PORTE DE BRUXELLES
PROVINCE D'ANVERS. 133
tout un peuple dans Malines ; et cette vie mystérieuse, occulte, pourtant active, avec ses pratiques de piété, ses visites de couvent à couvent, ses silencieuses allées et venues employées par le haut clergé pour le salut de la religion, déborde sur l'existence assoupie des marchands et des bourgeois.
Non loin de l'église Saint-Jean , au milieu d'une place déserte , s'élève le palais archiépiscopal, dans une pompe monotone et froide; là veille la pensée souveraine qui se communique hiérarchiquement à tout le reste du pays. Quelquefois, dans les grands jardins qui s'étendent par delà les cours et longent un des bras de la Dyle, un personnage en camail violet se meut avec lenteur, laissant paraître sur ses traits fatigués des soucis obsédants. Tandis que le murmure de l'eau glissant au bas des murailles, accompagne ses graves songeries, ses yeux, par moments, se portent vers le pignon dentelé de la vieille maison de l'Écoutète (ancien refuge des moines de Saint-Trond), faisant presque face aux arbres du parc et portant fièrement, au haut de son toit capuchonné de lucarnes, une élégante tour octogonale en briques rouges rejointoyées de filets blancs. Peut-être l'antique demeure lui parle-l-elle d'un passé plus propice aux intérêts de cette religion dont il est une des colonnes, et le regret de la ferveur disparue se mêle alors à ses autres pensées. Le passant, détaché de ces solennelles préoccupations, simplement regarde, du pont jeté en travers d'un délicieux canal, se dessiner l'élégant profil du petit édifice, sa façade plongeant dans l'eau et percée à sa base d'une porte à laquelle autrefois devait s'amarrer une barque, sa tourelle effilée surgissant parmi les lucarnes et les cheminées d'une toiture découpée en gradins.
L'endroit est aisé à reconnaître : à peine avez-vous quitté l'étroite venelle qui traverse un pâté de maisons à la gauche de l'église Saint-Jean et porte le nom bizarre de Klapgat (Trou aux paroles), le pont vous offre sa ravissante perspective; c'est une diversion heureuse au coin maussade que vous venez de traverser et où vous est apparu, dans un angle humide, sous un treillis de fer rouillé, un jardin des Olives en pierres grossièrement taillées, le Christ debout, avec un geste, parmi les apôtres couchés en de raides postures sur des rocailles, et le tout barbouillé de vilaine peinture à demi effacée par les pluies. L'ombre des maisons voisines noie cette sculpture qui, à distance, impressionne comme une illusion d'humanité farouche, avec des apparences vagues de chair souillante et. mortifiée.
En tous sens, les échappées sur de vieux coins d'humanité se multiplient ; quantité de rues sont coupées par les entre-croisements des canaux et ménagent des percées sur des entilades de vieux murs, d'escaliers descendant à l'eau, de pignons déjetés, de contreforts étayant de vieilles façades ruinées, de petites cages en surplomb, pendues comme des hottes au flanc des maisons, de maçonneries lézardées dont la marée, en se retirant, laisse à découvert les fondements moisis, envasés, feutrés de mousses, tandis que, plus haut, l'humidité, comme une lèpre, ronge la brique, pourrit le bois, de proche en proche étend de grandes taches vertes qui vont gagnant jusqu'au toit.
Le spectacle est charmant et mélancolique : derrière ces murs corrodés, on devine de pauvres existences étouffées, des âmes à l'étroit, le rêve d'une condition meilleure et qui reste à l'état de décevant mirage, puis encore des industries mortes, le travail solitaire aboutissant à un salaire insuffisant, et, par-dessus tout, la tristesse d'une vie murée, engourdie, pesant sur les épaules du poids d'une lente agonie. Par moments, une tête de jeune fille apparaît à une fenêtre, et, l'on ne sait pourquoi, on pense alors aux vierges de Memling dans leurs cadres en bois ornementé. Si peu que la vision ait duré, le tableau s'est animé d'un rayon de grâce; le gargouillis des gouttières dans les eaux du canal devient presque
un bruit joyeux; et des idées de vie naïve, de cœurs simples et constants dans le devoir succèdent aux impressions désenchantées du premier instant.
Cependant, elles reviennent bientôt après; les gaités de l'existence semblent une anomalie parmi ce délabrement de vieilles choses, et c'est à peine si le présent parvient à se frayer une place au soleil dans la survivance universelle du passé. Frustes, effritées, rongées du faite à la base, les petites maisons aux briques écorcliées et saignantes ont l'air d'abriter un peuple de momies; seul un bruit de vaisselles remuées en sort au temps des repas; pour un moment, les recoins mystérieux de la ville connaissent alors un peu d'animation.
Le silence et la solitude vont s'accroissant encore du côté du Béguinage, un vieux quartier perdu aux limites de l'agglomération et où s'alignent, dans un réseau de rues étroites, de petites demeures basses, servant d'habitation à une population féminine qui vit en commun dans un état demi-religieux, demi-laïque et pratique la règle de Sainte-Beggue. À Louvain déjà, une institution semblable s'était révélée à nous : c'est ici, comme là, un refuge pour les ennuis et les douleurs de la terre. Moyennant une dot légère, on entre au Béguinage, c'est-à-dire qu'on y prend possession d'un logis, où l'on est trois ou quatre, chaque béguine réglant d'ailleurs sa vie comme elle l'entend, avec la faculté de sortir à des heures convenues. La journée se partage entre les occupations du ménage, les offices qu'elles vont entendre à la chapelle voisine et les courses à la ville, chez les pauvres et les amies qu'elles ont gardées. Cela leur fait une existence monotone, sans surprises pour les sens et le cœur, et dont la dévotion forme le fond, mais qui s'accommode d'un certain bien-être tout flamand, particulièrement du côté de la table; chaque jour amène la répétition des mêmes besognes aux mêmes heures, et elles vieillissent ainsi, ayant de longues années souvent prié, végété, sommeillé, dans une quiétude indolente, rythmée par la cloche de la chapelle qui les rappelle au sentiment de leurs pieux exercices, sans presque soupçonner l'existence du monde à leurs portes.
M'étant mis un jour à la recherche de la « kloesterine » ou sacristine (c'est le nom que porte celle d'entre elles qui garde les clefs de l'église), je vis apparaître, à mon coup de sonnette, une grande fille pâle, le corps robustement charpenté : sans rien dire et s'étant seulement inclinée, elle me précéda par la rue, puis, ayant ouvert la porte d'entrée, s'effaça pour me laisser passer. Tandis (pie je pénétrais dans la nef, regardant s'allumer sous le jour des fenêtres les marbres et les ors de l'autel, elle demeura agenouillée près du seuil, son trousseau de clefs dans ses mains jointes, et sa forte silhouette se découpait sur les boiseries du fond. Léglise, de ce style surchargé qu'on a appelé le style jésuite et qui caractérise la renaissance flamande du dix -septième siècle, renferme quelques particularités intéressantes; des tableaux, noircis par l'encens et l'humidité, rappellent la manière de Jean de .Maubeuge, de Grayer et de Quellin; un grand sarcophage de cuivre, recelant, dit-on, le corps de saint Damien, reluit derrière des vitres, dans la nef de gauche. Je remarquai que le chœur était occupé par des rangées parallèles de sièges uniformes, à dossier bas garni de cases fermées à clef, et qu'à chaque siège correspondait un scabellon peu exhaussé: c'est remplacement réservé aux béguines; chacune d'elles possède son prie- Dieu, et elles ont accoutumé de serrer dans les cases les voiles dont elles s'entourent la tête aux grands jours de l'année. La sacristine me donna ces renseignements d'une voix brève et sourde, comme si elle fût sortie à regret de son mutisme habituel, et ses lèvres remuaient à peine dans son beau visage immobile. Quand je m'en allai, elle se rangea de nouveau contre le mur, après avoir trempé ses doigts dans le bénitier, et je mis dans sa main une légère offrande. Je la vis disparaître ensuite dans la ruelle.
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Comme mo l'avait dit la « kloesterine », les tilles de Sainte-Beggue, à de certains jours, se parent <le leurs voiles blancs, par-dessus leurs coiffes habituelles, et ces voiles, épais, cassés à longs plis raides, descendent jusqu'à terre, en cachant leurs visages. Par longues tiles immobiles, elles demeurent ainsi longtemps en prière, prolongeant leurs sévères altitudes qui les rendent pareilles à des statues de pierre. Autour délies cependant la fumée des cassolettes roule ses flocons bleuâtres, et de rouges reflets de cierges par moments oscillent sur leurs pâles silhouettes, comme un peu de sang qui leur remonterait du cœur. L'office terminé, elles replient leurs voiles et regagnent leurs petites demeures humides, dans ces ruelles aux noms caractéristiques, la « ruelle des Huit-Béatitudes », la « ruelle des Douze-Apôtres », etc.
Au Béguinage, chaque maison porte un nom de sainte ou de saint, et quelquefois une iuïîige sculptée se détache du fond d'une niche, par-dessus la porte d'entrée presque toujours garnie d'un guichet grillé où apparaît, au coup de sonnette, une tête coiffée du traditionnel béguin. Toutefois le quartier n'est pas exclusivement habité par des béguines : des ménages tranquilles ont élu domicile parmi elles ; un jour j'eus l'occasion d'assister, dans un froid rez-de-chaussée de la rue des Huit-Béatitudes, au patient travail d'une dentellière. L'endroit était triste ; une lumière pauvre glissait par la fenêtre contre laquelle était assise l'ouvrière ; c'était une femme de quarante ans environ, jaune, mince et silencieuse, dont les grandes mains sèches, bien que raidies par le froid, dans cette chambre sans feu au début de l'hiver, maniaient les fuseaux chargés de fil avec une dextérité merveilleuse, les prenant, les quittant, les mêlant, les faisant rouler sur le coussin, d'une poussée régulière du bout des doigts. Une infinité de longues épingles en cuivre recouvrait celui-ci ; à chaque instant elle en déplaçait une, puis ressaisissait ses fuseaux, et le lin, en s'entre -croisant, dessinait des arabesques, des fleurs, des étoiles, des rosaces, comme le caprice du givre sur une vitre. A la partie antérieure du coussin était fixé le modèle, et j'admirais avec quelle rapidité se réalisaient, sans défaillances ni reprises, les multiples combinaisons d'un dessin touffu et fin comme une trame arachnéenne. Pendant qu'accroupie sur sa tâche, le dos voûté, et les yeux fixés sur ses épingles, la dentellière entrelaçait ses fils, l'ombre d'un passant s'étendait par moments sur ses longues mains pâles, et un bruit de talons décroissant dans la ruelle se mêlait au cliquetis des fuseaux.
La splendeur ancienne de l'art charmant qui fut l'une des gloires malinoises aboutit aujourd'hui à ce travail solitaire d'un groupe clairsemé de pauvres femmes continuant à faire, dans les recoins perdus de la ville, les délicates besognes sur lesquelles ont pâli leurs aïeules : elles vivent misérablement dans des intérieurs humbles et délabrés, gagnant à grand'peine, à ce labeur dont l'objet va parer les reines du monde, l'alimentation de leur triste existence. Les journées entières et souvent les nuits qu'elles passent à exécuter ces tableaux, légers comme les brouillards lamés d'argent que septembre fait danser entre les arbres, leur sont payées par les marchands à des prix qui n'atteignent pas même la rémunération des plus grossiers travaux. Cependant de leurs pauvres mains mortes s'échappent incessamment les éblouissants caprices qui, aux clartés des candélabres, font ressortir les belles épaules satinées ; et, silencieuses comme les béguines dont elles ont la vie recueillie, elles accomplissent dans l'ombre leur rôle de filandières, sans envier les gloires de ce monde pour lequel elles travaillent.
Les églises. — Saint-Rombaut. — La chaire de vérité et le «Christ en croix », de Van Dyck. — La «Pêche miraculeuse» et 1' « Adoration des mages », de Rubens. — Saint-Jean. — Notre-Dame.
Entrez un malin de dimanche à Saint-Rombaut : jusque sous les porches la foule se presse, attentive au geste de l'officiant, les épaules courbées, les têtes oscillant avec lenteur dans l'immense vaisseau où résonnent les orgues ; et vers les voûtes montent les fumées violettes de l'encens, voilant l'or des tabernacles. Cependant, sous la bruine ondulante des cassolettes, s'aperçoit la pompe du vieux catholicisme flamand ; les chasubles, les ostensoirs, les autels, les verrières s'allument et rutilent ; une flambée sombre transforme le chœur en un étincellement de dorures et de pierreries. Et toujours les mains égrènent les chapelets ou font tourner les feuillets des livres d'heures, tandis que les yeux, haussés vers la théorie lumineuse des diacres déployée entre les colonnes de marbre, plongent avec une curiosité vague dans les orbes flamboyants que tracent en évoluant leurs dalmatiques surchargées de broderies. Dans la lumière des hautes fenêtres et le resplendissement des vitraux scintillent le cuivre et l'argent, en traînées de flammes ailées qui montent dans l'air, voltigent autour des statues dorées, ardent au fond des pénombres bleues, et les encensoirs braséent, les buires luisent, les fermoirs des livres sacrés rayonnent, les grands christs d'ivoire se tachent de pourpres sanglantes. Lentement la main du custode fait glisser sur leur tringle les rideaux verts qui masquent dans le transept septentrional le « Christ en croix » d'Antoine Van Dyck : alors la pierre à son tour se revêt de gloire, l'agonie de l'Uomme- Dieu, magnifiée par le pinceau d'un magicien, se transfigure en apothéose, et, pareilles à des gemmes, les larmes de la mère des Douleurs ruissellent en longs ruisseaux que des chérubins recueillent dans des calices d'or. C'est comme une incantation qui s'accomplirait aux paroles solennelles du prêtre. Le rouge tremblement des torchères prête dans ces moments une vie surnaturelle à tout l'édifice : du haut de leurs consoles contournées en rocaille, les douze apôtres de la grande nef font de grands gestes vagues sur lesquels se rythme la salutation des saints, des évêques, des martyrs, des donateurs, pendus aux colonnes, accrochés aux niches, arc-boutés aux chapiteaux ; les ligures des confessionnaux, à leur tour, agitent leurs mains dans un mouvement lent de bénédiction; le cheval de saint Paul, abattu, les crins envolés, les naseaux frémissants, sur le rocher que domine la chaire de vérité, tend les muscles de son poitrail, comme en l'effort d'un cabrement ; et, au sommet de la corniche en marine noir qui domine les blanches colonnes du grand autel, un saint Rom haut de quatre mètres de hauteur élève par-dessus la foule inclinée la croix dont le vacillement des cierges prolonge l'ombre jusqu'aux voûtes.
Comme un musée graduellement accru par des donations incessantes, l'église métropolitaine, bâtie en l'an 960, si l'on en croit les chroniques, considérablement agrandie aux treizième et quatorzième siècles, ruinée en partie en 1542 par un incendie terrible, puis reconstruite cent ans plus tard, avec son chœur actuel, sa grande nef appuyée sur des piliers cylindriques et son énorme tour, conception de Wauthier Coolman, étale à profusion les chapelles, les portails, les sarcophages, les confessionnaux, les statues de saintes et de saints, les tableaux, les verrières, les retables, les triptyques, les tabernacles, les stalles, les bancs de communion, les cartels, les écussons, une abondance de marbres et de métaux, une