‹ La BelgiqueChapitre 68 sur 187 · LE CALVAIRE DE SAINT-PAUL · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE DE SAINT-PAUL

mystérieuses, éclairant les pâleurs sanguinolentes d'un Christ couché au tombeau, plus loin son enfer empli de vociférations et de grincements de dents, où, entre les flammes écarlatcs, s'aperçoivent, par delà les barreaux usés d'attouchements, des nuées de damnés tourbillonnants. Allez ensuite à Saint-André, dont la chaire de vérité, guillochée de haut en bas, rivalise avec les prestiges de l'orfèvrerie ; Saint-Charles, cette application curieuse, mais impuissante, de l'art de la Renaissance au grand style religieux : partout vous verrez se manifester le goût de la plastique mouvementée et d'une représentation de la vie grassement pittoresque.

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Particulièrement le soir, ces^ intérieurs de sanctuaires revêtent une poésie singulière. C'est quand on a assisté à l'une ou l'autre des grandes cérémonies du rituel catholique, aux offices de la Semaine sainte ou de l'octave des Ames, par exemple, dans telle de ces églises meublées comme des palais, qu'on se rend compte de l'influence incomparable d'un culte ainsi solennisé. La nef est à peine éclairée, les autels latéraux demeurent plongés dans une obscurité que pique un trèfle vacillant ça et là. Au pied des colonnes démesurées enfonçant leurs chapiteaux dans le noir des voûtes, comme dans l'infini, des cierges de cire sont fixés sur des ifs en fer, et leurs langues jaunâtres dardent du fond de la nuit, élargissant dans les prénombres des ondes lumineuses qui petit à petit se perdent sous les arceaux. Par les verrières, l'ombre du dehors pénètre presque en clarté, tant les ténèbres sont épaisses. Seul le maître autel où officie le chapitre, resplendit de hautes clartés sur lesquelles se détachent des christs d'ivoire, aux chairs presque humaines, et des tableaux fleuris comme des jardins. Tous ensemble, les fidèles se tournent de ce côté, inclinant ou relevant, aux paroles de l'officiant, leurs faces pâles comme autant de lis mystiques frôlés par un souffle du ciel. Pendant ce temps, l'orgue soupire et gronde dans les profondeurs du temple. Du jubé, les voix des chantres descendent, caressantes ou irritées, avec d'ineffables murmures ou de retentissants éclats. Et par moments le prêtre psalmodie les paroles latines auxquelles les diacres répondent avec un nasillement concerté; puis le rigide chant grégorien résonne seul dans le vaisseau, imposant silence aux mugissements de l'orgue; et d'autres fois des chants hiératiques, des mélopées lentes et douloureuses, comme un chœur de trépassés, traînent sous les piliers, énervant lame par la pensée constante de la fin de tout.

J'ai gardé, pour ma part, l'impression d'un office du jeudi saint réglé sur le rite effrayant de la Sixtine par le maître de chapelle de Notre-Dame en ce temps, ce puissant, fougueux et rude Peter Benoit, âme merveilleusement filiale, en qui s'incarna la musique flamande. Bien que de nombreuses années se soient écoulées depuis, je n'ai pu oublier l'obsédante monotonie des répons succédant au chant désespéré des violons et des bases, avec un bourdonnement sourd, qu'on eût dit parti de dessous terre; c'était comme une lamentation qui revenait chaque fois, une clameur vomie par les catacombes, un « De profundis » jeté sur toutes les joies d'ici-bas par des voix sombres, voilées et rapides. Souvent des tentures de deuil recouvraient les autels, retombant à grands plis étoilés de larmes d'argent; de la splendeur des tableaux, des marbres et des ors, plus rien ne s'apercevait; l'église avait été transformée en sépulcre.

Deux jours après, le temple, débarrassé de ses parures obituaires, braséait dans les illuminations du jour de Pâques et, de la voûte à la base ébranlé par des polyphonies triomphales, résonnait comme une forêt dans laquelle passe l'ouragan.

Mil

Le goût des arts. — Le musée de peinture. — Rubens et les peintres de l'école.

Le goût de la couleur, signalé déjà dans ce livre comme un des côtés essentiels du caractère flamand, s'exalte jusqu'au fanatisme dans la population anversoise. Il n'est pas de riche bourgeois, pas die gros négociant qui, dans son hôtel meublé de bahuts sculptés et de dressoirs chargés d'argenteries, ne réserve une large place au morceau de peinture. Même le petit commerçant, celui qui vend en détail et vit derrière un comptoir, dans un

magasin encombré, s'enorgueillit de posséder trois ou quatre tableaux qu'il montre à ses visiteurs avec fierté. Un peintre m'assurait, un jour, qu'il n'était pas possible de mourir * de faim à Anvers, pour peu qu'on sût barbouiller un panneau : il y a toujours, à défaut de clients sérieux, un regrattier quelconque pour acheter de la peinture. Les boutiques de fripiers abondent en mise-bas d'ateliers mêlées à toutes les autres; des esquisses recroquevillées, de vieilles toiles éraflées, des académies à moitié effacées par le temps, et çà et là, dans son cadre vermoulu, un placide portrait souriant au songe du passé, pendillent parmi les défroques, les cages sans oiseaux, les samovars bossués et les lambrequins déchiquetés. Tel artiste en renom a commencé par assurer son existence en troquant avec son boucher et son boulanger; plus lard, le goût des choses dispendieuses étant venu, c'est au moyen d'échanges avec l'architecte, le charpentier, le tapissier, le marchand de bronze, qu'il a bâti sa maison, édifié son toit, garni son atelier. Tel autre, dans les moments difficiles, s'en allait au port, entrait dans une taverne à matelots, le jour de la paye, offrait en loterie le petit tableau qu'il portait sous le bras ; presque toujours un des marins l'achetait, ou bien, moyennant une mise de fonds commune, on le tirait à la courte paille, et le pauvre garçon rentrait au logis, faisant sonner son gousset.

C'est assez dire qu'il y a à Anvers une vie de l'art, que l'art y est considéré comme un agent de richesse publique, et qu'un paysage, un sujet de genre, une nature morte s'y débitent aussi couramment que les nécessités de la subsistance matérielle. L'art constitue ici, en effet, une sorte de marchandise consentie et cotée à la Bourse. II n'est pas rare qu'une transaction d'huiles, de grains, de cuirs, de denrées s'achève par la négociation d'un tableau. Quelquefois le tableau passe dans une vingtaine de mains, aidant ainsi à la circulation des capitaux, sans se fixer ; puis, un jour de veine, après un coup de bourse heureux, un affréteur jette le grappin dessus, et l'errante peinture va s'immobiliser parmi le luxe lourd d'un salon, où les amis viennent processionnellement l'admirer. On l'aime tout à la fois, ce morceau de toile ou de bois colorié, pour la délectation qu'il offre aux yeux et la quantité d'argent monnayé qu'il représente : en le pressurant, on lui fait suer de l'or, comme à une balle de coton ; et la jouissance d'une contemplation agréable s'agrémente de la certitude d'un placement avantageux.

Il ne faudrait pas croire cependant à des préoccupations exclusivement mercantiles. En dehors des fluctuations auxquelles est mêlée l'œuvre d'art, celle-ci se perpétue dans les familles, s'intercale dans le bien-être intérieur, fait partie de l'existence commune. Elle répond à la dilection générale pour l'apparat, le décor pittoresque et brillant, et, dans les maisons riches, elle est comme l'apanage de la prospérité. Dans les autres, elle étoffe de son luxe consolant le train réservé de l'existence. Souvent il arrive qu'au lieu d'une simple pochade, c'est un tableau de maître ancien ; alors une sorte de culte entoure cette possession ; on n'a pas une ferveur plus grande pour une chasse. Et ce cas d'un trésor aux mains de gens d'une condition obscure est fréquent dans la grande cité anversoise ; les transmissions héréditaires ont fait descendre jusque chez le peuple des morceaux auxquels s'attache la gloire des belles époques d'art. Il n'y a pas bien longtemps, une vieille femme dans un dénuement absolu vendait une merveilleuse tête de Christ de Quinten Massys, qui, rachetée après, a fini par atteindre le prix d'une fortune.

Anvers, examiné au point de vue de l'importance qu'y acquiert l'œuvre plastique, est donc un foyer d'art considérable. A Rome seulement on trouverait un plus grand nombre d'artistes, et presque tous vivent dans une aisance relative, qu'alimente un travail continu. Généralement ils peignent l'histoire, le paysage et le genre ; bien peu se montrent sensibles aux particularités du milieu anversois. Le port, l'agitation des rues, le mouvement des

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affaires, la mélancolie des vieux carrefours les bissent indifférents ; leur conception de l'art reflète plutôt les modes anciens et s'enferme dans des pratiques d'imitation. Eeys et quelques peintres à sa suite ont associé à la représentation des sujets tirés de l'histoire un genre de composition et d'exécution qui rappelle par moments les gothiques; mais du moins chez eux le décor sur lequel se déroule l'action est emprunté à la ville même ; nous retrouvons dans leurs tahleaux les pans de murs effrités, les faites dentelés et chaperonnés, les portails fouillés au ciseau, les escaliers en escargot de l'Anvers qui se voyait encore en 1860. Et ce n'est pas la moins curieuse chose, que ces restitutions archaïques aient petit à petit composé un fond d'école, perdu dans des contemplations rétrospectives, alors que, partout

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