‹ La BelgiqueChapitre 5 sur 187 · TYPES POPULAIRES · texte numérisé non relu

TYPES POPULAIRES

safran, appelées « mastelles ». Quelques-uns jouissaient d'une célébrité : un Paganini de contrebande avait chaque fois une galerie qu'il étourdissait de sa virtuosité; un ténor rossignolait du Rossini ; et on n'a pas oublié la vieille guitariste, en chapeau à plumes, qui s'interrompait de nasiller une ariette de Donizetti pour priser une pincée de tabac. Cetait le temps où Bruxelles possédait encore des guinguettes avec des files de tables en bois posées sur des piquets, des découpures de feuillages dentelant les napperons en toile bise d'ombres légères el balancées : le Petit Paris, dernier asile de la « fricadelle »

LE BRABANT. 21

piquée dechalottes, a disparu. Les familles allaient y entendre un vieil aveugle à barbe neptunienne, sa contrebasse entre les jambes et qui, aux applaudissements de l'auditoire, barvtonnait des chansons composées par lui. Quelquefois encore, les soirs d'été, devant la terrasse des estaminets, des associations de trois ou quatre musiciens forment un orchestre en miniature, tous graves, les cheveux pommadés, proprement vêtus; l'un d'eux, le morceau joué, passe entre les buveurs et fait la collecte.

Dcssui d'Alf, Hubert.

MARCHANDE d'oEUFS.

dette prédilection pour la musique se rencontre, du reste, dans toutes les parties de la Belgique; de petites villes possèdent des salles de concert où se font entendre des artistes eu tournée ; les villages eux-mêmes, principalement dans le pays de Mons, de Liège et de Charleroi, organisent des soirées musicales auxquelles on accourt de plusieurs lieues à la ronde.

Il n'est si mince commune qui n'ait une société de chœurs ou de fanfares, tantôt alimentée par l'ensemble de la population, tantôt par une catégorie spéciale de travailleurs,

ouvriers de verreries, de mines et de laminoirs ; en sorte que chaque industrie à peu près est représentée par un groupe de chanteurs ou d'instrumentistes, lequel, suffisamment exercé, risque à un moment donné la dépense d'un déplacement et va participer aux festivals voisins. Presque toujours, dans les petites localités du moins, ces sociétés recherchent la présidence d'un chef d'industrie ou d'un notable, dont la bourse, largement ouverte, les aide dans leur organisai ion. Quelquefois des représentations dramatiques remplacent les auditions purement musicales : une grange se transforme en théâtre par le moyen d'un tréteau assujetti sur des futailles; et des acteurs du cru, noircis au bouchon et affublés d'oripeaux, y jouent des vaudevilles, des saynètes, des pantalonnades devant un publie extasié. Un peu du vieil esprit qui rendit les chambres de réthorique si prospères anime d'un entrain très grand ces parades rudimentaires. Dans les villages riches, une rivalité de costumes chez les interprètes, s'ajoute aux frais de la mise en scène. Les villes, de leur côté, renchérissent sur ces prodigalités rustiques par des étalages coûteux, où perce l'attachement à tout ce qui sollicite et amuse les yeux.

Bruxelles, toutefois, l'emporte dans celte émulation générale ; ses cercles d'artistes et de musiciens, dirigés par des maîtres accomplis, jouissent d'un renom européen ; les amateurs du grand art encombrent régulièrement les salles où l'orchestre du Conservatoire et des Concerts populaires détaille tour à tour Haydn, Beethoven, Berlioz, Weber et Wagner. Aucun exclusivisme d'ailleurs dans les goûts : on exécute la musique française aussi bien <pie l'allemande et l'italienne ; la musique flamande, incarnée en un compositeur de grande fougue, Peter Benoit, trouve elle-même des partisans fervents. Grande aftïuence, en outre, à l'Opéra, qui s'appelle ici la Monnaie, et aux théâtres secondaires, le Parc, les Galeries Saint-Hubert, le Molière, etc. Il y a des théâtres pour tous les goûts et pour toutes les bourses : chacun a sa spécialité, depuis la comédie spirituelle jusqu'à la plate parodie. Le drame à panaches et à pourpoints, l'éthopée bourgeoise et populaire trouvent un public passionné et sensible au Théâtre flamand et à l'Alhambra. Il n'est pas jusqu'au penchant trop marqué du bruxellois pour la basse gaudriole, les sayncttes épicées, la chanson graveleuse, qui n'ait ses chapelles consacrées. Le café-concert, les halls à musique, les tréteaux exhibitionnistes où triomphe l'histrionisme, se sont multipliés dans des proportions inquiétantes.

En bien ou en mal. le Brabançon aime le théâtre, les mirages de la rampe, les décors de la féerie, les élégances artificielles de la parade scénique. Les kermesses, les réjouissances populaires, les occasions de festoiement public se complètent toujours par des représentations gratuites auxquelles les petits employés, les bourgeois peu fortunés assistent en foule; et les cercles d'amateurs où l'on joue le drame et la comédie abondent, aussi bien chez le peuple que dans les classes moyennes.

J'ai plus d'une fois expérimenté l'intelligence de ces acteurs improvisés, gens d'atelier et de bureau qui, sur les planches, avaient l'intonation ample et rythmée des acteurs de profession et soulignaient avec finesse les moindres nuances, comme s'ils eussent fait de tel ail exceptionnel une étude constante. Chez quelques-uns d'entre eux, la prononciation généralement vicieuse du Belge s'exprimant en français, était même à ce point corrigée qu'on auiait pu se croire dans une vraie salle de spectacle, devant des interprètes habitués à une diction claire et étudiée.

Cependant la véritable originalité éclate plus particulièrement parmi les cercles flamands, jouant, dans cette langue des Flandres, moelleuse et vibrante, aux cadences pleines et prolongées, suivies de consonances gutturales, soit de tragiques aventures royales, débitées avec une emphase ronflante et solenelle, soit les pièces du terroir d'un esprit si

LE BHABANT. ->r»

différent de celui de la scène française, pantalonnades au gros sel, farces avec accompagnement de grimaces et de coups de pied au derrière, affabulations burlesques, reposant, presque toutes, sur une observation assez juste du personnage, surtout quand ce personnage se prête à une interprétation satirique. Il y a là comme une création spéciale, un peu grosse, reflétant avec une jovialité expansive les drôleries et les ridicules d'un certain type local, tenant tout à la lois du cockney, du jocrisse el du prud'homme. Naturellement, la pure langue littéraire n'a rien de commun avec le jargon qu'on lui prèle : c'est un patois mixturé, dans lequel les mots français s'achèvent en désinences flamandes et les expressions flamandes se greffent sur des tournures françaises; niais l'effet en est irrésistible quand à la charge parlée s'ajoutent une mimique expressive et une tête sérieuse, rasée de près, d'une rondeur sotte et bouffie.

Le Théâtre flamand, à Bruxelles et à Gand notamment, se dénonce personnel et autochtone. La spontanéité du trait et la franchise des moyens comiques le rendent souvent supérieur aux théâtres où se jouent des œuvres françaises. On y sent la rigueur d'une observation moins soucieuse peut-être de visées littéraires, mais préoccupée d'effets immédiats el d'observation exacte. 11 a ses auteurs dont l'art s'alimente aux sources nationales et reflète les mœurs et les types de la race, grand avantage sur les auteurs écrivant en français et qui, sauf un très petit nombre demeurés fidèles à leur pays, sont portés à imiter les genres de Paris. Je parle ici de la comédie de mœurs et de ce qu'on pourrait appeler le théâtre d'expression nationale dans ses modalités ethniques. Encore faudrait-il mettre nettement à part l'admirable effort qui, avec d'ardents el sensibles génies comme Maeterlinck et Verhaeren, substitua aux formes expérimentées un théâtre de rêve et de forces mystérieuses.

L'acteur, l'interprète flamand est différent aussi des autres : il ne doit rien aux conservatoires, aux écoles où se dénature l'instinct originel et particulariste. Bien chez lui qui sente l'affectation guindée et la pose systématique de l'homme de métier, petit à petit ankylosé dans ses rôles et finissant par leur donner une tournure habituelle et connue un même pli figé. Il joue comme il sent avec une émotion sincère et spontanée.

Bien peu, d'ailleurs, sont des spécialistes faisant du théâtre par état; la plupart s'improvisent comédiens au feu de la rampe et, le jour, sont commerçants, font des métiers ou s'emploient dans des bureaux. 11 ont des mœurs paisibles, une existence modeste, familiale, et, le soir seulement, se transforment en crispins, en sganarelles on en héros.

Coup d'œil rétrospectif. — Bruxelles historique. — La révolution brabançonne.

Bruxelles, l'humble bourgade obscure du sixième siècle, après avoir connu des fortunes diverses, s'était petit à petit étendu au point de compter, en 1379, deux enceintes, sept portes et soixante-quatorze tours. Devenue au temps de la cour de Bourgogne comme le jardin des lettres et des arts, la vieille cité continua à fleurir sous l'épanouissement de ces esprits, les poètes Jean Lemaire, Bemacle de Florennes et Jean Second, les peintres Franc Floris, Michel Goxie et Bernard van Orley, les architectes Keldermans, van Pede, van Bodeghem, les savants Corneille Agrippa el Érasme. Biche, remuante, en proie à des

dissensions intestines où s'épanchait son besoin d'activité violente, on la vit ensuite étaler, au cœur de la monarchie espagnole, une abondance de palais et d'églises qui incline à l'idée d'un fourmillement de peuple et de grands seigneurs, d'une circulation d'équipages et de chevaux, d'un large train de vie entretenu par une dépense ^incessante.

La ville a six mille six cent quatre-vingt-quatre maisons et couvents, environ soixante - quatre mille habitants, près de quatorze cents religieux, trois quartiers et quarante et une sections. Les d'Egmont, les Mansfeld, les Taxis, les Gulembourg, les de Lannoy, les Lalaing et les Boussu y résident dans des hôtels somptueux; la halle au Pain

l'ancienne porte de n.\L.

ou maison du Roi se dresse eu lace de son hôtel de ville; et la magnificence de ses églises anciennes va pâlissant devant celles qui s'édifient, Sainte-Gudule entre autres et la chapelle du Saint-Sacrement. Si la vieille réputation de son industrie drapière a petit à petit déchu, ses laines teintes, ses toiles, ses tapisseries et ses armures figurent en première ligne sur tous les marchés de l'Europe; elle s'enorgueillit de ses collections savantes, montre avec complaisance ses sept écoles latines, dont une, supérieure, ses treize écoles tlamandes et ses trois écoles wallones ou françaises.

Brusquement le profil fauve de Philippe s'embusque derrière cette prospérité ; Marguerite de Parme n'est bientôt plus qu'un instrument insuffisant entre ses mains ; la gouvernante cède alors la place à ce soldat victimaire, Alvarès de Tolède, duc d'Albe. Un premier vide se fait à la nouvelle de son arrivée : cent trente mille citoyens émigrent en Allemagne ; puis la morl à sou tour taille des coupes sombres dans la population soupçonnée d'hérésie.

LE BRABANT

Les deux frères Verdickt, Charles Lamoral, comte d'Egmonl, le seigneur de Backerzele, Jean de Casenbrodt, secrétaire d'Egmont, Philippe, comte de Homes, dix-huit autres gentilshommes, mourant sur la place publique, à Bruxelles, les uns décapités ou écartelés, les autres brûlés vifs après avoir eu la langue arrachée et le poing tranché, d'autres encore lentement torturés par ce mécanisme effroyable, l'estrapade, qui consistait à abaisser et à remonter, au moyen d'une poulie et la tête en bas, par - dessus un brasier flambant, une victime à laquelle, préalablement, on coupait la langue et l'on brûlait le pied et la main entre deux fers rougis à blanc, ne sont (pie le prélude des hécatombes qui, petit à petit, saignent aux quatre veines le pays. En moins de cinq ans, les grandes villes, ces ruches où s'élaborait la richesse nationale, déchoient à ce point qu'un historien, passant à Gand, déclare n'y avoir vu que deux chevaux paissant dans la solitude des rues. Et l'horreur va grandissant jusqu'au moment où le sinistre lieutenant de Philippe, ayant fait manœuvrer jusqu'à la faire éclater la machine qualifiée par lui « conseil des troubles » et par le peuple « conseil de sang », est enfin rappelé et s'en va, dit l'histoire, expier dans une agonie hideuse, aggravée encore par des visions suppliciantes, le deuil et la misère des Flandres.

Lui parti, la sève se reprend à parcourir le grand corps moribond de la nation. En 1581, des décrets ayant promulgué à Bruxelles l'abolition du culte catholique, la suppression des couvents et l'expulsion des prêtres, la ville, cernée par l'armée espagnole, subit avec un dédain stoïque les privations d'un blocus douloureux. Un péril conjuré, il lui faut faire face à des maux plus grands et, les affaires interrompues, le commerce partout anéanti, sans communications avec la mer, disputer aux événements une existence menacée par les dissensions intestines autant que par le pillage et les rigueurs de l'autorité. C'est une époque trouble, sans cesse bouleversée de bourrasques imprévues; la paix et la fortune publiques ne connaissent un instant la stabilité que pour être mêlées sitôt après à des aventures nouvelles; éclaircie pendant de courtes accalmies, soudainement elle se rembrunit sous des orales interminables.

A peine les archiducs Albert et Isabelle ont-ils fait refleurir les lettres, les arts et les sciences, dans cette cour rassérénée où Rubens et Juste Lipse étaient tenus en si grand honneur, que la tourmente recommence: dispute avec les gouverneurs, querelles avec les magistrats, émeutes toujours renaissantes au sujet des vexai ions de la soldatesque royale. Joignez la peste qui éclata en 16G7, la reprise de la guerre avec Louis XIV. le bombardement de Bruxelles par le maréchal de Yilleroi, pendant lequel, trois jours durant, vingt-cinq mortiers et dix-huit canons vomirent sur la ville trois mille bombes et douze cents boulets rouges, anéantissant littéralement onze églises et trois mille huit cenl I renie maisons et endommageant quatre cent soixante maisons et sept églises, sans nécessité cl pour le bon plaisir du grand roi. Mais presque immédiatement l'énergie de la race se fait jour, de nouveau, dans un bel aspect de ville neuve sortant en moins de quatre ans des décombres de la ville ancienne, avec des palais reconstruits, des richesses redorées, les fastueuses architectures ornementées de cette place de l'Hôtel-de-Ville qui est encore une des curiosités de l'Europe.

C'est merveille de voir ce peuple résolu réparer ses désastres presque sous la gueule fumante des canons. Tour à tour la proie des dominations étrangères, convoité par la France après avoir été garrotté par l'Espagne, martyrisé par les sbires du marquis de Prié après avoir été saigné par les torsionnaires d'Albe, il garde dans l'épreuve son insoumission native, s'accommodant en apparence de tous les régimes parce qu'au fond ils maintiennent son intégrité, mais en réalité rebelle au joug el d'une secousse d'épaules ébranlant de temps

en temps l'autorité, moins par haine du pouvoir, dont il aime la magnificence, que par goût de l'indépendance.

L'Etat pourtant, dès le milieu du dix-huitième siècle, s'était équilibré, grâce à une répartition plus équitable de l'impôt, à une sécurité plus grande des personnes, à un fonctionnement meilleur des rouages administratifs. Pendant près de trente ans, Bruxelles put goûter, sous le gouvernement paternel de Charles de Lorraine, une paix non troublée.

En même temps, les finances publiques se consolidaient; le commerce et l'industrie échappaient aux fluctuations qui les avaient si souvent entravés; la prospérité générale se manifestait dans l'accroissement des habitations et l'aisanse des ménages; les sciences et les lettres, efficacement protégées, recevaient pour s'y abriter une demeure qui porta le nom d'Académie impériale; et pareillement une Académie de peinture et de sculpture était fondée.

Il y avait maintenant un conseil d'État, un conseil privé, un conseil des finances, un conseil souverain de Brabant, tout un échelonnement d'institutions assurant le mécanisme gouvernemental. Pour loger à l'aise cette extension des pouvoirs publics , la ville elle-même s'était agrandie par l'adjonction d'un quartier bâti sur un plan régulier, dans le style étalé et lourd de la décadence italienne : vaste conception architecturale qui concentrait en un même endroit les splendeurs du règne et l'outillage politique, et transformait un plateau presque exclusivement forestier en un bloc d'hôtels massifs, dont la large ordonnance suggérait l'idée d'une société solidement assise. Aujourd'hui encore, ce quartier garde sa destination : c'est là, à un pas du palais de la dynastie, que s'entretient l'organisme constitutionnel, s'élahorent les législations, se consomment les actes de la vie publique, avec celte vitalité active et sage qui signale un peuple amoureux du progrès.

Cependant Bruxelles, non plus que le reste de la nation, n'était arrivé à une stabilité définitive : les heures ditïiciles allaient sonner de nouveau ; derrière ce long règne tranquille de Marie-Thérèse se lèvent inquiétantes les figures de Joseph II, de Napoléon et de Guillaume de Hollande. A, peine s'est-on habitué aux douceurs d'une cour ennemie des aventures, (pie celles-ci recommencent : c'est d'Alton, maison ju s îiitAssEiits. exécuteur des hautes œuvres de l'empereur rationaliste,

s'avançanl à travers les provinces révoltées pour assurer l'exécution du décret qui dissout les États généraux du Brabant, coupables d'avoir refusé le vote des subsides ; cinq années après, c'est Dumouriez, le vainqueur de Jemmapes, arrachant la Belgique à la domination autrichienne et y implantant la république française, brusquement remplacée l'année suivante par la réintégration de l'Autriche; puis, de nouveau, la bataille de Fleurus rend le pays à la France et balaye les Impériaux. A partir de ce moment, la Belgique subit l'absorption de la puissante république ; elle la subit à travers un engourdissement de toutes ses énergies, comme un corps immobilisé dans un accès de

Page 1