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LE PALAIS DE JUSTICE

C'est le signe de sa prospérité toujours croissante de sacrifier au souci des ordonnances représentatives d'un haut état social, les aspects de sa fortune antérieure. A l'étroit dans un décor qui correspondait à sa destination dans le passé, la capitale aspire à étendre ses voiries, à varier leurs symétries, à les assortir à de précieuses architectures. On voudrait espérer que l'art, cette fois, le sens expressif de la beauté en ses rapports avec la race, prévaudra sur l'abus des matériaux sans grâce et sans vie qui, jusqu'ici, alourdirent le Bruxelles nouveau. 11 semble étrange que la Grand'Place et le fertile caprice de ses maisons des corporations soit resté sans influence sur la recherche architecturale contemporaine. Les métaux rehaussant l'arabesque des lignes, le bas-relief et la ronde-bosse efflorant en jeux d'ombre et de lumière, l'animation des façades dont l'or et la pierre ductilisés et maniés en vue d'un aspect coloriste, l'adaptation de l'édifice manifestée par le mode architectonique, les attributs, les allégories et les figures proposent des leçons merveilleuses qu'on s'étonne de

MONUMENT CHARLES DECOSTER,

LE BRABANT

ne point voir obéies, dans un pays où l'atmosphère un peu éteinte réclame des saillies pittoresques et des patines généreuses, conformes avec le goût public.

Le régne actuel, il faut l'en louer, se montra toujours préoccupé des embellissements de la grande cité brabançonne. On lui doit la créai ion de parcs el de squares nombreux ; on lui devra bientôt la transformation de la vaste et monotone arène que bordent les façades du Palais de la dynastie. Les plans prévoient, en prolongement à celles-ci, la construction de deux galeries ouvertes en quart de cercle et rejoignant les façades transformées, les mosaïques fleuries de spacieux jardins, séparés par une grille monumentale du reste de la place et peut-être une terrasse dominant les bas-fonds du Pair.

Ces grands travaux correspondraient avec la réalisation du vaste projet qui , sous le nom de Mont des Arts, comprend le dégagement des musées nationaux, l'agrandissement de la bibliothèque de Bourgogne et le percement des voiries nouvelles s'amorçant entre le Grand Sablon, la place Royale et les quartiers en contre-bas.

Les faubourgs, de leur côté, n'ont pas cessé de se développer et font aujourd'hui à l'agglomération bruxelloise une ceinture de villes minoritives qui connaissent à la fois les derniers remous des agitations de la capitale et les paisibles silences des campagnes prochaines. C'est presque un site champêtre que ménage, au bas des squares en pente, le lac oii les habitants de

Saint- Josse-ten-Noode vont chercher la fraîcheur des soirs d'été. Et Ixelles a toujours ses étangs, s'il a perdu les courbes molles de ses anciens vallons. Là, près d'un saule, le sculpteur Samuel érigea un monument, de piété émue, commémorant ainsi la destinée mélancolique d'un grand écrivain, de ce Charles de Coster qui écrivit la « Légende d'Uylenspiegel » et ne connut la gloire qu'après sa mort.

GRAND F.SCWir.lt III! PALAIS DK JUSTICE.

Mil

Les environs de Bruxelles. — Le liois de la Cambre. — La forêt de hêtres. — Tervueren. — Waterloo.

A mesure qu'on s'éloigne de Bruxelles, la variété de la contrée brabançonne se fait sentir dans le contraste des paysages et des habitations ; toute une partie rappelle les Flandres par le déroulement de ses pâturages où, dans les hautes graminées, les bestiaux plongent à pleins fanons. Le long de la Senne, surtout, les herbages, fréquemment arrosés par les débordements de la rivière, ont une ampleur riche et saine qui annonce les laitages abondants et les viandes affermies par une alimentation inépuisable. Du même coup, on perçoit la nature du travail et les directions de l'industrie, celle-ci agricole.

avec une large part consacrée à l'élevage des bêtes, et tirant profit des interminables prairies, connue d'un vaste magasin de fourrages où la chair animale constamment s'élabore pour les besoins de la capitale.

Ailleurs, une succession de terrains sablonneux et nus, emmêlés de broussailles, fait penser aux landes de la Campine, aux solitudes emplies du froissement des bruyères. Et de nouveau, ensuite, les aspects changent, le grès crève le sol, la plaine se disloque, on croit voir saillir sous la croûte terrestre les premières vertèbres de la grande ossature ardennaise. En même temps le travail se modifie : la maigreur de la terre ne parvenant plus à alimenter les pâturages, la charrue péniblement touille ses lianes pierreux afin d'en faire jaillir les céréales, et l'activité humaine supplée à la production ralentie de la glèbe ; puis, quand l'exploitation agricole n'est elle-même plus possible, le pic se taille une voie dans le roc, les carrières ouvrent leurs fissures profondes ; ou bien les machines fonctionnent au sous-sol grondant des laboratoires industriels.

Autour de la ville, toutefois, la campagne présente plutôt l'aspect d'un grand potager, où les cultures, pareilles aux cases d'un damier, alternent en carrés réguliers. Anderlecht, Schaerbeek, Jelle, Evere, Laeken, Uccle, Forest et tous les villages environnants sont le jardin nourricier de l'agglomération bruxelloise ; la terre, spongieuse et brune, fécondée par un travail régulier et nourrie d'engrais puissants, produit sans relâche. En tous sens, les banlieues disparaissent sous le déferlement continu des champs, formant aux maisons une ceinture d'un velours profond sur lequel se détachent les habitations rurales, disséminées dans ce vert universel, avec le rouge clair de leurs toits de tuiles, semblables à de grands coquelicots.

Enfilez le mince sentier bordé de haies derrière lesquelles le paysan engraisse son lopin de terre : l'attirail agraire emplit partout les hangars, vans, charrues, herses, cylindres, fourches, bêches et râteaux; sous le toit sont rangées les cages en bois où mûrit l'aigre pestilence des fromages; dans les cours, des charrettes bondées de bottes de carottes, de chapelets d'oignons, d'amas de navels attendent le moment d'appareiller pour la ville; près de l'étable, scintille le cuivre des cruebes à lait ; un mâtin, le museau allongé sur ses pattes, considère la petite charrette peinte en vert à laquelle on l'attellera tout à l'heure. El par les fenêtres basses vous apercevrez, dans les chambres proprement échaudées, les hommes et les femmes accomplissant des besognes qui ont trait encore à la terre. C'est une préoccupation unique de faire suer à celle-ci un rapport sans trêve qui lentement augmente l'épargne des ménages; et dès l'aube les routes grondent sous le roulement de centaines de roues qui, par longs convois, charrient aux citadins une nutrition plantureuse.

Ici, comme partout, la couleur est la note essentielle de ce train matinal ; elle domine dans les harmonies fondues de la plante et de la bête, dans les jonchées éclatantes qui encombrent les chariots, dans le poitrail bosselé des pesants limoniers, chatoyants et comme caparaçonnés de moire sous les bardeaux éloilés de clous de cuivre, dans les joues vermillonnées des paysannes assises entre les paniers, avec leurs bonnets à rubans, leurs châles ramagés de fleurs, leurs courtes jupes de tiretaine lie de vin, modelant le dessin puissaiil des hanches. On dirait de savoureuses natures mortes barbouillée sur des bouts d'horizon, avec des scintillements, des jets de lumière rose, un ensemble d'accords graves et

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nourris, piqués do noies vives. La ligne se noie dans les moiteurs d'une atmosphère <|ui fond les contours et leur donne la plénitude d'une gamme vigoureuse sur laquelle les binettes du prisme scintillent avec des éclats de pierreries. Il semble qu'on ait là le secret de cet art de la peinture auquel la pensée constamment se reporte en Belgique. Bien avant que le pays n'eut, une littérature, les peintres furent l'expression vivante de la terre natale. Elle leur délégua ses forces, ses énergies, son âme visible comme à îles fds de dilection chargés de la magnifier. La Campine, les Flandres, là -bas le Condrôz furent de merveilleuses écoles de paysage où les Baron, les Heymans, les Rosseels, les Dubois, les Verheyden, les Verwée, les Courtens, les Clans communièrent avec les vestiges de la farouche genèse pélasgienne, avec le grand cœur tellurique sensible aussi bien sous les pétrifications mosaines qua travers les landes, les eaux, les pâturages et les bois. Plus prés de la capitale, vers 1880, un jeune peintre allait fonder, dans une région arable et forestière, une libre académie d'art qu'il appelait l'Ecole de Tervueren. Le pays était bucolique, aimable et grave en ses modulations variées ; on y vit bientôt se planter les chevalets devant les horizons. Hippolyte Boulenger y vécut une vie charmée, solitaire et brève, après avoir longtemps souffert dans les villes; son art vibrant, passionné, nerveux, adroit, avait été un cri d'éveil; ondoyé de vent, trempé aux aubes et aux crépuscules, tout frais de sèves vives, il étonna, séduisit, convainquit. Il demeure à jamais associé au coin de nature où il prit naissance et qu'il exalta d'une poésie émerveillée.

Cependant le caractère prairial et maraîcher de la région suburbaine n'est pas exclusif. A l'extrémité de la longue avenue Louise, séjour préféré de la liante bourgeoisie, commence le bois de la Cambre, ancienne dépendance de la forêt de Soignes, dont les taillis et les futaies formaient dans le passé un prodigieux enchevêtrement vert où pâturaient les sangliers et les daims. On y accédait autrefois par une avenue qui partait du pied de l'abbaye, aujourd'hui transformée en lycée militaire et dont on aperçoit toujours les façades régulièrement alignées, le grand portail d'entrée et la chapelle isolée au milieu des cours, restes du monastère où l'abbesse Giselle conduisait un troupeau de religieuses. L'ombre était profonde sous les arbres séculaires dont les racines se nouaient au ras du sol comme des biceps. Les cimes, baillées par le chat sauvage, l'écureuil et les corbeaux, niellaient au-dessus des allées encombrées de mousses el de feuilles mortes des épaisseurs sombres de dômes, appuyées sur les troncs rugueux comme sur des piliers de basilique. Les dimanches, piétons et cavaliers, par petites troupes, s'engageaient sous les arceaux de la Drève de Lorraine, au boni de laquelle on rencontrait le pavé qui mène à Boitsfort, le but des parties d'alors, que dédaignaient les amoureux des marches forcées à travers les futaies plus lointaines.

A présent l'ancien bois, émondé, redresse, symétriquement coupé de vastes percées sans mystère, avec boulingrins, pièces d'eau, chemins de ronde, mails, laiteries el trink-hall, ponts rustiques, rocailles, ressemble à un jardin aligné au cordeau, où les restes éclaircis des frondaisons primitives servent de toile de fond au défilé des équipages, à l'étalage des toilettes, à la flânerie lente des familles déversées par les tramways.

Dépasse/ cependant la première enceinte : le silence de la forêt recommence 'brusquement,

avec les grands hêtres. Cà et là des campements de bûcherons groupent leurs huttes basses, en haut desquelles tirebouchonne un peu de fumée, et des amas de bois coupés s'amoncellent au milieu des coupes éclaircies où le rauquement des corneilles rythme le bruit sourd des cognées. Tandis que vous cheminez, des bardes de chevreuils bondissent sur les pentes, effarouchées, et gagnent l'épaisseur des taillis, sveltes silhouettes d'une grâce fuyante, qui sont comme l'incarnation de ces paysages solitaires, perdus dans la profondeur des clairières.

Par moments, une chaussée au pavé houleux, sur lequel cahotent des attelages de rouliers, prolonge entre les files d'arbres sa monotone ligne grise. L'une vous mènera au

pays du pauvre Boulenger, à ïervueren, ex-résidence royale, à présent ruinée par le feu et où, dans le silence des bois, Charlotte, fille de Léopold Ier et femme de Maxim ilien, promena longtemps sa démence. Une autre vous conduira aux champs funèbres de Waterloo.

A voir le gros village aux maisons trapues que traverse celle-ci, on ne s'imaginerait pas qu'une guerre épouvantable a passé par là, si déjà des monuments douloureux ne se dressaient au milieu de ce bien-être villageois, perpétuant la mémoire des exterminations. Derrière les boutiques industrieuses, les cabarets peinturlurés de teintes vives, les fermes bruyantes et l'active rumeur des ménages oublieux du vaste cimetière qui les avoisine, une église, toute tapissée intérieurement de plaques tumulaires décorées d'inscriptions anglaises, arrondit son dôme, proche du jardin où lord Uxbridge til enterrer sa jambe, comme une personne qui lui aurait été chère. Ce ne sont pourtant encore que les avantcoureurs de cette procession de lamentables souvenirs éternisés par le bronze et la pierre aux alentours du champs de bataille même. A mesure qu'on avance, il semble que les maisons s'espacent, pour mieux préparer à l'horreur du tableau; et, la dernière borne franchie, celle hôtellerie des Colonnes dont l'hôtesse continue à vous montrer, avec un respect simulé ou réel, le balcon d'où chaque malin Victor Hugo pouvait contempler les horizons fatidiques sur lesquels, en ce temps, il faisait se dérouler l'iliade intercalée dans ses « Misérables », une sensation de solitude et de tristesse vous envahit comme à l'approche des lieux qui témoignent de deuils irréparables. Bientôt, en effet, à travers le rideau des arbres de la route, la grande plaine apparaît, élançant vers le ciel une butte chauve couronnée d'un bonasse profil de lion en fonte, que sa gueule entrouverte ne parvient pas à rendre menaçant. Vous n'avez plus qu'à vous replier en vous-même, enfants de toutes les nations qui s'entre-choquèrent sur cette terre et qui venez ici honorer vos morts : vous êtes entré dans la bataille.

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