LE THÉÂTRE FLAMAND
lasser jamais, au déchargement des immenses bâtiments venus d'Amérique et d'Australie, avec la dépouille des Eldorados lointains. Le navire amarré le long du quai vomissait par ses cheminées des flots de fumées noires. Des grues, fixées sur des plates-formes mobiles, tournoyaient incessamment avec un va-et-vient de chaînes, pareilles à des trompes qui allaient chercher les fardeaux en des entrailles profondes. A chaque voile de la machine, des ballots énormes étaient emportés dans l'air et s'ajoutaient aux entassements de marchandises qui emplissaient les hangars. Un peuple d'athlètes modernes, véritables cariatides areboutées sous la charge ou dressées dans des altitudes que l'art austère d'un Constantin Meunier et d'un Mellery sut rendre héroïques, se pressait avec des hâtes calmes, la tête prise dans une sorte de capuchon de toile goudronnée et retombant sur les épaules. Puis s'avançaient de longs baquets plats, attelés de chevaux puissants et lourds, et les sacs, les barriques, les caisses bariolées d'estampilles s'amoncelaient par-dessus les essieux gémissants. Dans le vent
PROVINCE D'ANVERS
passaient des odeurs acres et chaudes, odorant le suif, les épiées et la viande fermentée. Des relents putrides pénétraient dans les narines en même temps que des fragrances balsamiques : l'imagination vagabondait de la hutte de l'Esquimau et du Samoyède fleurant l'huile rance et la colle de poisson à la cabane du Javanais embaumant le gingembre et la cannelle. Ces impressions ethnographiques étaient encore renforcées par la variété des types qui défilaient sous les yeux ;