se brise la colère des vents du siècle.

Mais c'est à gauche surtout, dans la perspective qui s'approfondit à l'extrémité de la place, que s'opérait pour nous, sous la forme d'une massive subslruction et d'un délicat portail, une suggestive évocation. La tour austère, fruste, appuyée de lourds contreforts, symbolisait les sévérités de la foi primitive; puis celle-ci faisait place à des compromis de conscience qu'exprimaient à leur tour, dans leur langage de pierre, les élégances païennes du petit édicule poussé comme une loge de portier — le portier du bon Dieu — à l'entrée de la grande maison sainte.

A celte môme place, saint Trudon, parent de Chilpéric et de Pépin de Landen, fondait un monastère; à cette même place ensuite s'érigeait la majestueuse basilique romane de l'abbé Adélard, portée par douze colonnes d'un marbre rose et précieux « les plus belles de tout le pays », dit un chroniqueur du seizième siècle. Un incendie ayant ravagé le temple de fond en comble, une église nouvelle sortit des décombres de la première; après des siècles, la Révolution française l'envoya rejoindre dans l'éternité sa sœur aînée. Mais, si les églises s'en vont, l'Église n'est pas morte; elle revit ici doublement, matérielle avec la chapelle du séminaire, spirituelle avec cet autre édifice qui prolonge ses fondements dans lame et que cimente la vertu des théologies.

Ce ne sont pas d'ailleurs les seuls souvenirs qui, en cet endroit, se lèvent des crépuscules de l'histoire : une ombre courroucée et altière, celle du Sanglier des Ardennes, s'y démène aux mains d'une meule humaine; tout autour, l'orgie épaissit ses rouges haleines. Il ne pensait pas marcher à la mort, le terrible La Marck, quand, en ce jour de ripailles et de ruses, cédant à l'appel de l'évêque, le futé renard, il traversait au pas de sa monture les cours de l'abbaye, rogue, superbe, son œil de faucon tournoyant sous ses sourcils chevelus. Ce fut la Mort pourtant qui, sous le camail et les traits insidieux du prélat, l'achemina à son siège, à travers les fumets du vin et des victuailles. L'ogre ne sortit de là que le couteau sur la gorge, conjecturant l'échafaud qui le lendemain devait boire son sang à Maestricht. Puis, voici venir d'autres ombres encore : elles rôdent sous les voûtes, inquiètes, tumultueuses, furtives comme la révolte et la vengeance. Tremble, Philippe! le Compromis des Nobles lient à l'abbaye ses assises pour la première fois.

Hantés par ces fantômes, nous avions gagné l'obscurité des boulevards. La ville éteignait ses rumeurs dans la nuit tombée. Au-dessus des vieux jardins touffus, les pignons s'aiguisaient sur les pâleurs du ciel. Et tout à coup une ruelle nous jeta dans un quartier désert à l'entrée duquel un grand christ étendait les bras. D'immenses et mornes façades sans fenêtres se prolongeaient, étranglant l'espace au-dessus de nous, ne laissant entre leurs fuites qu'une étroite coulée d'air et d'étoiles, si hautes et si noires qu'on eût dit des murs de prison. C'était en effet la prison des âmes; là gémit et s'exalte, au brodequin de la scolaslique, la pauvre raison humaine; comme en une sombre volière, un vol éperdu de jeunes esprits s'y blesse aux barreaux de la Somme et du Dogme ; et une terreur nous prenait devant cette caserne bâtie avec la pierre même de l'Inquisition, murée avec du silence et des ténèbres, défendue contre les idées du siècle par des herses et des remparts plus impénétrables que tout l'appareil féodal.

D'autres christs maintenant surgissaient sur d'autres façades; toutes adhéraient ensemble et formaient un bloc de nuit où s'allumait seulement, par places, le tremblotement d'un cierge, derrière le grillage fleuri d'un petit autel accroché à la brique. Après les cachots, la tombe ; après les séminaires, les couvents. Un peuple d'hommes et de femmes expie ici, dans la mort du cœur et des sens, l'horreur de vivre; plus rien d'humain ne tressaille en

LE Ll M BOURG.

leurs entrailles; ils se lèvent au matin dans le linceul où ils se sont endormis la veille. Et nous allions à travers le froid et la souffrance de cette humanité comme à travers des catacombes, prêtant l'oreille à des bruits illusoires où nous croyions distinguer des voix et des soupirs, quand un cri, un râle aigu et douloureux, déchira le pesant silence du soir. Devant nous se dressait la maison des fous. Ici encore, c'était le tombeau, mais un tombeau où Dieu ne descend pas, qui n'est pas visité par les anges et que ferme irréparablement sur la bête lame repartie.

Ainsi, en quelques instants, nous avions franchi les cercles de la mort charnelle et spirituelle, volontaire ou soumise aux fatalités, fille de la Foi ou de la Douleur, l'une trempée dans le sang de Jésus, l'autre dans les larmes de la vie. Doucement un vent passa, qui nous apportait le parfum des fleurs, cette prière de la terre, et le carillon se mit à chanter, jetant à l'éternité les minutes qui ne comptent plus pour les trépassés de la raison et des terrestres affections.

Tongres el Noire-Daine. — Une Italie du Nord — Les Iresseuses de soleil.

Nous descendons d'un degré vers le sud ; chaque tour de roue nous enfonce un peu plus au cœur de cette terre séveuse, fermentée, gorgée d'engrais, vrai paradis des fermes et des bestiaux, qui marque la limite de la province. Tandis que tout là-bas, à l'autre extrémité, Maeseyck, en attendant la ligne internationale qui la tirera de son isolement, est comme perdue, au sortir des silences de la lande, dans ses pâturages du bord de la Meuse, ici les villages se pressent au point d'entourer les villes d'une banlieue plus populeuse et plus vaste que les villes mêmes. Le sang et la vie de la contrée ont remonté là, comme à la grande artère naturelle de cet organisme que le sable infécond, l'absence de communications et l'espacement des hameaux ont atrophié ailleurs. Et pourtant, si détachée que soit Maeseyck des activités du temps, une gloire impérissable continue d'acheminer par delà le morne désert campinois, comme à un pèlerinage séculaire, la piété et les admirations du monde vers la cité enviée où les Van Eyck ont vu le jour : ce berceau pèse aux balances de l'histoire le poids d'un empire.

Cependant, à mesure que nous nous rapprochons de Tongres, notre mémoire évoque d'autres souvenirs. Devant nous se lève la formidable civilisation romaine ; de leur pas emporté, les légions de César sillonnèrent les halliers de ce sol aujourd'hui livré aux moissons; elles passèrent comme la grêle et l'incendie, ravageant tout, vengeant par l'universelle destruction des Éburons le massacre des armées de Sabinus et de Cotta dispersées par Ambiorix. Puis, sur ces ruines et ces cendres d'un peuple, une ville s'érigea, puissante, enfonçant ses murs, comme un matériel symbole de haine et de défi, dans la terre grasse des héros trépassés. Ni le temps ni les révolutions humaines n'ont eu raison de leurs indestructibles fondements : la vieille cité impériale n'est plus qu'un fantôme en deuil de ses gloires évolues; mais l'énorme enceinte demeure accrochée à ses entrailles comme l'ancre qui retenait sur ce rivage la fortune de Rome.

Rien ne frappe plus l'esprit que le vide et le silence de ce cadavre d'une grande fourmilière derrière les remparts rébarbatifs qui ont l'air de la défendre contre un ennemi imaginaire, et la défendent seulement contre les rafales montées de la plaine. On pense à ces armures tragiques forgées pour les chocs des mêlées et qui se rouillent au fond des musées, béantes

sur l'ombre et le vent, ayant à leurs ouvertures le réseau frêle d'une toile où dépérit une araignée. Tongres, comme la dolente araignée, attache à ses remparts les bouts de la toile avec laquelle, depuis des siècles, elle tisse son linceul.

La vie présente est comme étouffée ici sous le faix écrasant des souvenirs ; quelque effort qu'elle fasse, elle sent peser sur elle la pierre effroyable du passé. Celle-ci ne se soulève tout juste que pour permettre à ce petit peuple sorti de la poussière des cryptes de respirer. Et ce n'est pas seulement l'obsession de la Rome militaire et conquérante qui, à chaque pas qu'on fait du côté de la campagne, le long de ces boulevards où l'humble maison moderne a fini par se greffer sur les moellons de l'impérissable muraille, persiste cl se matérialise en celte ceinture et ces restes de tours irréductibles, pareils à un cercle enchanté dans lequel les fatalités auraient condamné les générations à tourner sans espoir d'en jamais sortir ; le moyen âge chrétien, avec ses cloîtres et ses grandes églises, symboles du renoncement et de l'effacement terrestres, lui aussi éternise un léthargique silence pardessus les toits, et semble boucher de ses blocs hiératiques les brèches ouvertes dans le ciment romain.

Si loin qu'on s'avance dans la campagne, soit qu'on descende vers Pirange ou qu'on monte vers Sluze, partout le prodigieux pilier de Notre-Dame se dresse comme le donjon de cette bastille spirituelle qu'aucune force humaine n'a pu jusqu'ici abattre. Comme si rien ne pouvait plus pousser à leur ombre, dans la terre épuisée où l'une et l'autre enfoncent leurs racines, la Rome des Césars et la Rome des Papes disent à l'homme : « Tes destinées sont closes; le monde expire devant notre barrière. Rêve et prie, si tu veux; mais tu ne bâtiras pas en regard de nous. Tout est vent et poussière là où nous sommes. »

Quand on suit la large rue qui commence à la gare, on ne tarde pas à rencontrer, en inclinant à droite, une levée de terre où des arbres ont poussé leurs végétations touffues et qui couronne les massives substructions du rempart féodal. En contre-bas, dans la direction de la ville, une mêlée de feuillages encadre la perspective des toits, groupés au pied de Notre-Dame dont l'énorme chevet, percé des lancettes ogivales, a l'air d'un chêne géant au-dessus du moutonnement des taillis.

D'ici on est merveilleusement placé pour embrasser sous un de ses aspects les plus magnifiques ce chef-d'œuvre de pierre auquel collaborèrent les siècles. De la vertigineuse poussée de ses soixante-quatorze mètres, la tour s'élance, entre le double épaulement de ses contreforts en retrait, de haut en bas aiguillée de pinacles à crochet, avec ses trois étages de fenêtres à meneaux flamboyants, son portail de style ogival adapté à un porche roman et, au-dessus, l'ajourement de sa fine colonnade encadrant une niche de la Vierge. Une balustrade, évidée en quatre-feuilles, court le long de la face latérale, masquant les toitures des bas-côtés, en haut des contreforts qui séparent les fenêtres mi-parties rayonnantes et flamboyantes; et, derrière s'étagent les deux rangs superposés des arcs-boutants de la grande nef, semblables à des vertèbres recourbées dont l'enfilade laisse voir les triples lancettes des verrières. Lentement le majestueux profil décroit; la plate-forme, de laquelle nous l'apercevions naguère, s'abaisse et s'interrompt ; nous suivons un boulevard qui va vers la ville basse.

L'enceinte moyen âge apparaît encore, coupée de larges entailles que les jardins et les habitations depuis ont bouchées, çà et là renflée de redans ou arrondie en demi-lunes, et, plus loin, le long d'une admirable allée de châtaigniers profonde et sombre comme un vaisseau de cathédrale, lavée par les eaux d'une petite rivière où se reflètent ses excoriations saignantes. Puis le chemin s'étrangle, les fondations romaines dessinent un coude brusque, plongeant à pic dans les champs, étalant leurs superpositions de moellons carrés, larges de plus d'un mètre en certains endroits, pareilles à un môle de silex et de ciment contre lequel les eaux du temps seraient venues se briser.

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Le génie militaire du quatorzième siècle s'en est servi comme un contrefort pour y buter le donjon d'une entrée de ville, cette curieuse porte de Visé qui ne voit plus passer que des files de bœufs les jours de marché et qui, autrefois, de sa masse carrée, percée d'ouvertures auxquelles s'accrochait le pont-levis, commandait la campagne d'alentour. Gomme pour opposer une image de paix à cette évocation héroïque, un petit béguinage délaissé, tout moisi de silence et d'ombre, un pauvre recoin de piété dolente et blessée, aux façades verdissantes comme les parois d'un puits, s'alanguit de repos et d'ennui au bruit des heures qui sonnent à son humide église et goutte à goutte, comme des larmes miséricordieuses, comblent sur l'humble enclos l'éternité.

Une rue nous mène à la grande cité catholique, toujours vivante dans le sommeil et l'effacement de l'autre, à la forêt mystique où, dans les chapiteaux et les verrières, s'enlacent les fleurs de lame et de la prière, à cette Notre-Dame de Tongres qui, semblable à la Vierge de Van Eyck, élargissant par-dessus les hommes et les villes les plis immenses de son manteau, illumine tout l'horizon du rayonnement de sa robe de pierre. Une nuée de petits anges, à demi sortis du tympan, sous les voussures du porche sévère où' Jésus et Marie sont partout représentés, semble se pencher sur les fidèles comme par une lucarne du ciel.

Est-ce le léger ventilement de leurs ailes qui tout à coup rafraîchit l'air autour de nous? Une senteur froide comme celle qui monte des tombes nous pénètre. Nous étions dans la vie ; une porte s'est ouverte : nous sommes chez les moines, chez les siècles, chez les morts.

Aucun lien sensible ne rattache plus, en effet, les austères cloîtres de la foi primitive à la piété dégénérée de ce temps ; comme lame des cénobites, ils sont nus et ouvrent sur le ciel leurs grands jours sans mystère, ainsi que des yeux emplis de pensées simples.

La même émotion ressentie en d'autres temps à Nivelles nous ressaisit ici ; les deux cloîtres se ressemblent ; tous deux appartiennent au roman le plus pur ; ils ont gardé intacts les rites solennels de la grande religion du dixième siècle. A Tongres, comme à Nivelles, le préau s'entoure d'une galerie ajourée d'arcades en plein cintre, dont les archivoltes retombent sur des colonnettes isolées ou géminées, historiées de chapiteaux feuillus et reliées ensemble par le prolongement du stylobate. L'un et l'autre sont comme le giron où l'église prochaine a pris naissance. Elle projette sur eux l'ombre de son chevet ; mais une ombre la couvre à son tour, venue des temps, plus large sinon plus haute, l'ancêtre étant ici le cloître.

Tandis que nous touchons avec respect ces antiques pierres usées d'humanité, des femmes priantes, les bras en croix, se silhouettent sombrement sur les cierges allumés d'un petit autel. Scellées dans le mur, des dalles tumulaires se succèdent, orgueilleuses et parées d'inscriptions qui parlent de la vie dans ce lieu où la mort seule devrait élever la voix. Çà et là un seuil ouvert encadre une chapelle, les nervures d'une voûte, un retable gothique, ailleurs un bas-relief de marbre d'une grâce ondoyante et féminine. Mais l'œuvre d'art nous émeut moins que la nudité sévère des murs, unis comme ces consciences sur lesquelles le monde n'a plus de prises.

Une porte nous livre l'accès de l'église. En un instant nous sommes tranportés dans la pompe et la magnificence ; un hymen de styles et d'époques s'accomplit sous nos yeux ; l'ogival primaire des nefs, du transept droit et du chœur se marie, dans le rond-point du chœur, le transept gauche et les chapelles des bas-côtés, à l'ogive du quinzième siècle. La vaste basilique ouvre, à travers l'espacement de ses vingt-quatre piliers, son imposant vaisseau ; là-haut, par-dessus les arcs en tiers-point des travées, le triforium, lancéolé de petites arcades supportées par des colonnettes cylindriques, ressemble à la galerie d'une carène qui voguerait dans la lumière des paradis. Et dans le grand chœur éblouissant où les clartés vives du dehors jaillissent à torrents par deux rangs superposés de hautes fenêtres à lancettes géminées, ainsi que des eaux ruisselantes par la bouche des écluses, l'adorable et naïve beauté d'un retable sur l'autel, entre les candélabres d'argent, comme une palpitation de vie lointaine, qui, plus bas, sur les dalles où posent leurs pieds onglés, a l'air de s'achever dans l'éploiement d'ailes des aigles des lutrins.

Le cuivre, la couleur, la lumière s'accordent dans l'aime et blanche église, pour glorifier Marie, la céleste patronne du lieu ; son image, sous la forme d'une très vieille statue polychromée, les joues, enluminées d'un nuage rose, une épée retombant aux plis de la robe - celle même épée qui plus tard se retournera dans le sang et la chair de son cœur, — continue de sourire en un coin du transept gauche, d'un pâle et fragile sourire qui semble s'égarer sur les mères venues là gémissantes, et leur verser les consolations, au nom du divin martyr qu'elle berce dans ses bras.

Depuis des siècles, les générations amoncellent en son honneur, dans le trésor de l'église, les ors, les soies brochées, les joyaux, une miraculeuse fortune qui remplit des armoires et forme comme le viatique terrestre de la bonne Dame dans son pèlerinage à travers la souffrance humaine. Longuement devant nous, et que près des étoles et des surplis pendus à des clous ont gardé l'attitude et le geste de l'officiant, les ciboires, les buires, les manutiles, les châsses, les pyxides, les sanglantes reliques, évocatrices des saintes douleurs des premiers confesseurs de la foi. C'est un véritable ossuaire qui nous apparaît à travers les gemmes et

LE UMBOURG.

les orfèvreries ; notre scepticisme moderne n'y trouve plus qu'un spectacle curieux ; mais d'autres que nous y viennent encore appuyer les lèvres de leur ferveur ; et nous pensons au temps lointain où c'était la coutume d'exposer toutes ces possessions illustres derrière la balustrade de la tour, au-dessus du grand portail que nous apercevions tout à l'heure du rempart.

Bien plus que les cendres et les os des chrétiens suppliciés, ce sépulcre de perles et de métaux précieux nous paraît renfermer les gloires en poudre de la ville ; la grande momie y repose dans les bandelettes, sur un lit royal, ayant en ses creuses orbites, à la place du soleil et de la vie, le nocturne étincellement des pierres de la mort, l'émeraude verte comme la chair des cadavres, le rubis pourpre comme le pleur d'une plaie, la topaze où se reflète la jaune (lamine des cierges. Les boulets des comtes de Calvo, après tant d'autres

Dessin de Armand Heins.

LE CLOITRE DE TON<iKRS.

cataclysmes qui l'avaient épuisée, ont fait couler par leurs brèches ce qui restait encore" de la cité héroïque. Elle est morte spirituellement ; le geste misérable qu'elle ébauche encore n'est que l'automatique ébranlement de la vie des corps. Depuis deux siècles, les orgues de Notre-Dame prolongent sur sa forme décomposée le bourdonnement des de profundis.

Nous avons soif de la vie, au sortir de ces émouvantes images de la mort. Sous le midi brûlant, la rue, toute vide, sans une rumeur, semble continuer les silences lourds du cloître et de la crypte aux reliques. Elle va s'enlaçant comme des bras autour de la maison de miséricorde et de prières, avec ses files de petites maisons, pacifiques ouailles de la bergère divine, presque toutes banales et n'ayant pour décoration que çà et là le découpage des panonceaux et des écus pendant à des tringles.

Une carriole nous emporte dans la chaleur et la poussière des blés ; presque sans transition les froides extrémités de la cité plongent au milieu des activités de la nature ;

la banlieue du bon Dieu met la pitié de son ciel bleu, de ses sillons germes, de ses vastes plaines où grisolle l'alouette sur la paroisse déserte où les beures sonnent le silence et l'oubli. Et une joie nous prend de rentrer dans la douceur de la terre revivante et de nous sentir mêlés à l'éternité radieuse de la genèse, après celte autre sérénité sombre de la tombe dont nous avons descendu les degrés.

A perte de vue l'incendie des seigles flambe dans la lumière des horizons; le sol ondulant moutonne comme une mer aux vagues de flamme et d'or ; un immense bourdonnement joyeux de l'air semble répercuter à l'infini les vibrations d'une cloche mystérieuse agitée dans les nuées; et toujours, derrière nous, au fond des espaces, Notre-Dame élève sa tour, comme un cierge prodigieux, par-dessus les noces de la nature et de l'homme. Toutes les routes rayonnent vers les yeux profonds que ses verrières et ses porches ouvrent aux quatre vents du ciel ; elle est l'axe lumineux vers lequel convergent les actions de grâces des hameaux disséminés par la campagne féconde ; les allées ombreuses, les sentiers bordés de céréales, les lits des eaux courantes sont comme les avenues qui mènent à son giron sacré.

C'est l'heure où les troupeaux descendent la pente herbeuse des abreuvoirs : le soleil allonge une ombre plus tiède sous les arbres; assises sur les seuils, des femmes font aller leurs mains diligentes dans le tressage des pailles. Quelquefois, par les trous de la verdure, un rais solaire vient allumer entre leurs doigts les chaumes, qui ressemblent alors à des aiguilles d'or; et elles ont l'air de tricoter de la clarté. Nous sommes dans un pays d'industrie imprévue; la terre ici donne deux fois le pain, par le gruau qu'on pétrit et par le glui qu'on tresse; le seigle et le froment, dépouillés de l'épi, s'entrelacent ensuite comme les bouts d'une cadenette et finissent par s'assouplir aux formes multiples du chapeau de paille. De Sluse, l'humble village renommé pour son église romane, à Glons, la petite capitale de cette Italie du Nord, toute une population féminine s'emploie à cet art rustique, sorti de la nature crétacée du sol qui donne à la tige des céréales une finesse et un brillant incomparables. Même les enfants apportent leur part de collaboration à la grande lâche commune; nous voyons, au fond d'une petite chambre où travaille une famille entière, des fillettes de cinq ans activer leurs doigts grêles au maniement de la nalle qui de moment en moment s'allonge derrière elles, sur le carreau; d'autres, plus grandes, s'appliquent à des ingéniosités déjà compliquées; la mère, de son côté, achève un travail commencé le malin, en surveillant du coin de l'œil sa couvée. D'abord on choisit les pailles les plus belles : toutes sont coupées de longueur égale, sans nœuds ; puis une machine les divise en brins qu'on aplatit au cylindre ; et chaque ouvrière en prend une boltelée qu'elle lient dans sa paume et dont elle accroît à mesure la tresse passée sous son bras. Aucune minute n'est perdue pour ces agiles lâcheronnes; elles voisinent de porte en porte, leurs mains remuées en un va-et-vient qui ne cesse pas, rythmique, égal, monotone; même aux champs, elles font pâturer les vaches, toujours occupées, la longue traîne dentelée vibrant entre leurs sabols comme une couleuvre irritée. Partout la campagne en était pleine; leurs silhouettes se détachaient dans la splendeur des lointains; elles avaient l'air de tresser les cheveux delà terre, soyeux et forts, couleur de l'été qui les mûrit.

Lentement le ciel s'apâlit sur ces idylles; une fumée rose monta des horizons; le soleil décrut derrière la paix du grand paysage. Ma pensée alors se retournant vers la glèbe spirituelle, ici même labourée par mon tenace effort j'en vins à songer qu'il ne se relèverait plus sur les pages de ce livre. Avec son disque déjà froidi de silence et d'ombre, il me parut que s'enfonçait dans la nuit l'œuvre accomplie au cours de tant de saisons. Je l'ai menée à travers la vie bonne et mauvaise : depuis bientôt cinq ans j'y prodigue une tendresse religieuse pour la terre maternelle où dorment les miens, où moi-même

LE L IMBOURG. 773

j'irai dormir un jour. Et voici que je louche à son déclin. A travers l'inévitable tristesse qui accompagne la fin des labeurs humains, il me reste une douceur, celle d'y avoir vécu, dans les siècles et le temps, chez les ancêtres et chez les vivants, de la vie même de la patrie, en communion constante avec sa grande àmc indéfectible.

Dessin de Alfred Hitler'

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