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COUR DE L'ANCIENNE MAISON DE KUBENS

autour de l'artiste, les activités de la rue se multipliaient retentissantes, comme un appel à ses instincts d'observation.

Quoi qu'il en soit, la cité de Ruhens a gardé son indéfectible renom de métropole des arts ; elle possède une académie de peinture illustre, toujours féconde en peintres. Telle est l'importance de cette antique école, qu'elle forme presque une institution dans l'État; c'est dans son sein qu'ont lieu les grands concours pour le prix de Rome, et elle occupe le plus haut rang dans la hiérarchie des autres établissements similaires du pays. Autour d'elle rayonne tout un vaste commerce basé sur la vente des tableaux; les marchands opèrent sur cette marchandise, comme au port les gros bonnets du négoce international opèrent sur les produits exotiques ; ils ont leurs débouchés, leurs ramifications, leurs agents, et cette circulation constante a fait d'Anvers un des marchés d'art les plus considérables de l'Europe. Par milliers, chaque année, les toiles sorties des ateliers anversois passent la mer, s'en

vont courir les aventures lointaines, finalement s'échangent contre les hank-notes anglaises et les dollars américains.

L'étude du dessin, dans le peuple, s'est ressentie du développement de cette industrie prospère. A tous les degrés l'enfant est initié de bonne heure aux notions graphiques ; à peine sait-il lire et écrire, on l'envoie suivre les cours de géométrie, et, au bout de quelques années, il manie le crayon comme un outil familier. J'eus l'occasion de pénétrer, un soir, dans l'énorme salle où se donne le premier enseignement; des planches à dessiner se prolongeaient de part en part, plusieurs files parallèles, et les élèves, assis sur de petits tabourets, copiaient le modèle qu'ils avaient devant eux, au milieu d'un silence appliqué que troublaient seulement le crissement du papier et le cliquetis des T. Ils étaient pressés les uns contre les autres, ayant tout juste la place nécessaire pour des mouvements mesurés, et les professeurs circulaient dans l'espace restreint laissé entre les longues tables, surveillant le travail de chacun. A un signal donné, le cours prit fin, les papiers furent serrés, les estompes et les crayons rentrèrent dans les poches. En un instant la rue fut obstruée ; la circulation demeura interrompue; c'était une masse humaine dense qui ondulait, et de laquelle partaient des chants et des cris.

De même, à l'heure de l'entrée, toute la rue n'est qu'une houle de têtes et de dos; quand enfin les portes s'ouvrent, une clameur s'élève, et l'immense piétinement turbulent des trottoirs s'engouffre sous les voûtes du corridor, graduellement apaisé. Dans le tas se coudoient des apprentis de tous les métiers, des fils de bourgeois, des élèves peintres, une promiscuité d'habits, de vareuses, de blouses ; et des faces hâlées d'hommes mûrs, marins, employés d'entrepôts, commis du port, militaires, patrons d'industries, simples ouvriers, s'ajoutent ;i la cohue des jeunes visages imberbes. Rien n'est émouvant comme le spectacle de celte foule, composée, en de certaines années, m'assure-t-on, de près de deux mille élèves, également stimulée par le besoin de savoir et se rendant aux écoles comme à une fête, avec un empressement joyeux.

On conçoit qu'avec un semblable aiguillon une race n'est pas près d'abdiquer sa tradition artistique. Il faut voir d'ailleurs avec quel orgueil l'homme du peuple, l'ouvrier, l'artisan parlent de leur grand homme, de ce Rubens dont la gloire est devenue en quelque sorte le patrimoine de chacun. C'est qu'ils comprennent que tout un passé magnifique tient dans ce nom sonore, et, quand ils le prononcent, on sent qu'aucun nom ne leur paraît plus beau. Le souvenir du prodigieux artiste est si indissolublement attaché à la grandeur de la cité, qu'on ne peut faire un pas dans les rues sans se le rappeler. Place Verte, un bronze emphatique et froid le représente debout, saluant la ville qui lui communiqua son àme tragique et joyeuse. De la maison qu'il occupa, il n'existe plus (pie des arcatures et des colonnes ornées de bustes et de motifs sculptés ; mais d'autres portent son nom avec un orgueil qu'aucune attribution royale ne pourrait dépasser ; et les églises pleines de son génie, les architectures auxquelles il a mis la main, les vieux carrefours qui le voyaient passer, tout, jusqu'aux dénominations des lieux publics, vous donne l'illusion de sa présence perpétuée à travers le temps.

C'est surtout au musée qu'il trône, dans sa gloire sans rivale; avant même qu'il y apparaisse dans les apothéoses radieuses de la « Vierge au perroquet » et de 1' « Adoration des Mages», on sent ses approches aux préparations de l'école qui le précède. Il est le dieu d'un olympe de talents et de renommées, et ceux-ci, comme des trompettes dans un cortège, annoncent sa venue. Aussitôt qu'on l'a vu, quand l'éblouissement de ses grandes toiles est descendu dans le regard , tout s'efface devant lui ; assis sur l'escabeau d'or, il

PROVINCE D'ANVERS

domine l'art flamand tout entier, et il est vraiment au musée comme dans un temple, parmi l'encens et les adorations.

C'est qu'aussi Rubens incarne en lui une époque et une race. 11 arrive à son heure, comme tous les prédestinés. Avant lui, un travail sourd, considérable s'opère, qui le rend possible et l'achemine à ses voies. Il est le dernier anneau de la chaîne qui part des Van Eyck, de Memling, de Quinten Massys et va jusqu'à Michel Van Coxcyen, Frans Floris,

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