‹ La BelgiqueChapitre 176 sur 187 · LE L 1 M B 0 U R G · texte numérisé non relu

LE L 1 M B 0 U R G

s'épand alors sur le paysage ; les arbres ne sont plus que des taches confuses dans la pâleur des ténèbres ; un héron dresse près d'une mare sa silhouette méditative ; la lune écorne l'orient de sa faucille d'or, moissonneuse de songes et de chimères qui sur terre conduit le chœur des incantations et là-haut mène le roulis des astres. Graduellement la plaine est retombée au mystère.

Hasselt. — Les distilleries. — La ville et les jardins — Le foirai!.

Nous débarquons à Hasselt juste à temps pour assister au marché. Les maisons, ce jour-là, se vident à la rue ; la solitude des quartiers déserts s'anime du passage d'une petite foule affairée ; pendant quelques heures la ville sort de son immobilité et fait une rumeur au soleil. Sans son foirail, la petite capitale du Limbourg risquerait de s'éterniser . dans un demi-assoupissement ; il y a longtemps que l'histoire a cessé de passer par ses places; un monument de grand allure commémore l'héroïsme des rustres qui, en 1799, participèrent à cette Vendée flamande, la Guerre des paysans. C'est proche de la porte de Saint-Trond, qu'ils succombèrent : c'est là que s'érige l'édicule. Les maigres activités de la vie administrative actuelle ne sont pas faites pour labourer d'un sillon bien profond le pavé délaissé par les agitations de la vie sociale. Même le ronflement de ses chaudières ne dérange pas sensiblement la tranquillité des boulevards et des grandes rues. L'étranger qui, à la tombée du jour, se glisse le long des avenues, croit errer dans un béguinage. Il regarde s'enfoncer dans le soir et le silence la ligne monotone des façades ; quelquefois, sur le pas des portes, un couple de vieilles gens assis hume les fraîcheurs du ruisseau. Il conjecture au fond de ces habitations closes, dont les vitres ne s'empourprent pas au feu des lampes, une existence éteinte et casanière. Et il va, il finit par déboucher sur une place en boyau que décorent de vieux pignons : les boutiques, un passage lent de promeneurs, une tour qu'il voit émerger des toits lui annoncent qu'il est au cœur de la cité. Aboutées sur la terrasse des cafés, des tablées de buveurs chopinant et fumant la pipe considèrent avec étonnement ce visage inconnu; et tout à coup les oiseaux mélodieux d'un carillon battent de l'aile au-dessus de sa tête. Partout où chantent ces hautes volières de pierre dont les marteaux sont les oiseaux ailés, il y a des âmes et une patrie : il se sent moins seul dans le bruissement de ces voix qui tombent du ciel et frappent sur les timbres de son cœur.

Cependant, qu'il ne s'arrête pas à cette impression mélancolique ; que, le matin venu, il s'engage à travers le tortis des venelles qui s'emmaillent aux confins de la ville : la dolente physionomie de la veille a fait place à une certaine animation industrielle ; des chariots de grains; des baquets encombrés de futailles, des tombereaux bourrés de drague obstruent les abords de grandes constructions vétustés et noires, mangées par la fumée. Ce sont les distilleries. Par les portes charretières embrumées d'une vapeur chaude, il aperçoit des cuves, des serpentins, des condensateurs, des enchevêtrements de tubes et de madriers, des rampes de bois filant aux pénombres dorées des greniers. Longtemps Hasselt fut le grand alambic où se distillaient le vertige et la mort des Flandres ; ses creusets incessamment dégorgaient la meurtrière liqueur de gloire et d'oubli, ce nonpareil genièvre hasseltois dégénéré aux comptoirs des villes en un tord-boyaux mixturé d'ignobles poivres. Par convois immenses il partait de là, vierge encore, perlant en gouttes ambrées autour des chantepleures, couleur du froment mûr avec lequel il était fabriqué. La sève et le sang des campagnes aboutissaient ici, en effet,

aux cornues des brûleries pour y passer par les opérations multiples de la chauffe et s'y condenser aux vertus puissantes de l'alcool.

Ce matin-là nous sommes réveillés par le meuglement des bœufs; à pointe d'aube ils ont quitté l'étable et, par les poudreux sentiers des champs, se sont acheminés vers la ville; de partout à la fois ils arrivent, énormes et doux, le mufle humide à rez de terre, regardant de leur œil rond décroître le pavé sous leurs larges enjambées égales. Des ventres roses de porcelets brimbalent dans leur sillon, la queue en tirebouchon, par petits troupeaux qui quelquefois se débandent et qu'un gaillard râblé, au pas lent comme ses grognantes ouailles, ramène d'une anguillade cinglée en pleine chair dans le droit chemin. Le long des trottoirs s'avancent de vieux paysans osseux, courbés sous des charges de légumes et de fruits, l'épaule sanglée d'une bretelle qui maintient à leur échine une échelette vaguement ressemblante à une chaise défoncée et sur laquelle s'empilent leurs denrées. Près d'eux, de maigres contadines tannées par le grand air rabotent le sol d'un coup de talon viril, droites entre leurs paniers odorant les beurres et les fromages. Même chez les jeunes, à de rares exceptions près, la chair, brûlée et durcie, tourne à des tons de vieux cuir qui ne rappellent en rien les joues en fleur des belles filles du polder anversois. Toute cette caravane s'engouffre dans l'entonnoir des rues, débouche à travers les places, s'allonge à l'ombre de Saint-Quentin. Les aumailles vont s'aligner sous les arbres d'un petit terreplein, flanc contre flanc, dans un emmêlement serré de cornes et de croupes; un carrefour voisin sert de refuge au grouillement des porcs ; terricoles et margoulins s'épandent par longues files devant les façades des maisons, chacun gardant sa place accoutumée et transformant le trottoir en un énorme étal versicolore qui, par places, s'empourpre de la rougeur saignante des viandes et ailleurs chatoie dans la bigarrure des aunages, des écheveaux de laine et des piles d'étoffes. Une foule de petites industries se greffent, en outre, sur cette foire aux denrées et au bétail, marchands de layettes et de boissellerie, de pièges à rats et de pains d'épice, de scapulaires, de lunettes et d'électuaires ; et les échoppes avoisinent les tréteaux ; les éventaires se confondent aux tas des paniers ; la boutique en plein vent du potier empiète sur les charretées de choux-fleurs, de carottes et de céleris écroulées à ras de l'aire. Chaque pas qu'on fait risque de s'égarer à travers les monts d'œufs, les pains de beurre, les piles de chaussures, les disques de tartes aux pruneaux, qui en quelques heures ont poussé du pavé et sur lesquelles s'abat la convoitise des citadins. Un enchevêtrement de ridelles et de brancards barre les extrémités des rues; des chevaux, la bride passée dans un anneau, paissent l'herbe verte et le foin dans les venelles avoisinantes. Et le marché plonge à travers les pâtés de maisons, s'étend de quartier en quartier, envahit jusqu'au porche des églises. Une foule à l'idiome musical et traînant s'y bouscule en un tumulte de marchandage, un long piétinement sur place qui bouche les avenues et baigne dans une buée bleuâtre, émanée des déjections animales en fermentation et des tassées humaines suantes au soleil. De moment en moment la rumeur grandit; le brouhaha des voix ronfle comme une roue de moulin, parmi le cornement des vaches, l'aigre glapissement des porcs, la rauque clameur des ânes; et tous ces bruits là-haut s'accompagnent des volées du carillon piquant ses trilles et plaquant ses arpèges.

Nous échappons un instant aux agitations du foirail. Une rue bordée de pignons vermoulus, l'étage en saillie et les toits en auvent, nous jette dans les jardins d'un béguinage dépossédé de son petit peuple de femmes priantes. La chapelle et le porche d'entrée sont demeurés; mais, à la place des guimpes blanches, des bourgerons d'ouvriers et des bonnets de ménagères s'aperçoivent derrière les vitres étroites au fond des enclos envahis d'un piaillis de ^marmaille.

Près de là s'alignent de hautes carcasses sombres de brasseries et de distilleries : l'odeur tiède du houblon nous arrive, mêlée aux exhalaisons piquantes de l'alccol : des jets de vapeur bouillante s'échappent des tuyaux de décharge, et les cheminées éructent des bouillons de fumée. Puis un réseau de petites voies étroites nous ménage des échappées sur un coin de vie paisible où la province se reprend à son sommeil et jusqu'où les rumeurs du marché ne s'étendent pas.

Un aspect particulier à la petite cité s'y révèle à nous, le graduel absorbement de la ville par la campagne. Elle reflue du fond de ses verts horizons jusque sur le pavé urbain. Le paysan a réalisé son avoir pour être plus près des résidus industriels qui engraissent son bétail. La ferme du petit éleveur est ici comme le vomitoire où se dégorgent les chaudières et les alambics. Une odeur musquée detable fleure des cours rembourrées de paillers profonds : la vache et le porc, soumis à une stabulation perpétuelle, dans une nourrissante atmosphère de bière et de genièvre, y fermentent d'une graisse surchauffée et malsaine.

Tout à coup le silence des boulevards nous enveloppe; une marine en miniature se prolonge entre les quais de pierre proche du « gasthuys » (hospice), une grande construction en briques du siècle dernier. Quelques chalands y sont amarrés; une barge à cabine verle qui fait le service entre Hasselt et Beeringen enroule son grelin à un pilier; dans la perspective des arbres, un canal s'enfonce, tout droit, comme un rail d'acier; et, devant nous, le campanile de Saint-Quentin sort d'un fouillis de végétations et de toits.

La Ville des fleurs, comme on l'appelait sous la première République, n'a pas tout à fait démérité de son vieux renom : aux clôtures des jardins qui bordent les promenades, des touffes de saules, des bouquets d'essences variées, des buissons de floraisons. Ni maison communale, ni palais administratif; quand on a longé la façade, actuellement restaurée, de la maison de refuge des abbesses de Herckenrode, les pittoresques maisons de la Grand'- Place et les pignons clairsemés des quartiers populaires, on a bientôt épuisé la curio.silé. Même une certaine banalité vulgarise les églises, rachetée seulement à Noire-Dame par la pompe et les grâces maniérées de deux mausolées de Delcour. Mais une prédilection unique autrefois se faisait jour ici parmi ce dédain pour le marbre et la pierre : c'était le goût pour les beaux parterres, les gazons émaillés et les bosquets pleins d'oiseaux. La ville s'entourait encore d'une ceinture de plantations; on ne l'aperçoit d'abord qu'à travers un rideau de feuillages et un étoilement de fleurs.

Une ruelle tournante, longée d'un fossé où s'embourbe un ancien bras du Dénier, restes d'un travail hydraulique du treizième siècle, nous attarde un moment dans un recoin humide et pittoresque, animé par le ronflement de grandes roues aux palettes moussues. C'est comme une pointe de hanlieue qui brusquement s'achève ensuite dans le bruit et l'animation de la pleine ville. Le marché nous reprend à ses bourdonnements de voix ; mais déjà le carreau commence à se déblayer; la foule s'espace, laissant à découvert un fumier grouillant d'épluchures et de bouses. Avant qu'il soit midi, Hasselt aura repris son aspect accoutumé.

Paysages. — Saint-Trond. — La Grand'Place. — Les couvents.

Le train plonge dans la flamme et le vent : nous filons sur Saint-Trond. De nouveau le pays change d'aspect; après la grande lande solitaire, la campagne généreuse recommence, les champs de blé qui montent dans le ciel, les prés baignés dans une poussière de soleil, les bois qui ouvrent des trous d'ombre sous l'éther en feu, les massifs d'arbres qui emmêlent leurs silhouettes sur l'or des plaines. La terre revêt ici des apparences joyeuses et vivantes; des vallonnements légers font onduler les horizons ; on se croirait dans un coin de la contrée hesbignonne.

Alkcn nous apparaît au passage, puis Cortenbosch, et la végétation, à chaque pas, devient plus dense et plus touffue. Des files d'ormes et de peupliers rayent le paysage ; les champs sont séparés par des haies ventrues ; les hameaux se pressent. A mesure que nous avançons vers le sud, l'impression de force féconde et de bien-être qui se dégage de celle région nourrie de puissants engrais, nous fera mieux sentir le labeur forcené de l'homme. Et toujours, par l'ouverture des portières, comme à travers la bordure d'un cadre, les fermes, les cultures, les bouquets d'arbres, les profonds dormoirs remplis de bétail vautré se succèdent.

Une chaleur de fournaise tombe là-dessus ; le sol et l'espace nagent dans une lumière éblouissante ; par moments, de lourds chariots chargés de foin passent dans les blés, pareils à des montagnes mouvantes ; et la tête des chevaux seule émerge des houles vermeilles qui se referment sur leur sillage. Puis les emblavures s'espacent ; on est noyé dans le feuillage des vergers ; et tout à coup, à gauche, par-dessus leurs grosses touffes métalliques, les tours de Saint-Trond s'élancent dans la perspective.

Nous tombons dans le bruit alangui d'une fin de kermesse. Près de la gare, un carrousel de vélocipèdes mène son branle au ronflement d'un orgue mécanique. Une baraque foraine semble endormie dans le silence des tréteaux vidés de leurs bobèches. Tout proche, une diseuse de bonne aventure se dérobe derrière la tenture graisseuse d'une maringole. Plus loin, un comptoir de friture, décoré de cuivres et de glaces, avec un affairement de marmitons en blanc autour des fourneaux fumants, empuantit l'air de ses relents d'oint chanci. C'est tout. La gaité populaire s'accommode de ce pauvre amusement qui du moins rompt pour quelques heures la régularité triste de la vie provinciale.

Celle-ci coule d'un flot tari dans la vieille cuve où bouillonnèrent les passions publiques; à peine la rumeur des raffineries, dont les grêles cheminées dépassent l'horizon des toits, hausse-t-elle d'un degré ce qui reste encore de souffle à ce cadavre décomposé d'une grande cité. Personne ne s'aviserait de retrouver dans la race dégénérée des Saint-Tronnaires d'aujourd'hui les descendants des Jordan de Pule et des Waltcramme qui au treizième et au quatorzième siècle armaient en guerre les riches marchands contre la double autorité des abbés et des évêques. Les Liégeois ne se montraient pas plus ardents dans la revendication de leurs privilèges que ce rude peuple joutant, au fond des forêts qui environnaient la ville, avec les compères pleins d'audace et de ruse dont la crosse s'allumait parmi les pompes de l'antique abbaye de Saint-Trudon.

Le temps a passé sur ces gloires ; les vergers et les champs de betteraves ont nivelé lechevellement farouche des halliers ; le dernier abbé s'est effondré dans l'émiettemenl révolu-

LE LIMBOU H G.

tionnaire ; de l'abbaye il ne subsiste plus qu'un pilier de tour, comme la culée d'une cstacade balayée par les eaux. Une pierre qu'aucun clairon, parti du fond des nuées, ne lèvera plus, scelle à jamais dans le sépulcre de la royauté épiscopale, à travers les fraternités de la mort, les grands abbés et les grands communiers.

Pourtant, sous cette léthargie des corps, l'esprit religieux veille toujours ; il semble que certaines villes sont vouées à des prédestinations infrangibles ; le Saint-Trond des âpres prélats a germé, à travers la ruine et la déchéance, dans une graine séculaire et monastique. De l'arbre catholique qui, pendant des siècles, a étendu ici en tous sens ses rameaux, un surgeon est sorti, enfoncé par les mêmes racines dans l'âme et le sang de cette vieille terre chrétienne. Là où Saint-Trudon creusait ses cryptes et élageait les autels de ses hantes nefs, un séminaire pierre à pierre a poussé, comme une bastille de la Foi. Une grande ombre s'étend sur ses façades mystérieuses qu'aucune fenêtre n'ajoure et derrière lesquelles on soupçonne les méditations de l'esprit reployé en soi-même; et cette ombre est celle de la croix où saigne, par-dessus la souffrance des hommes, le cadavre immortel du Christ.

Après avoir erré longtemps par la ville, sans que notre talon y fit résonner d'autre écho que ce faible bruit du passant qui tout de suite s'efface dans l'agonie des rues, nous eûmes, ce soir-là, une forte impression. Saint- Martin, avec son mélange de sty les, ses colonnes trapues reliées par des archivoltes ogivales, sa voûte décorée de travées et de peintures, son porche italianisé de Renaissance, n'avait éveillé en nous qu'une curiosité superficielle.

Une émotion plus vive ensuite avait émané de la vaste place oii débouche la principale artère de la ville et qui tout à coup ressuscitait à nos yeux, dans un ensemble d'architectures disparate et séduisant, l'image expirée d'un grand corps social agité des ferments puissants de la vie. Au centre le coquet beffroi de 1606, renflé d'un campanile bulbeux qui s'effile en flèche, semblait mouvoir à rebours, sur les disques de cuivre de ses cadrans, les aiguilles qui règlent les sonneries du carillon ; tandis que les marteaux frappaient pour les habitants les heures présentes, il nous paraissait que nous étions entraînés en arrière par la récession vers les temps évolus ; nous écoutions chanter, à travers la musique ailée, l'âme des foules bruyantes, des foules d'autrefois. Une église qui, à notre droite, dans un léger recul, découpait ses arcs-boutants comme des ancres dans le ciel, la survivante de cette 'grande Notre-Dame dont Albert Durer vit s'élever la première tour et qui a sombré presque entièrement dans l'incendie et les restaurations, en même temps nous apparaissait pareille au vaisseau insubmersible de la piété : après tant de naufrages et tant de vicissitudes, elle avait

Dessin de Armand Heins.

Page 1