UNE SORTIE DE FABRIQUE A C.AND
les bourgeois rentrent chez eux pour ne point être balayés par ce fleuve humain roulant avec le grondement d'un torrent débordé.
Rien n'est comparable à quelques-unes de ses grandes installations : La « Linière » occupe un peuple d'ouvriers, et l'on vous montrera à la « Lys » un moteur, le plus puissant du pays. L'industriel, ici, en général comprend plus largement qu'ailleurs les nécessités du labeur moderne; lui-même est souvent un savant, au courant des découvertes et des perfectionnement, et qui met son ambition à les appliquer chez lui. Cette vivace émulation a produit les vastes établissements, poussés à tous les carrefours de la ville, avec une merveilleuse distribution de travail et d'incomparables activités mécaniques.
Plus que partout ailleurs, la fabrique gantoise est un organisme quasi humain, ayant pour estomac ses fours gorgés de coke, pour poumons ses hautes cheminées par lesquelles
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s'absorbent l'air et le vent, pour système musculaire les courroies de transmission imprimant à tout la rotation et la vie, pour sang artériel la vapeur projetée dans tous les sens, en une poussée turbulente, comme le sang investissant les rouges réseaux charnus des corps. Et, par-dessus les toits de la cité, le minotaure, dévoreur d'hommes et d'éléments, meugle, halette, gronde, vomissant par lous ses sabords le feu et la fumée. A l'intérieur, dans une poussière asphyxiante et mortelle, désagrégation de la matière en travail, s'espacent, comme en un vaisseau de cathédrale, les énormes voûtes plantées sur leurs fûts de fonte, avec l'enchevêtrement des poulies, des barres, des trapèzes, un outillage compliqué dont chaque rouage est comme une massue qui frappe, un pilon qui broie, un talon qui rue, tas de membres rattachés au grand tronc de la brute qui ronfle et mugit dans les dessous.
Cathédrale, en effet, par la reculée et la profondeur des murs, par l'élancement en plein ciel des cheminées pareilles à des tours et le bourdonnement d'orgue des machines, cathédrale aussi par l'asservissement de tout un peuple suant ses moelles à l'aveugle dieu Million, un dieu qui, pour paradis, aurait des enfers et dont l'Esprit, révélé à coups de tonnerre et d'éclairs, se manifesterait dans l'ouragan d'une perpétuelle colère, la fabrique s'oppose aux aimes basiliques silencieuses, aux grandes églises chrétiennes, les Saint-Bavon, les Saint-Jacques, les Saint-Nicolas, les Saint-Michel, agenouillées dans leurs robes de pierre au bas de l'horizon et, comme des prières, enfonçant leurs flèches à travers la sérénité radieuse des Élysées catholiques.
Quelquefois, entre le Dieu de pardon et de silence, saignant sur les crucifix dans l'ombre froide des chapelles, et l'autre, le mangeur de chair, le broyeur de fortunes, l'engloutisseur de villes, c'est une lutte où la croix n'est pas toujours victorieuse et recule devant les empiétements des armées suscitées par le Moloch.
r 1 L'ÉGLISE SAINT-NICOLAS.
Rien ne tient devant ses assauts : des temples où
brûlait l'encens mystique, il a fait ses temples à lui, ses marchés, ses docks, ses officines, vautré dans son omnipotence d'idole indienne qui rêve d'absorber la terre en son incommensurable gésier.
Le vieux Garni a subi le sort des villes âpres au gain : une bousculade s'est faite parmi ses pignons, ses steenen, ses demeures féodales, son histoire écrite dans le grès et la brique. Presque partout refoulée, la tradition a fait place aux envahissements de la vie présente, ce fleuve qui creuse son lit dans le lit de ce qui fut la vie avant elle et balaye les cultes, les mémoires, les âges, de ses grandes eaux irruptives des digues les plus solides. Pendant longtemps, sur le burg des anciens comtes de Flandre, champignonna un large grouillement de petit peuple, faisant dans l'ancien nid d'aiglons ses couvées de prolétaires et de son frottement de misère usant chaque jour un peu plus la féodalité des moellons. Là aussi, d'ailleurs, la grande pieuvre de fer s'était cramponnée de ses griffes et de ses tentacules : une filature mettait, au dos de ce château démantelé, pareillement à une hotte de chiffonnier, sa haute cheminée de briques, et au sous-sol prolongeait son ronron de gros chat qui pelote : si bien que, entré par le porche superbe dans la poussière et le néant de la gloire, on
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aboutissait à cette autre fumée, celle de nos activités sans trêve, prédestinée comme l'épopée des grands barons à se dissoudre dans le Temps. Une piété tardive a rendu à la maison illustre ses apparences historiques. Les industries qui faisaient craquer sous leur poussée lente l'immémorial donjon, colosse étranglé par une armée de pygmées, ont été délogées; on a déblayé le porche, resserré entre des maisons odieusement vulgaires et qui avait l'air d'une bouche tordue par la compression des joues sous un gantelet d'acier. Pénétrez dans les enceintes : la restauration a fait fleurir à travers l'appareil guerrier, des architectures fleuries. Des escaliers, des balcons, des salles, des oratoires, des tours à échanguettes et à machecoules, des courtines, tout l'infini outillage de la demeure féodale, avec ses quartiers réservés aux hommes d'armes et ses logis orfévris qui abritaient les intimités familiales, parent d'une illusion de vie lointaine le grand organisme mort. Il ne nous déplaisait pas, quant à nous, que la gloire se fût démocratisée, que les termites se fussent mis dans les poumons du géant et que la féodalité, comme un corps pourri, eût été restituée à la circulation de la vie universelle, mais la grande cité gantoise, en conformant à un plan général les transformations de ses places et de ses rues, manifeste à la fois un respect fier de son passé et un désir d'être à la hauteur de sa fortune actuelle, qu'il convient également de considérer.
Du « Prinsenhof», berceau de Charles-Quint et qui avait trois cents salles, six entrées fortifiées, autant de ponts et des jardins merveilleux où les ducs de Bourgogne faisaient battre ensemble des lions et des taureaux, il ne demeure que des ruines utilisées pour des fabriques, des métiers, des logis d'ouvriers; tout le reste a été dispersé au vent. Et, quand ce n'est pas la démolition, l'effondrement aveugle à coups de pioche, ou, ce qui revient au même, la transformation pour les nécessités de la vie moderne, c'est l'embourgeoisement de la destination, une mélancolie de palais historiques et d'églises finissant par caserner des corps de garde ou des commissariats de police. Un boulanger occupe le « Collaciezolder » du Marché du Vendredi, avec sa jolie tourelle d'angle et sa galerie circulaire, et l'« Utenhovesleen », qui leur faisait vis-à-vis, profilant dans le ciel son toit aiguillé, a été rasé par un marchand de bière. Du « Gérard Duivelsteen », le légendaire château de Gérard le Diable, on a fait un dépôt d'archives; le Sint-Jorishof ou cour Saint-Georges, ancien local des arbalétiers, dans les salles duquel, en Ii77, furent décrétés parles états généraux des Pays-Bas les articles du Grand-Privilège de Marie de Bourgogne, enferma longtemps une auberge; partout des boutiquiers, bernard-l'ermile de l'épicerie et du poisson sec, se sont installés dans les débris des palais du quinzième siècle. Et le démarquage continue du côté des maisons religieuses : la grande abbaye de la Biloque, aujourd'hui hôpital et hospice; le couvent de Saint-Pierre, commué en caserne du génie ; le couvent des Dominicains, investi par un phalanstère d'ouvriers; le couvent des Frères Mineurs, dégénéré en magasin de coton, avant d'être affecté aux collections intéressantes du musée d'archéologie. C'est la revanche de ce temps, en attendant qu'un autre balaye à son tour les usurpateurs. Quelquefois, comme un nid d'oisillons dans la gueule d'un canon désemparé, toute cette irréparable déchéance aboutit à cette chose charmante et imprévue, la rumeur d'une école abritée dans une maison féodale ou dans un asile religieux.
Le besoin de s'élargir, de se tailler des habitations dans les vieux murs, de se loger, soi et ses petits, parmi les décombres du passé, a fini par étouffer la cité ancienne. Ce n'est plus ici, comme dans les villes endormies, croupissantes sur leur fumier de grands hommes et de choses abolies, un musée mangé des larves, avec ses atmosphères pneumatiques gardant rigidement la forme décomposée du cadavre de ce qui fut de la substance animée. Une sève effervescente a poussé par-dessus les cimetières, d'un jet ininterrompu qui à la longue a
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fait un grand arbre nouveau, comme ces troncs évidés que des draperies de lierre ont étroitement enlacés, au point de les changer en une forêt de feuilles sous lesquelles le bois mort ne s'aperçoit même plus.
Il y a loin de la bruyante ruche actuelle, avec ses palais, ses universités, ses fièvres de gain, ses circulations de foules, à ce Gand dans les rues duquel, après les saignées opérées par le duc d'Albe, de maigres haridelles erraient, à défaut de passants, broutant mélancoliquement l'herbe verdissante entre les pavés. Tel qu'il s'atteste, il rappelle bien plutôt l'abondance et la large vie tumultueuse de la période des communes, alors que, chez ces hommes des métiers, tenant haut le couteau sur la gorge des comtes, et d'autres fois, comme à Courtrai et à Gavre, conculquant même la personne royale sous leur genou de fer, le sang, alimenté par la forte nourriture et surexcité par la violence des luttes intestines,
leur montait à la tête en rouges vapeurs d'orgueil, et, comme des bœufs, les lançait, cornes en avant, dans la défaite ou la victoire, méprisants du danger, inaccessibles à la peur, tout glorieux d'héroïsme exalté.
Gand, à celte heure, est une des forces les plus considérables du pays : toute une jeunesse s'y nourrit du pain de la science, pétri à son usage par une élite de professeurs, la lumière et la sagesse de cette grande école universitaire, ancrée dans l'idée du Droit et du Devoir. Le même coup de piston sans trêve qui accélère ses industries fait mouvoir cette autre machine, et la plus merveilleuse, l'intelligence humaine. L'esprit, en effet, garde ici une large part dans les préoccupations générales : toute la ville se presse aux conférences des maîtres de la parole; elle a des cercles littéraires, des académies de musique et de dessin, une bibliothèque, la plus riche du pays en documents concernant l'histoire nationale du seizième et du dix-septième siècle. Sa culture est toute française : il semble que la cour de Louis XVIII, en y séjournant, ait implanté dans le sol qui fut mortel aux chevaliers du Lys, le goût et la tradition des élégances venues de France. Ses salons de peinture lui ont
fait un renom universel parmi les artistes. Travaillant en des ateliers mystérieux comme des cloîtres, toute une école d'artisans, en qui s'est perpétuée la pratique des anciennes industries, l'école Saint-Luc, pastiche et s'efforce de faire refleurir, dans la sculpture, l'imprimerie, la ciselure et l'œuvre peinte, les naïves ferveurs de l'art chrétien. Ardente, en outre, aux revendications politiques et sociales, la cité apporte à la vie publique la passion généreuse, la vaillance de cœur, le goût de la lutte inscrits à chaque page de son histoire : c'est la continuation des énergies séculaires, autrefois dépensées sur les champs de bataille par les gens de métier en qui déjà s'agitait l'idée économique, et aujourd'hui appliquées au développement régulier, presque sans soubresauts, de cette idée devenue la base des sociétés modernes. Gand, la grande ville ouvrière, est aussi l'un des centres puissants du prolétarisme belge. Sa maison du Peuple, « Vooruit », fonctionne avec la régularité d'un organisme en qui se concentrent les activités d'une coopérative ramifiée en tous sens et l'outillage complexe d'un parti qui a ses services et son administration. C'est le palais populaire et comme la maison commune, le cœur vivant de la cité prolétarienne. Elle ouvre ses vastes baies sur cette place du Vendredi, où coula par torrents le sang des Communiers. Il semble que du haut de son socle, Artevelde la désigne aux hommes de son temps comme la bastille plantée dans l'axe des avenues frayées par son génie d'agitateur et de politicien.
Il faut avoir parcouru, en temps d'élections, les innombrables eslaminets de cette ville de buveurs d' « uitzet », même les petits cafés auxquels on descend par des escaliers plongeant sous le niveau de la rue, dans un crépuscule humide de caves, — d'où leur vient leur nom de «kelders», particularité toute gantoise et qu'on ne retrouverait point ailleurs, — il faut avoir vu là, massées autour des tables, les énergiques figures du bourgeois et de l'homme du peuple se rapprocher dans la chaleur des controverses, avec des gestes décidés et qui appuient de coups portés dans le vide la solidité des arguments, pour comprendre à quel point l'ardeur combattive est demeurée ici vivace.
Cependant, si enserrée qu'elle soit par la germination du présent, celle poussée de toutes les graines bonnes ou mauvaises d'une civilisation surchauffée, la physionomie de la grande commune du quatorzième siècle persévère encore çà et là. La place du Vendredi, avec son énorme terre-plein bordé de maisons déchiquetées, aux pignons en dents de scie, sa patte d'oie de rues filant dans tous les sens, si commode pour les flux et les reflux de populaire, ses grandes masses d'air en suspens où la voix des tribuns roulait, vibrante et répercutée, offre un cadre que l'esprit n'a pas de peine à remplir. Cet homme trapu, la face animée et chevelue, qui harangue, du balcon du « Tooghuis », la houle humaine dont les remous battent les murs, c'est bien le Jacques Van Artevelde qui, dans son attitude statuaire, se tournait tout à l'heure vers la Maison des Ouvriers. Une immense clameur couvre la dernière de ses paroles ; tous les bras sont tendus : on l'acclame ; il est le roi de la cité. Aux Armes ! et brusquement la place se vide dans l'entonnoir des rues voisines, par grands flots noirs qui, s'engouffrant dans les maisons, en sortent, la hache et la pique à la main, et courent se précipiter par la campagne à la rencontre des chevaliers français.
Attendez quelques années, juste le temps pour que ce fruit qui porte en soi son ver et s'appelle la popularité se pourrisse ; et le même homme, naguère porté en triomphe, puis, comme les vieilles idoles, roulé aux abjections de la rue, va crever sous le poignard d'un assassin, dans le couloir d'une écurie. La mort, passe encore pour ce héros ! mais son sang coule dans la boue d'une injure vile ; on l'accuse de s'être vendu et il meurt comme une bête honnie, sous l'énorme clameur lâche de la foule. Rebaptisé grand homme depuis, sous les eaux lustrales d'une tardive justice, sa statue à présent domine la place,
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à l'endroit où, avant la sienne, se dressait la statue d'une Minerve jacobine, qui elle-même avait succédé, instabilité des gloires de ce monde, au Charles-Quint monumental élevé par les Gantois dégénérés, baisant la main qui les avait si rudement châtiés.
Rien n'est mélancolique comme cette espèce de concession à perpétuité d'un coin de place, soumise aux vicissitudes des temps et dont les statues s'éboulent, plus fragiles que des monts de sable. Quelle Minerve en marbre ou en bronze aurait d'ailleurs pu tenir sur ce sol mouvant, toujours raviné par le flot populaire charriant aujourd'hui les ruines de ce qu'il avait bercé la veille ? Trop de sang y a coulé entre les pavés pour que le « perennius œre» y soit autre chose qu'un temps d'arrêt à mi-chemin du panthéon et de l'échafaud, et qu'un peu de stabilité ait pu s'ancrer dans celte terre moite, toute gouttelante de sève humaine. A grandes ondes elle a ruisselé ici, la fontaine de vie, soit dans des rixes de particuliers, — en une année on ne compte pas moins de quatorze cents personnes tuées, — soit dans les rencontres des milices descendues à la rue et s'entr'exterminant. Une rivalité ayant éclaté entre les foulons et les tisserands, cinq cents morts demeurèrent sur le carreau. La vie ne semblait pas peser aux mains de ces hommes qui la gagnaient et la perdaient comme à travers une insouciance de kermesse, rués aux émeutes ainsi qu'à des bombances.
Les monuments. — L'Hôtel do Ville. - La cour Saint-Georges. — Le Beffroi et la cloche Roelant. — Quatre veilleurs de pierre. — Les Maisons du vieux Bourg. — Le quai aux Herbes. — Les tours du Rabot. — Le « Dulle Griete ». — Le cloître Saint-Bavon. — L'église Saint-Bavon. — Magnificences du culte. — L' « Adoration de l'Agneau » par Van Eyck. — Le « Saint Bavon » de Rubens. — Le catholicisme flamand.
Gand n'éveille pas seulement ces idées sévères. Il a ses coins aimables, d'un art fleuri, et qui évoquent, à côté des désastres, la pensée d'une ère de splendeur et de tranquillité, alors que la cité pouvait penser à s'édifier un chevet, elle pour qui le chevet était souvent la pierre des tombes et qui, comme le grand Marnix de Saint-Aldegonde, semblait s'être proposé cette devise : « Repos ailleurs ». Peut-être, il est vrai, n'est-ce là qu'un de nos sophismes modernes, une bouffée de ce sentimentalisme qui nous gêne si fort dans l'exacte appréciation du passé. La mort, dans ces centres d'humanité débordante, allait de pair avec la vie. Une émeute ne déséquilibrait pas le train des activités publiques. Les batailles de la rue étaient comme un exutoire par où s'écoulait le trop-plein des énergies du sang. Et, tout en tuant et se faisant tuer, les Gantois avaient de grosses aises de bâtisseurs, édifiant à chaque coin de rue des palais, des églises, des maisons de corporations, dans un caprice charmant et infini de la pierre.
Leur Hôtel de Ville, malheureusement gâté par des annexes disparates, une hybridité de styles plaqués après coup, comme des repeints sur un tableau, avec des pilastres et une colonnade à l'italienne accotés aux fines découpures de l'ogive, mais d'une ogive déjà arrondie et déguisée par des fouillis d'ornements, se guilloche sur toute sa hauteur d'entre-lacements de rinceaux et de feuillages, pareils aux enchevêtrures de vrilles et de ramuscules qu'y mettrait une énorme vigne accrochée à la pierre. C'est, dans son tarabiscoté et son fleuri extravagant de gothique, le moment fugitif de la transition entre l'ogive épuisée, tournée aux préciosités de la ciselure, et les cintres aplatis ou surbaissés qui font présager la Renaissance.
En face de l'édifice émerge du cœur de la ville, proche de cette vaste arène aujourd'hui dégagée où s'affrontent ces témoignages toujours vivants de la grandeur gantoise, Saint-Bavon,
le Beffroi, le Sleen. Leur austérité est tempérée par la grâce élégante et line de cette cour Saint-Georges, ancien palais où siégeait la gilde des Arbalétriers et que couronne un toit à petites lucarnes capuchonnées, par la noble ordonnance de l'ancienne Halle aux Draps, avec son mince pignon flanqué de tourelles et sa façade percée de fenêtres gothiques auxquelles s'éclairent aujourd'hui, dans les longues salles de l'étage, les parades d'escrimes de la noble confrérie de Saint-Michel, instituée par Albert et Isabelle.
Ce n'est encore que le point de départ de ce défilé de monuments qui se poursuit à travers le Hoog-Poort, s'étale au Marché aux Légumes, s'enfonce dans le réseau des petites rues avoisinantes, gagne la place Sainte-Pharailde, longe les quais de la Lys, et, aux confins
de la vaste agglomération gantoise, aboutit aux lourdes tours jumelles du Rabot, émergeant comme deux gros poivriers de pierre. Leur masse trapue semble animée encore, à travers les âges, de la violence des passions qui agitaient ces âmes orgueilleuses, exultantes dans le succès autant que grondantes dans la défaite ; avec leur apparence bourrue et le vague geste de bravade qu'ont quelquefois les monuments, comme si l'âme d'un peuple était capable de façonner la pierre sur ses mouvements et pouvait lui communiquer le frisson de ses colères et de ses enthousiasmes, elles symbolisent bien les énergies d'une race véhémente et rude qui créait tout à la mesure de sa force, églises, beffrois et jusqu'à ce canon dont parle Froissait : « Pour plus esbahir ceux de la garnison d'Audenaerde, ils (les Gantois) firent faire et ouvrer une bombarde merveilleusement grande, laquelle avait cinquante- trois pouces de bec, et jetait carreaux merveilleusement grands et gros pesants, et quand cette bombarde descliquait, ou l'ouïait par jour bien de cinq lieues loin, par nuit de dix, et menait si grande noise au descliquer, qu'il semblait que tous les diables de l'enfer fussent en chemin ». 11 n'est plus, pour rappeler ces monstrueuses machines de guerre et en donner approximativement la mesure, que cette rageuse « Dulle Griette » de la Vannekinsaerd, ainsi baptisée en mémoire d'une certaine comtesse de Flandre, Marguerite l'Enragée, avec laquelle le peuple gantois dut longuement batailler. Enragée, elle dut l'être, sans doute, pour mériter l'analogie avec cet engin et qui se chargeait au moyen de boulets en pierre de taille et de barils d'une mitraille faite de fer, de pierre et de verre.