‹ La BelgiqueChapitre 61 sur 187 · LE MONUMENT LOOS · texte numérisé non relu

LE MONUMENT LOOS

le Norvégien silencieux, le Hollandais court et trapu, l'Écossais aux cheveux roux, le Portugais alerte, le Français loquace, l'Espagnol irrité et nerveux, l'Éthiopien roulant des yeux blancs dans des chairs bleues, apportaient là lame et le sang de leur race, heurtant entre eux les langues graves et gutturales du Septentrion et les idiomes musicaux du Midi. Tandis que les natiegasten travaillaient à soulager le vaisseau bondé jusqu'au fond de cale, la gent maritime, débarquée après de longues traversées, s'entraînait du côté des tavernes, avec des fureurs joyeuses de bêtes lâchées. Par bandes ils battaient les ruelles louches du canal aux Harengs, prenaient

d'assaut les salons lambrissés de glaces, étaient tous également saisis d'un besoin de grosses sensualités.

Ailleurs on assistait à l'embarquement d'un convoi d'émigrants russes ou allemands, bâves, déguenillés, pouilleux, portant sur leurs faces le deuil de la vie, et à travers leurs tristes haillons , ramassés sur le carreau des fripiers , montrant une chair endolorie , des corps émaciés , une peau sous laquelle perçait le squelette. Ils allaient, les miséreux, chercher au loin cette fortune qui leur avait échappé chez eux, et, tout saignants des blessures du sort, recommencer, dans les californies de leurs rêves, leur éternel labeur sans trêve de parias traqués par la faim, les maladies, la misère renaissante de chaque jour. Quelquefois leurs blêmes visages désolés, où les larmes, à force de couler, avaient creusé des trous comme l'eau dans la pierre, s'éclairaient du vague rayonnement d'or de songe intérieur ; peut-être voyaient-ils se dessiner dans la profondeur des horizons, derrière les masses grises du ciel où plongeaient leurs regards, le repos inutilement demandé à la mère patrie. Leur départ, à ceux-là, était comme une envolée ; ils ressemblaient aux oiseaux qui, les frimas venus, gagnent à tire-d'aile les pays du soleil ; que leur importaient leurs compagnons de chaînes, demeurés sur le sol natal, à présent que l'espace s'ouvrait devant eux ! La terre des ancêtres ne leur avait été qu'une marâtre ingrate, aux mamelles de laquelle ils avaient sucé l'absinthe ; et, leur mélancolie n'ayant rien à regretter, ils quittaient presque joyeusement la glèbe engraissée de la dépouille de leurs trépassés. Mais tous n'avaient pas le même détachement; on en voyait qui erraient, du pas irrésolu des gens qu'un rappel mystérieux, venu du lointain, empêche de partir ; et d'autres, accoudés à la proue, regardaient de leurs yeux mornes passer sur les quais les vieilles gens, les jeunes femmes heureures, les petits enfants rieurs. Des souvenirs les assaillaient en ce moment suprême : ils songeaient à la mère dont la tête grise branle dans le fond de latre, à la compagne dont les mains autrefois actives s'immobilisent sans courage, aux petits qui seront bientôt des hommes et pour lesquels eux, les pères, s'en allaient chercher fortune par delà les mers. D'autres fois c'étaient des femmes qui pressaient des enfants sur leur sein, des jeunes filles sanglotantes dans un coin, des vieillards courbés par les ans et l'infortune.

Tandis que l'énorme navire s'emplissait de cette fournée humaine, il me semblait voir entrer un passager auquel personne ne prenait attention : c'était la mort. Elle allait de l'un à l'autre, les marquant au front d'une croix invisible comme les bêtes d'un troupeau destiné à l'abattoir ; et les vieux s'enfonçaient dans la contemplation du passé, les jeunes se plongeaient dans l'espoir décevant du futur, sans s'apercevoir qu'il leur faudrait gravir le reste de leur calvaire, sous le faix de cette croix plus lourde que toutes les autres. Ainsi l'inexorable sort, qu'ils croyaient avoir dépisté, leur chevauchait en croupe, pendu à leurs crinières et les éperons enfoncés dans leurs moelles. Et je pensais aux cimetières, aux agonies, au De profundis de l'Océan berceur de cadavres.

Cependant les poumons de la machine s'activaient dans des souffles rauques; le capitaine, debout sur la passerelle, jetait par-dessus le tassement de la foule des ordres brefs; et des femmes glapissaient, des enfants criaient, des sanglots retentissaient, plus hauts et plus picssés. Çà et là des passagers attardés fendaient les groupes, haletants d'avoir couru ; et, pendus par grappes à ces détresses, de véreux trafiquants, Inventaire garni de pâtisseries pulvérulentes et de saucissons pustuleux, offraient leurs marchandises dans un jargon polyglotte. Puis un gémissement profond partait des flancs du navire ; la monstrueuse cheminée éructait dans des jaillissements de fumée ; et tout à coup d'affreux beuglements de bêle blessée, des halètements caverneux d'hippopotame et de cachalot signalaient le départ. Parmi les émigranls penchés par-dessus le bordage, un grand silence s'était fait ; ils

PROVINCE D'ANVERS. 185

regardaient décroître la terre, comme on assiste à la ruine d'une habitude, muets, anxieux ; quelques mouchoirs étaient secoués par des mains fébriles ; on entendait des cris, des adieux, des lamentations ; puis chacun s'occupait de se ménager un peu de confort, se carrait, ne pensait plus qu'à soi, dans une férocité grandissante d'égoïsme. Et bientôt l'hôpital

Dessin de Xavier Mellery.

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