‹ La BelgiqueChapitre 36 sur 187 · BÉGUINAGE DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

BÉGUINAGE DE LOUVAIN

bout de champ s'émancipe jusqu'à la licence, dans des culs-de-lampe énigmatiques qui semblent le commentaire rabelaisien de la vaste satire.

Rien de plus léger pourtant, sous son vêtement compliqué, que l'étonnante façade; elle darde dans l'air d'un jet svelte et hardi, et les six tourelles qui terminent sa toiture donnent à l'édifice entier un mouvement d'ascension. C'est le chef-d'œuvre de la proportion exactement mesurée; et la multiplicité des ornements, qui ailleurs paraîtrait dégénérer en prolixité, s'atténue ici par le prodigieux élancement des grandes lignes verticales prolongées jusqu'au faite.

Louvain est plein de coins charmants : j'en connais peu qui aient le charme du Béguinage, un quartier reculé, percé de rues étroites au bord desquelles s'alignent de petites maisons basses en briques, précédées de jardins et décorées de statuettes de saintes et de sainls. Quelquefois, par les portes entrouvertes, on aperçoit des silhouettes féminines dans

l'attitude du travail, les unes sarclant les plates-bandes ou ratissant les allées, les autres vaquant aux besognes ménagères; et çà et là d'autres ligures s'immobilisent dans la posture

de la méditation. C'est un lieu de refuge où les femmes et les filles se retirent, quand, fatiguées du train du monde ou frappées par un désastre, elles ont soif de retraite et de calme. Elles y vivent en communauté, sans connaître toutefois la discipline monastique, formant entre elles de petits groupes qui logent sous le même toit et se composent de trois, six, huit personnes, selon l'ampleur de l'habitation. Une liberté relative leur permet de sortir dans le jour, aux heures qu'elles veulent; mais, le soir, les rues se closent, et, la dernière des portes refermée, une tranquillité morne s'abat sur la petite cité.

Il n'y a du reste qu'un peu plus de silence ajouté au silence : même le jour, l'agitation humaine y vient mourir dans une atmosphère étouffée où traînent des mussitations de prières; et des formes noires, des ombres glissant aux plis des longs manteaux filent entre les clôtures à pas muets, rendue perceptibles seulement par le cliquetis des chapelets.

Entrez cependant dans une de ces demeures : vous y verrez des femmes, quelques-unes autrefois mères et épouses; celles-là, dans le visage et le maintien, ont gardé l'animation de la vie; d'autres, en qui le ressort intérieur a peu à peu subi les usures d'une ferveur étroite, semblent participer de la rigidité des statues de pierre devant lesquelles elles vont prier. Mais questionnez celles qui sont demeurées vivantes : elles vous diront le mécanisme de leur institution, l'absence des vœux, la tutelle de la mère ou supérieure des Béguines, et vous feront voir leurs ménages de célibataires, reluisant d'ordre et de propreté. Vous n'aurez pas de peine à transpercer leur existence limpide, dont une bonne partie est consacrée à des pratiques religieuses et l'autre partie à d'interminables caquets qui, même dans celte solitude, perpétuent le monde et ses agitations.

Contraste curieux que ce Béguinage placide, où les esprits aussi bien que les sens sont endormis, si on lui oppose les activités intellectuelles des écoles de théologie voisines. Tout le bruit des querelles scolastiques aboutit dans la ville universitaire à cet assoupissement de quelques bonnes âmes naïves, ignorantes des luttes modernes.

Sortez de la ville : vous ne tarderez pas à rencontrer une somptueuse abbaye bien faite pour parachever le tableau de ce grand boulevard du catholicisme. Fondée en II7Î) par Godcfroid le Barbu, l'abbaye de Parc, consacrée à la règle de Saint-Norbert, n'arriva toutefois

que par étapes à sa magnificence actuelle. Du monastère primitif, la chapelle seule est restée : elle est devenue le chœur de l'église ; toutes les autres constructions s'espacent

EGUSE SAINT Mil 111,1..

CHATEAU DE HÉVERLÉ.

LE BRABANÏ. 115

entre IG6i et 1752. L'ensemble donne l'idée d'une splendeur à son apogée, et l'on est frappé par l'aspect grandiose des installations. 11 faut franchir cinq enceintes successives avant d'arriver à la cour où le bâtiment principal dresse son perron d'honneur, el chacune de ces enceintes s'ouvre par un porche surmonté de deux lions de pierre soutenant des écussons d'armoiries. Là sont les brasseries, les moulins, les fermes, les étables, les écuries, les granges et les blanchisseries; dans la troisième enceinte s'allonge le vivier, proche des murs du cimetière; et le monastère proprement dit, superbe et largement déployé, avec son église décorée de marbres et de sculptures en bois, est en rapport avec la beauté des entrées. Une ceinture de bois l'entourait autrefois, mais des cultures ont remplacé les fourrés sauvages; de l'ancienne forêt charbonnière subsistent seuls aujourd'hui les massifs touffus au milieu desquels se profilent les tourelles du château de Hévcrlé.

Dcasin de Alfred Hubert,

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