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RUINES DE LABBAYE DE VILLERS

LE BRABANT

Ce fut alors comme le signal précurseur de la dispersion définitive : le 7 thermidor an V, la puissante communauté, dissoute à l'égal des autres établissements religieux du pays, se vida de sa population, et l'église, le cloître, le palais abbatial, les jardins, les moulins, toute cette opulence et cette source de revenus infinis passèrent aux mains d'un négociant de Saint-Omer.

Une déchéance irrémédiable s'ensuivit : pour payer le prix de l'acquisition, l'iconoclaste propriétaire mit à sac les bâtiments, enleva les fers, démolit les charpentes, vendit le marbre des chapelles, le grès des tombes, le plomb des meneaux. Après cela, il ne fui plus besoin, pour achever l'abbaye, que d'un dernier ébranlement : en 1815, lors de l'arrivée des alliés, une bande de rustres féroces se rua sur les démolitions, pressurant la ruine et la mort pour lui faire suer un rendement suprême. Dans le silence des enceintes rendues à la solitude, commença ensuit»1 le persévérant travail du temps, opérant pierre par pierre la désagrégation totale et préparant le morne et superbe tableau qu'on a aujourd'hui sous les yeux, connue la réalisation matérielle d'une lamentation de Bossuel.

Cependant, si effacée (pie soit la vie dans ce lieu funèbre, empli de pierres tombales roulées par le chemin et où chaque pas qu'on fait dans les rudérales floraisons du sol remue une poussière d'humanité persistante à travers les décombres, on peut conjecturer le train de l'existence journalière en cette collectivité fourmillante qu'un peuple de manouvriers aidait dans son exploitation. Débouchant dans le réfectoire, le chauffoir, où les moines avaient coutume de se rendre, à pointe d'aube, pour y étirer à la chaleur des feux leurs membres raidis par l'office de la nuit, table sur de massif piliers dessinant trois travées sa lourde voûte arquée, pareille à celle de la cuisine, du lavoir et du garde-manger. Plus loin, le réfectoire des domestiques communique avec une cour découverte où s'engraissait la volaille, proche des bâtiments de la pharmacie, qu'un petit jardin précédait, avec ses parcs éloilés de plantes médicinales.

Le chauffoir, d'ailleurs, de même (pie le réfectoire des moines, s'ouvrait sur un préau bordé, le long de ses quatre faces, de galeries découpées en ogives dont les retombées s'adaptaient à des chapiteaux de colonnes historiés de bêles symboliques; des quatre galeries, deux subsistent seulement : l'une qui date de la fin du dix-septième siècle, avec de maigres applications de pilastres sur le mur du fond, frivole bizarrerie décorative au milieu de la majesté du reste ; l'autre, du treizième siècle, solennelle et profonde sous le déroulement de ses arceaux ployés selon les belles élégances du style rayonnant.

Dominant tout de ses amas pantelants, le chevet de l'église élargit ses brèches, pareilles aux jouis d'une rosace que le temps aurait percée en regard de l'étoile de pierre ouvrée par l'architecte. Malheureusement la superposition des styles et les démolitions du vandale de Saint-Omer ont presque partout dénaturé l'aspect primitif. A travers la ruine et les transformations, le chœur et le jubé n'attestent plus que vaguement la perdurabilité du roman, tandis que la partie moyenne du monument se rattache nettement à la fin du treizième siècle : vraisemblablement une première église romane avec crypte existait là et plus lard s'accommoda aux exigences d'un style nouveau ; mais l'ogive elle-même fut altérée au siècle dernier dans ses motifs essentiels par l'application à l'extérieur de revêtements en renaissance bâtarde et à l'intérieur d'un grossier badigeonnage ocreux qui empoicra les sévères profils de la pierre.

De toutes ces architectures, les murs extérieurs ont seuls subsisté avec des fragments de voûtes béantes sur le vide, comme les échancrures largement ajourées d'une coupole, et, dans le chœur, les nervures de la grande rose mystique épanouie au milieu du délabrement

universel. Une forêt d'arbres a poussé à travers les joints des pierres descellées, balançant ses ombres sur la nudité des nefs ; et le tortillement des racines enchevêtre, autour de ce qui persiste des chapiteaux, une complication de mouvants reliefs, qui semblent par moments faire bouger l'énorme construction. Ainsi, la nature a repris petit à petit possession de la demeure des hommes, faisant fleurir sur ses ruines des gerbées de ravenelles et de saxifrages et criblant l'obscurité froide des arceaux d'un étoilement de lumières.

J'ai vu, depuis, les neiges de l'hiver succéder sur la sombre abbaye aux rousseurs chaudes de l'automne; j'ai vu disparaître sous un linceul blanc ses fûts découronnés, où des nuées de corbeaux faisaient un fourmillement noir ; et puis je l'ai revue, à travers l'aveuglante clarté des midis d'été, mêlant à l'allégresse des choses comme une chaleur sourde de renaissance, ses solitudes bourdonnant dans les souilles tièdes de l'atmosphère, son cloître remué d'une palpitation continue d'ailes, l'orée de ses souterrains tremblant sous l'oscillation lente des floraisons, ce néant d'ossements et de débris pris du tressaillement de la germination, tandis que là-haut, de toutes ses fenêtres changées en lyres et de tout son vaisseau transfiguré en orgue, l'église, droite dans ses chapes comme un prêtre officiant devant l'Éternel, semblait entonner un prodigieux liosanna. Je n'ai pu oublier ce long piétinement affolé de la fête wallone sur les tombes. Dans le cimetière qui s'adosse au temple, des robes éclatantes tournoyaient, et la ronde continuait dans l'église, le cloître, le réfectoire, les cours, enlaçant de ses grappes bondissantes les tronçons gisants, culbutant les antiques sculptures sacrées, indéfiniment prolongée sous l'évidement des ogives.

Nous cherchâmes un peu de solitude en montant à la léproserie, maçonneries informes envahies par les mousses, sur le flanc d'une roche hérissée de broussailles. Robermont s'escarpait au-dessus : c'est là, dit la légende, que saint Bernard, avant de quitter l'abbaye, en I I i7, planta son bourdon, duquel sortit un chêne.

Lentement le ciel s'estompa dans le gris crépusculaire, et l'ombre s'élargit au bas des piliers de l'église. En ce moment une illumination pailleta de ses flambées de pots à graisse et des lueurs sourdes de ses lanternes vénitiennes les entre-colonnements envahis par la nuit. Sur la pelouse, l'orchestre précipitait ses rythmes, les danseurs tourbillonnaient dans des rougeurs de torches ; et, par intervalles, des fulgurations vertes et roses montaient dans l'air, éclaboussant les grandes architectures sombres, comme le décor d'une féerie gigantesque. Un instant les ruines parurent se transformer en brasier ; une pluie d'étoiles s'abattit sur les voûtes, tandis que les fusées décrivaient leurs trajectoires ensanglantées, et tout à coup l'on ne vit plus qu'une vaste nappe immobile de clarté lunaire, où quelquefois passaient des couples silencieux.

Vestiges historiques. — Le pilori do Braine-le-Château. — Retour au pays flamand. — Hal et son pèlerinage.

Les ruines de Yillers ne sont pas les seuls restes historiques du Brabant. Non loin de Braine, entre Hal et Nivelles, le touriste ne manque pas d'aller visiter, dans le petit village de Braine-le-Château, un pilori dressé au milieu de la place et faisant face à une rangée de maisons modernes proprement badigeonnées, dont l'une, qui sert de lieu de réunion à la société des fanfares de la localité, s'bistorie de cette enseigne pacifique : A Sainte-Cécile. Le

LE BRABANT

contraste est saisissant entre la monotonie paisible des existences actuelles, gravitant sans trouble autour du funèbre terre-plein, et la machine hideuse oii la justice des seigneurs garrottait les misérables paysans d'autrefois ; bien peu, parmi les rustres qui les côtoient incessamment aujourd'hui, se doutent du sang des leurs demeuré sur ces pierres lugubres; les vertèbres à la torture de leurs devanciers ne font plus passer le frisson dans leur

Dessin d'Isidore Verheyden.

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