‹ La BelgiqueChapitre 29 sur 187 · PILORI DE BRAINE-LE-CHATEAU · texte numérisé non relu

PILORI DE BRAINE-LE-CHATEAU

échine, et l'appareil du supplice a fini par devenir pour le village un monument autour duquel il mène ses rondes.

Un matin de dimanche, poussant de ces côtés, avec ce goût des solitudes agrestes qui prend les travailleurs après les grosses besognes accomplies, je débouchai sur des baraquements forains, installés à un pas du pilori ; les marchands avaient dressé là leur frêles charpentes recouvertes de toiles, où les pâtisseries sèches alternaient avec les étalages de verroteries ; et un pitre soufflait un boniment dans sa trompe de fer-blanc, un casque en travers de sa face enfarinée. Une chaleur de fin d'été enveloppait les groupes, et les

plaisanteries grasses montaient, alimentées par les visites aux cabarets prochains. Soudain, au-dessus des lentes grises, des dos moutonnants et des petites figures éjouies d'enfants, j'aperçus cette chose noire, demeurée sombre dans la clarté matinale : « la Lanterne, » comme on l'appelle dans le pays.

Ce fut une sensation brusque, comme une échappée sur un monde disparu : je revis le droit barbare, la juridiction du seigneur, l'insécurité de la vie livrée au bon plaisir du maître. La victime blême là-bas s'avançait, sentant ses os craquer à l'avance; il regardait de loin sa chaumière, ses enfants et sa femme en larmes. De tout cela, heureusement, il n'y avait plus rien. Des ruraux, possesseurs de droits civiques, narguaient joyeusement l'antique vestige. Rarement j'éprouvai mieux la mélancolie du long martyre souffert par nos humbles ancêtres des campagnes. Un placide laboureur, sa pipe à la main, me toucha du doigt et me dit : « Joliment conservé, tout de même, hein ! môssieu ! »

C'est une colonne entre quatre supports en fer sur lesquels s'appuie une cage de pierre formée de six piliers ;i chapiteaux reliés par des arcatures cintrées, le tout sur un entablement également en pierre, partagé en trois étages. Par un raffinement cruel, l'art s'ajoute à l'horreur dans cette construction svclte où le patient se tordait sans que l'œil du justicier fût choqué par les aspérités grossières du cadre. Six énormes tilleuls entremêlent leurs branches au-dessus, noyant dans une ombre douce ce lieu tragique; et le ruissellement continu d'une source sourdant du soubassement se confond avec le bruissement des feuillages. Maintenant, en effet, l'eau coule où coulait le sang : le pilori s'est changé en fontaine. Et qui sait ? Peut-être le châtelain actuel du vieux manoir entouré de fossés dont on aperçoit, en se retournant, au fond d'un parc planté de hêtres et de marronniers, les tourelles effilées en poivrière et la grosse tour dentelée de créneaux, a-t-il aidé de ses deniers à cette transformation utilitaire du menaçant monument auquel les anciens hobereaux, ses prédécesseurs, avaient attaché la marque de leur omnipotence.

Cette station faite en bon pèlerin qui ne veut omettre aucun des lieux où l'humanité a saigné, enfilez aux Quatre-Bras la chaussée tantôt encaissée par des talus, tantôt bordée de priairics, qui, de bosse en bosse déroulant son pavé cahoteux, mène à celle petite ville de liai si miraculeusement protégée par la Vierge pendant un siège terrible du quinzième siècle. A mesure que les boulets pleuvaient sur la cité, la bonne Dame les recueillait dans son tablier, consternant l'ennemi qui ne pouvait s'expliquer pourquoi les maisons ne s'écroulaient pas comme les capucins d'un jeu de caries, et, bien au contraire, semblaient les défier de leurs rouges pignons indemnes. Les merveilleux projectiles s'entassent à présent en pyramide dans un des angles de l'église, mais la légende veut que nul n'en puisse dénombrer le chiffre exact. J'affirme, pour ma part, n'avoir pas essayé.

liai est demeuré l'un des « pardons » traditionnels de la Belgique. Chaque dimanche, d'innombrables mau piteux s'engouffrent sous les voûtes de Notre-Dame, étalant leurs plaies, avec l'impudeur des désespérés, dans les fumées de l'encens et le resplendissement des tabernacles. A peine on peut circuler dans les flots pressés de la foule, les uns agenouillés sur les dalles, les autres épaulés aux piliers, mais tous ployés sous l'attente anxieuse de l'aide céleste et dardant des yeux dévorés de fièvre vers l'étincelante image de la Vierge, habillée de drap d'or, et dont la petite face d'ébène s'incruste comme un noir soleil dans la lumière pâle des cierges.

Le prêtre va et vient, dans sa chasuble reluisante, élargissant sur l'immense misère

LE BRABANT

grouillante qui déborde jusque par delà le parvis les gestes solennels et propitiatoires par lesquels il attire au-dessus des fronts courbés le bienfait de la régénération ; et, sans discontinuer, les tintenelles des enfants de chœur carillonnent, ajoutant leur musique à la basse sourde des lamentations montant des profondeurs du temple. Puis, après que l'officiant une dernière fois a imposé les mains, l'énorme bloc immobile se rompt en une oscillation lente, comme la surface d'une étendue d'eau congelée, et la circulation se refait, au bruit des béquilles cognant le pavement, aux saccades furieuses des danses de Saint-Guy, à l'interminable glissement des valétudinaires traînant leurs semelles sur les dalles. A la file, femmes, vieillards, mères chargées de nouveau-nés, traînent alors des afflictions sans nombre le long des murs flamboyants de croix et de banderoles, où les ex-voto font à la brique un revêtement de plaques d'argenteries, sombrement saignantes sous les feux des candélabres; et la procession serpente, circonvenant les nefs d'un processionnement de figures ravagées, d'orbites ulcérés, de tètes branlantes dont la trépidation semble continuer dans la pénombre le vacillement des baules chandelles partout allumées à profusion.

Parfois la cohue devient funèbre, comme un ossuaire debout : d'effroyables consomptions font saillir les vertèbres, des charpentes disloquées s'évident avec des creux de vieux saints gothiques, on croit entendre sortir un râle des poitrines étranglées; mais la vie s'acharne en ces décombres vivants. Et, titubant, choppant, quelquefois même roulant sur le sol dans un accès subit qui les tord comme des baillons, ils continuent leur lugubre promenade, gravissent à la suite les marches du chœur, défilent devant l'autel, les genoux ployés, des bégaiements aux lèvres, toute leur vieille âme martyrisée éclatant brusquement dans des supplications, sur lesquelles les cierges semblent faire descendre l'illusion d'un pâle sourire de la Vierge, puis s'écoulent et disparaissent dans l'éloignement, recommençant à chaque station et de chapelle en chapelle leurs marmottements monotones qui çà et là s'élèvent comme les litanies de la chair tenaillée.

On n'imagine pas de spectacle plus tragique : toutes les désolations sont réunies, à de certains jours, dans ce vaisseau de pierre qui met en présence les deux grands suppliciés éternels, se tendant mutuellement les bras sans parvenir à s'étreindre ; et le Christ, du haut de la croix, semble pleurer sur son frère mortel les mêmes larmes de sang qui mouillèrent ses paupières au moment des affres suprêmes. Une géhenne terrestre roule à travers les colonnes ses noirs supplices; les visages sont terrifiants comme le seraient ceux de morts vivants; c'est une pathologie de tous les maux qui assaillent le corps humain, de toutes les plaies qui le trouent et le déchiquettent, de toutes les difformités qui le rendent caricatural et macabre ; et de cet amas de douleurs, de ce flux de sang vicié, s'élève une pestilence fade de charnier.

L'un après l'autre, leclopé, le bancrochc, l'ophtalmique, le paralytique vont poser une bougie sur le porte-cierges, branché comme un arbre, qu'on aperçoit, ardant de centaines de flammes, derrière le grillage d'un réduit transformé en brasier et où les cires coulent de longues larmes blanches par-dessus le résidu figé des vieilles offrandes.

Près de là, un guichet ouvre une baie mystérieuse au fond de laquelle un profil immobile de chevecier, réalisant le type des rigides comptables à bec de chouette qui découpent dans les intérieurs de Metzys leurs faces glabres et ridées, gratte d'une plume active de volumineux registres au papier rècbe et jauni : levez les yeux ; au-dessus du trou noir vous lirez ce mot : Trésorerie. C'est, en effet, la trésorerie de celte piscine miraculeuse, largement entretenue par l'afflux perpétuel du prix des messes et des cierges et

dont les revenus servent à alimenter la somptuosité de l'église, ruisselante d'or et d'argent du faîte à la base.

Fleur de l'ogival du quatorzième siècle, l'élégante et sévère Notre-Dame de Hal est devenue avec le temps comme un pompeux reliquaire d'art, indéfiniment enrichi par la vénération publique. Il faut voir le grand retable du maître-autel, datant de 1535, avec son ornementation fouillée, ses motifs ingénus, ses proportions harmonieuses et régulières marquées de l'influence italienne, les deux porches renaissance en bois sculpté, le tabernacle finissant en arcades ogivales sous lesquelles s'abritent deux scènes de la vie du Christ, et surtout les admirables fonts baptismaux du fondeur tournaisien Guillaume Le Febvre, en forme de calice à pied octogone porté par huit lions accroupis : un couvercle entaillé de niches où les douze apôtres sont représentés debout couronne la cuve d'une galerie finement ajourée, laissant apercevoir en retrait trois statuettes, saint Martin, patron de l'église, saint Georges terrassant le dragon, et saint Hubert en contemplation devant le cerf merveilleux, dans des attitudes à la fois fières et naïves.

Cependant les pèlerins se sont petit à petit espacés sous les porches, bousculés à la sortie par des flots nouveaux qui entrent à leur tour et réitèrent les prosternations à chacune des bienheureuses images. Sans interruption, dès l'aube à midi, les offices se succèdent; à peine la célébration d'une messe est-elle terminée que la porte de la sacristie se rouvre et livre passage aux lévites chargés du service suivant. Mais les fidèles n'incèdent pas tout de suite : généralement la promenade des autels est précédée d'un certain nombre d'arrêts à l'extérieur du temple, devant les portails et les calvaires. Et, ces stations recommençant à l'issue des messes, on les voit alors tournoyer une dernière fois autour de l'enceinte, difficilement résignés à quitter le lieu saint auquel, de si loin la plupart, ils sont venus demander un adoucissement à leurs misères. Un grand christ rouge, la tète ceinte d'épines, pleure de grosses larmes de pierre sur un entassement de rocailles, près du porche d'entrée, et, à la gauche du chevet de l'église, les saintes femmes entourent la croix, dans des proportions presque humaines. D'un peu loin, l'illusion est complète : l'Homme-Dieu, avec ses chairs lie de vin, son front chevelu et sa face douloureusement crispée, met sur le mur des contorsions de corps vivant, et les pleureuses agenouillées tournent vers la rue des visages d'une désolation terrible. Le peuple, prosterné devant ces niches, tend les bras et s'abîme en des contemplations, ou bien, recueilli en soi-même et les yeux demi-clos, ne voit plus que les taches rosées qui semblent continuer dans les inertes statues sa propre humanité.

Vous vous figurez, à ce détail, le tableau qu'offre la place aux grands jours de pèlerinage général. Une multitude de croyants prosternés, tète nue et quelquefois pieds déchaux, tous courbés, affaissés sur les genoux, l'échiné cassée, dans une promiscuité de sarraux bleus et de cbàles multicolores, s'enfonce à travers la perspective par longues files immobiles et gémissantes, comme des contreforts de chair et d'os prolongeant à ras du pavé l'armature gigantesque de l'édifice.

Au-dessus de cette masse de dos pétrifiés, la dentelle des balustrades, la floraison des dais, l'évidement des niches, la profusion merveilleuse des culs-de-lampe, des chapiteaux, des gargouilles, touffus comme des feuillages, fait penser à une forêt de pierre où, à la pointe des branches, grimacerait une animalité fourmillante, guivres, tarasques, chimères, licornes, bœufs symboliques, marmousets à tète de singe. Notre-Dame ajoute encore à la comparaison par la mêlée de ses flèches et de ses dômes, pareils à des tiges flexibles et à des épaisseurs rondes d'arbres. Puis, pour toile de fond, à l'opposé, l'Hôtel de Ville, en briques rouges, avec ses avant-corps, ses arcades du rez-de-chaussée, ses toitures percées de quatre rangs de lucarnes, ses pignons terminés en poires auxquelles commande

LE BRABANT

le bulbe du campanile, son architecture simili-moyen âge du dix-septième siècle, faisant face aux petites maisons basses du reste de la place, boutiques et cabarets, toujours emplis d'allées et venues dont l'illustre violoncelliste halois, feu Servais, semble du haut de son socle de marbre recueillir la rumeur.

Lentement les pèlerins se dispersent, tandis que, rigide à l'égal des silhouettes de pierre déployées dans les niches, un groupe de mendiantes demeure rivé au chevet de l'église, par la pluie ou le soleil, tendant la main d'un geste éternel et quelquefois poussant, du fond de leurs osseuses poitrines, une petite toux lointaine qui ne les secoue même pas.

Le pays brabançon. — Los villages. — Los ruines.

On aime les courses pédestres en Belgique; les dimanches surtout sont consacrés à des excursions pour lesquelles on se met en bande et qui se terminent à la vesprée, dans la gaieté des fins de jours passés au grand air. Au collège nous avions déjà la passion des explorations; filés matin, nous enjambions le pavé des roules avec la curiosité inquiète de l'inconnu; et tantôt nous partions pour Vilvorde, Malines, Louvain, tantôt pour l'un des villages qui se trouvent entre Hal et Bruxelles.

J'ai conservé une tendresse pour ce dernier itinéraire, qui m'avait révélé une rusticité aimable dans des paysages naturellement riants. De légères inflexions font onduler le pays, partout couvert de prairies et de cultures où parfois s'avancent des pointes de bois et <pie sillonnent en tous sens de hautes lignes d'ypréaux : c'est la grasse glèbe flamande, incessamment travaillée par le cultivateur dont on voit le toit de chaume ou de tuiles s'élever derrière les renflements de la grande plaine verte, par-dessus la tache blanche ou bleue des murs. Et dans les labours bruns, le long des chemins poudreux, se meut la lourde croupe des bêtes qu'il associe à son travail, les au mailles au garrot puissant, les pesants limoniers flamands faisant saillir comme des cordages leurs muscles sous le velours des robes marron, aubère, rubican et moreau.

Pas de vastes installations ni de fermes spacieuses ; les habitations, étroites et basses, se collent les unes aux autres, formant des hameaux, ailleurs s'espaçant au milieu des labours, toutes laites à la taille de l'homme qui, une fois l'hiver arrivé avec ses neiges, le verrou tiré et le volet clos, peut se croire isolé dans une carapace, loin du reste du monde. Nombre de ménages ouvriers campent là, cultivant leur lopin après la journée de travail ; quelquefois c'est la femme qui bine, herse et retourne la terre, pendant (pie le mari et ses fils, maçons ou terrassiers, demeurent jusqu'au samedi à la ville ; mais la différence n'en est pas moins grande entre ces travailleurs refaits chaque semaine à la sève vivifiante des campagnes et les pales ouvriers urbains, casematés dans des logis puants, dont l'insalubrité finit par leur vicier le sang et les rend débiles avant le temps.

Par fournées innombrables, la veille du jour dominical, on les voit traverser la capitale à grandes arpentées, alertes, leur bissac sur le dos, surchargés parfois de meubles et d'ustensiles, mais tous se pressant, heureux d'échapper à l'atmosphère enfiévrée des rues et rappelés là-bas par les mains rouges des petits. Soyez sûr que le cabaret aura beau multiplier, ce soir-là, ses lanternes tentantes sur leur chemin : ils savent que la maison

les attend, par delà les bois et les plaines, et, à mesure qu'ils se rapprochent, la lune allonge derrière eux l'ombre de leurs jambes plus rapides.

Aux noms sonnant la jovialité wallonne qui décoraient, dans la circonscription nivelloise, les agglomérations villageoises, Baisy-Thy, Monstreux, Loupoigne, Sarl-Dames-Avelines, Bousval , Gortil-Noirmont, Grand -Rosière, Tourinnes-lcs-Ourdons, Jandrain- Jandrenouille, Tborembais-les-Béguincs, Cliastrc-Yilleroux-BIanmont, Roux-Miroir, Pietrain, Pietrebaix , Bauvechain, Jodoigne, succèdent les désinences alourdies des noms flamands. Buysinghen, Bellingben, Pepinghen, Huysinghen, Loth, Alsemberg, Ruysbroeck, Droegenbosch, Foresl,

Dessin d'A'f. Hubert.

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