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LES INONDATIONS ARTIFICIELLES AUX ENVIRONS DE GAND

courtes vagues. Puis des champs se succédaient, entrecoupés de hameaux, illimitant de planes surfaces qui se perdaient dans les lointains. A Desteldonck, comme nous longions le cimetière, trois petites lombes jumelles nous émurent : chacune d'elles était bordée d'un encadrement de papier découpé ; et les croix, en outre, étaient garnies de couronnes et de banderoles multicolores. Des enfants reposaient là, à l'abri de ce culte naïf perpétué à frais communs, selon une coutume locale, par les autres enfants du village. Du large nous arrivait la pestilence des engrais versés sur la campagne; et par moments des baquets nous croisaient, dégoûtants de la vomissure fétide des villes. Ensuite, près d'Oostakker, un défilé de soutanes commença à processionnel' ; c'étaient des prêtres venus à une Notre-Dame de Lourdes, dont le sanctuaire, érigée à grands frais, a fini par devenir un lieu de pèlerinage achalandé. Et bientôt les groupes devinrent plus nombreux ; des dames vêtues de noir et de pauvres femmes du peuple en « kapmantel » se dirigeaient vers l'église, avec des mines douloureuses. Insensiblement ces tristes figures s'espacèrent, Monl-Saint-Amand dressa au bord de la roule son

LA FLANDRE ORIENTALE

joli pastiche d'hôtel de ville à pignons en briques rouges, et, l'instant d'après, nous pénétrions dans Gand par l'un des porches du nouveau béguinage, toute une petite ville close de murs, avec des rangées parallèles de maisons basses, silencieuses comme des tombeaux.

Gand. — Le passé, le présent, le permanent. — Gand paradis des lieues.

Un décor de féerie.

— Triomphe de l'horticulture.

Gand à trois choses qui le rendent extraordinaire : ses béguinages, ses fabriques et ses serres, c'est-à-dire trois mondes et aussi trois peuples distincts.

Dans les béguinages, une vie recueillie, sous l'aile palpitante des longues coilï'es blanches, semble perpétuer le passé, à travers un déroulement de petits oratoires, de cellules claustrales, de longs couloirs vides, avec des christs saignants à tous les murs.

La fabrique, à côté, énorme comme un donjon, le vrai donjon de ce temps, multiplie ses activités hurlantes, dans le tonnerre de ses machines ; pour se carrer dans son ampleur, elle a fait table rase du passé, éventrant les vieux quartiers historiques ou simplement, quand elle pouvait s'en accommoder, s'installant dans les ruines féodales, comme on le vit autrefois pour le château des comtes. Vous verrez tout à l'heure ce qu'elle a fait de la vieille ville, bousculant tout, asservissant à ses besoins d'envahissement les palais et les églises, plantant au cœur de la cité ses hautes cheminées par dérision des pignons glorieux. Ceci est le présent, la vie tumultueuse et pressée, un grand fleuve humain coulant par les rues, des millions journellement enfournés au creuset de la fabrication. A de certaines heures du jour, quand l'usine, comme un vomitoire, écoule ses houles d'ouvriers, Gand a l'air d'une ville insurgée, courant aux barricades du pas redoublé de l'émeute.

Quittez cependant les centres populeux : aux enfers du travail, aux ronflements des métiers, aux sifflements de la vapeur, à l'étourdissante rumeur du fer et du feu succède la tranquillité d'une banlieue idyllique. Ce n'est pas que, sous cette placidité extérieure, les activités aient cessé, mais elles s'appliquent à des élaborations mystérieuses, dans les sourdines d'un travail sans hâte, dont la nature fournit les éléments. De quelque côté que se portent les yeux, de grandes serres parallèlement alignées parmi les rectangles symétriques des terrains livrés à la culture floréale, signalent les installations horticoles. Elles ont fini par former à la ville une ceinture épaisse, s'étendant sur des milliers d'hectares. Là, chauffée d'agents puissants, la terre fermente en une production sans trêve, gestant une flore merveilleuse dans l'espèce de coup de sang d'une sève tourmentée par le feu et l'eau. Des forêts de végétations, des montagnes de floraisons, une poussée ininterrompue de troncs solides comme le bronze et de tiges ténues comme le fil d'archal, y surgissent du sol bouillant et gras.

Gand est l'une des grandes villes horticoles du continent. Chaque année, ses établissements exportent par cargaisons les tulipes et les jacinthes, autrefois la gloire des jardiniers de Hollande. Cette immense industrie de l'oignon en fleur, ils l'ont accaparée et développée au point d'en posséder aujourd'hui le monopole incontesté. En mai, toute la contrée disparait sous une mer diaprée, et, jusqu'à une lieue de là, le vent pousse au large des vagues d'arômes.

Demeurons un instant dans ce monde enchanté des fleurs : aussi bien, comme je l'ai dit, nous touchons là non seulement à l'une des gloires, mais aussi à l'une des principales

richesses de la vieille cité. Ce goût de l'horticulture ne date pas d'aujourd'hui : en 1696 un échevin de Gand, Guillaume de Blasere, avait des serres dont la renommée était universelle. Si belles qu'elles fussent pour le temps, le digne homme qui y mettait son orgueil ne pensait pas qu'il en naîtrait plus tard par centaines, auprès desquelles les siennes ne seraient plus rien. L'établissement Van Houtte, à lui seul, occupe tout un coin du pays, avec une administration qui a sa hiérarchie, un personnel qui est une armée, cinquante serres, une centaine de hangars et un périmètre de terrains où tiendrait à l'aise une colonie entière. Aussitôt qu'on y pénètre, on a la perception d'un énorme laboratoire où s'active la génération des espèces les plus magnifiques : toute une création monstrueuse et charmante de végétaux touffus comme des forêts, déliés comme des filigranes, verruqueux comme des cuirs de pachydermes, polis et satineux comme de la chair de femme, étend sous les voûtes vitrées ses larges parasols, se déroule en grappes de fleurs, s'étire avec des allongements de reptiles, colle aux parrois ses ventouses, développe ses ramifications pareilles à des tentacules, accroche partout ses vrilles et ses griffes. Depuis les bambous, les bananiers, les caroubiers, les palmiers de l'Inde, dressant leurs hauts piliers dans la clarté avec des airs de patriarches et de guerriers, jusqu'aux chimériques fragilités des orchidées, l'épanouissement des flores se prolonge de serre en serre, à travers l'innombrable série des métamorphoses, multipliant à l'infini ses caprices et ses luxuriances.

Il y a des serres pour toutes les latitudes et toutes les familles ; et quelques-unes, avec leurs rudiments de vague animalité où l'œil perçoit des formes en suspens comme l'ébauche d'un monde inachevé, ressemblent à des ménageries fantastiques, emplies d'une pullulante et farouche faune, vautrée au ras des dalles en croupes ondulantes ou dardée en mâchoires prêtes à broyer. Tels l'Ataccia cristata, pareille à une pieuvre, les Gycas aux dards aigus comme des glaives, les bananiers d'Abyssinie, dont les feuilles géantes ont la pesanteur d'une oreille d'éléphant ; tels encore l'Euphorbia havanensis, étalant son ventre d'énorme lézard bronzé, le Mamillaria avec son gonflement de mamelles superposées qui lui donnent l'air d'une Isis végétale, et ces superbes fougères de la Nouvelle-Hollande, squamées d'écaillés à l'égal des sauriens et par surcroît éperonnées de dards assassins.

Ailleurs, comme en des antres de mort, se gardent précieusement les plantes malfaisantes, toutes rongées de pustules et gonflées de lait vénéneux, avec leur laideur de crapauds et de scorpions. Toutes, il est vrai, ne sont pas également squalides : quelquefois une éclatante fleur, d'un carmin sombre, fait penser à la férocité pateline et dissimulée des belles empoisonneuses. Les alchimies des Locustes n'approchent pas des meurtrières recettes au moyen desquelles se distillent dans ces alambics naturels les sucs qui foudroient. C'est un lieu de maléfices fait pour les pâles songeries du crime : il n'y manque qu'un gibet, avec les saltations d'un chœur de sorcières opérant ses sortilèges.

Les serres des broméliacées, des chrysophyllum et des lianes sont bien faites, d'ailleurs, pour vous arracher à ces pensées tragiques : on y montrait, entre autres raretés, une liane qui suspendait le long des vitrages l'arabesque d'une fibreuse et verte chevelure de près de trente mètres de long. Vous traverserez ensuite des bois entiers d'orangers, d'étincelants parterres de camélias, d'éblouissantes plaines d'azalées, une magie de clartés lactescentes et rosées recommençant à chaque pas, dans la magnificence et la gaîté d'une sorte de paradis terrestre. Mais le chef-d'œuvre, dans ce défilé de merveilles qui ne laisse pas un instant les yeux en repos, c'est peut-être la serre aux orchidées : l'art et la nature semblent s'être ici accordés pour varier avec une indicible profusion la structure et la vie de la plante : comme en une prodigieuse orfèvrerie, pour laquelle toutes les formes ont été requises, des guillochés compliqués, des ciselures arachnéennes, des filigranes légers comme des souffles

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et qu'on croirait sortis de la main d'un miraculeux ouvrier, viennent en aide au travail des sèves, fleurissent les tiges de splendeurs artificielles, et au bas de l'œuvre divine mettent une griffe énigmatique. Suspendus à la coupole par des fibres ténues comme un crin, déroulés dans l'air en impalpables éclieveaux, épanouis au bout de leurs tiges comme des larmes et des sourires, avec le vague et l'étbéré du songe, ces étranges végétaux, cristallisés en joailleries et en qui se confondent les illusions de la croissance naturelle et d'une maind'œuvre humaine, expirent dans l'atmosphère muette et la pâle lumière septentrionale l'arôme et le soupir de leur frisson de vie. J'en ai vu qui, tout souffreteux, laminés, presque invisibles comme les gouttelées d'une bruine, avaient l'air de s'évaporer dans un jet de sève; d'autres ressemblaient à un fin brouillard, à des flocons de fumée se dispersant sur le bleu de la vitre, avec un rien de matière qui paraissait se dissoudre dans un vol et une haleine. Celles-là

vue d'ensemble de l'établissement van houtte, a gand.

semblaient perdues aux limites mêmes de l'être. Les plus considérables, en revanche, amenaient la pensée de colibris, d'étincelles ailées, de grosses mouches immobilisées sur un cheveu de liane. L'Otlontoglossum sceplrum purpureum, avec sa fleur flottante balancée au fin bout de la tige, a le tremblement d'un papillon dans la lumière, et l'Asparagus plumosa, d'une impondérabilité frémissante de plume, n'est plus qu'une clarté qui bouge, à peine distincte de celle qui l'entoure. Et les bijoux, les sertissures du plus étonnant caprice se pressent dans tous les sens : le Zygopetalum crinitum, le Lycaste skinneri, le Masdevallia melanopoda, le Darlingtonia californica, le Pilumma nobilis épanouissant comme une minuscule cassolette son frêle lis tout blanc, avec un parfum blanc comme sa forme, puis encore le Népenthès, l'Anthurium scherzerianum, le Cypripedum ou Sabot de Vénus, une chaussure d'amour pour un pied de Cendrillon grand comme une main d'enfant.

Le savant et l'explorateur qui, lors de ses courses aux provinces brésiliennes de Minas- Geraes, Matto-Grosso, Goyaz, Sào-Paolo, Paràna, etc., rapporta ces trésors et les acclimata

sur le sol gantois, a eu la joie de voir prospérer le vaste établissement fondé par ses soins. D'autres maisons rivales se sont élevées autour de la sienne; aucune n'a fait oublier l'éclat de la grande création de Louis van Houtte. On a pu dire de lui qu'il aimait la Heur en poète plutôt qu'en spéculateur : à côté des installations où fonctionnait l'organisme de son entreprise, il monta un atelier pour la mise en couleur et l'impression des plantes d'un recueil qu'il avait lancé sous le titre : « Flore des serres et des jardins de l'Europe ». Une vingtaine d'artistes s'y employaient constamment à reproduire les fleurs dans leur forme et leurs cbatoyanls iris; des presses à bras servaient ensuite à tirer les épreuves; la publication inaugurée il y a plus de six lustres a fini par former une somptueuse bibliothèque, haut placée dans l'iconographie florale. Ce vaillant homme malheureusement n'est plus; mais un monument d'une belle ordonnance, avec une noble figure élevant des palmes jusqu'à son buste, œuvre du sculpteur Paul de Vigne, glorifie sa mémoire sur la place publique du village qui lui doit sa prospérité.

Les béguinages. — Visite au petit Béguinage. — L'ouvroir. — Échappée sur la vie des béguines.

Tu te souviens, toi, l'amoureux des pâles religieuses et des humbles créatures, tu te souviens, mon cher Mellery, de notre entrée au béguinage de Gand, à celui qu'on appelle le petit, pour le distinguer de l'autre, le nouveau, plus vaste dans son entour de murs crénelés comme des remparts. Celui-ci, nous l'avons visité la veille, tout en courant des lourds beffrois plantés en plein ciel aux grandes églises sombres enfonçant leurs piliers trapus dans l'ombre des cryptes comme dans le froid des nécropoles. Nous avions enfilé les étroites venelles de ce quartier reconstruit, longé les alignements symétriques de ses petites maisons jumelles, et sans grand entraînement toutefois, par complaisance peut-être pour les pignons des vieilles estampes, vanté la gothique modernité de cette ville, poussée un beau matin dans la vétusté de l'autre.

Au fond, ces kilomètres de murs, d'un ton de brique calcinée et presque noire, tournant sur eux-mêmes dans le labyrinthe des ruelles et ne laissant apercevoir que les profils déchiquetés des habitations, sans une gaîté pour les yeux, surtout sans une échappée sur les claires verdures, cette douceur des solitudes, nous avaient tristement impressionné comme là oii le train de la vie expiré ne laisse plus régner que la mélancolie du silence et de l'abandon. Le triste brouillard, abattu sur la petite cité à cette heure crépusculaire, avait peut-être contribué aussi à l'impression navrée qui nous fit souhaiter d'être brusquement transportés dans le tapage et la circulation des quartiers marchands.

Nous quittâmes la morne cité, emportant aux épaules le frisson toujours ressenti aux approches de la mort et nous demandant si toutes ces maisons étaient vraiment habitées ou si elles n'étaient que des tombeaux au fond desquels, rigides en leurs robes à plis réguliers, dormaient les béguines trépassées. Comme nous contournions l'angle d'une rue, un fer de cheval cliqueta à l'autre extrémité, sur les pavés enténébrés, dans la sourde paix de l'air. Et nous vîmes passer, garnie d'un humble mobilier, une tapissière que suivait, dodelinant la tête, une petite dame très vieille, coiffée d'un chapeau ridicule. Où allait ce déménagement perpétré entre chien et loup? Nous finimes par nous persuader que les ombres grandissantes du soir nous avaient brouillé les yeux et que la tapissière était simplement un corbillard conduisant une bonne âme vers les ifs du cimetière.

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Aussi primes-nous grand plaisir , le lendemain , au recueillement souriant de l'autre béguinage, comme assoupi dans sa ceinture de briques roses. Un joli soleil pale lustrait les façades, donnait aux volets le vernis d'une peinture neuve, et, sur le miroitement clair des vitres, détachait l'éclat cru des rideaux. Notre tristesse de la veille se fondit dans cette lumière molle, épandue sur la tranquillité bruissante des maisons, du fond desquelles montait une rumeur d'allées et venues, avec des sourdines de parlotes et de prières.

Au milieu de l'enclos, un vaste carré d'herbe verte étendait sa belle tache reluisante d'aquarelle, piquetée d'un étoilement de pâquerettes, comme cette prairie mystique de 1' « Adoration de l'agneau » où Hubert Van Eyck agenouille ses théories de séraphins dans la blancheur flottante des tuniques. Les beaux anges du vieux maître flamand n'effleuraient pas de leur vol le gazon germé dans ce coin d'idylle, mais un gros mouton y paissait, bêlant et doux, avec une placidité de bête symbolique. Tout autour du pré, des arbres avaient poussé, versant sur le pavé une ombre fraîche dans laquelle s'ébattaient des milliers d'oiseaux; et par moments une coiffe d'antique béguine se glissait sous le demi-jour des feuillées, glacée de tons de vieil argent. Rien ne pourrait dire la douceur de ce paysage; derrière les murs de clôture éclatants de chaux neuve, les maisons, avec leurs pignons pâles, avaient des langueurs détendues de convalescents; et, comme une odeur de bonnes consciences, nous humions la rusticité qui émanait des choses.

L'envie nous prit de voir de plus près ces cœurs simples. Un des couvents — c'est le nom que portent les maisons du béguinage, quel que soit le nombre des béguines qui les habitent — nous attirait surtout par sa belle tenue extérieure, d'une placidité heureuse et candide. Cette âme du dedans qui monte aux murs extérieurs des maisons, comme chez les hommes elle monte au visage, et compose leur physionomie sensible, nous avertissait confusément de la présence de créatures plus jeunes et moins mortifiées que les demisiècles que nous avions vus circuler par les allées. Au troisième coup du heurtoir, la clef tourna dans la serrure, et une tète de vieille, ridée comme une nèfle, sous les blancs neigeux de son fronteau, s'enleva du fond de briques rouges, avec l'azur fané de ses gros yeux regardant par-dessus des besicles en corne. Elle eut une courte hésitation quand nous lui eûmes demandé de risquer un coup d'oeil dans l'intérieur; mais sitôt après, acquiesçant d'un mouvement de la tête, elle s'effaça pour nous laisser passer.

Un petit jardin aux sentiers bordés de buis, avec des parcs en forme de cœur et de croix, précédait le vestibule, surhaussé de deux marches et conduisant à un escalier de bois blanc dont les degrés, sous le passage de plusieurs générations, s'étaient usés par le milieu. La digne tourière, les épaules fléchissantes et le dos incurvé, toute sèche et ratatinée comme un bois duquel la sève s'est retirée, trottinait devant nous, faisant sonnailler le long de ses maigres jambes les grains d'un interminable chapelet. Des parloirs se succédaient au rez-dechaussée, d'une pauvreté décente et froide, meublés chacun d'une table, d'une armoire et de quelques chaises, avec une abondance d'images pieuses et de crucifix sur les cheminées et les murs. Dans la nudité sévère d'une de ces salles, plus vastes que les autres, une dizaine de grandes toiles noircies et craquelées, œuvres de peintres naguère acclamés et de qui l'éphémère gloire devait sombrer dans le rayonnement des maîtres du dix-septième siècle, étalaient des allégories et des symboles, parmi des floraisons recéleuses de roses chairs d'anges, selon le goût du jésuite Zeghers, ou bien s'ensanglantaient de rouges martyrs dont l'horreur contrastait avec la fine poussière de silence quiet dansant sous le jour des hautes fenêtres.

Du fond des corridors nous arrivait une mussilation lointaine, comme un frémissement de lèvres balbutiantes, et cette rumeur sourde, intermittente des béguines en prières ajoutait encore à l'engourdissante tranquillité de la maison. Chaque jour, en effet, les bonnes filles se

réunissent dans l'ouvroir, passant les heures de la matinée à travailler en récitant le rosaire; après quoi elles peuvent disposer du reste de la journée. Cependant notre guide, nous ayant menés à l'étage, ouvrait devant nous la porte des chambres, presque toutes pareilles, avec l'humble coquetterie de leurs couchettes voilées de courtines blanches, dans la blancheur nue des murs; et une odeur de vieilles boiseries, de linge frais, de buis séché sortait de là, mêlée à une senteur de vieil encens. Toutes les chambres s'ouvraient sur de longs couloirs cintrés, où coulait une lumière limpide, pascale, très douce, détachant çà et là des murs un christ naïvement peinturluré, le flanc béant d'une large plaie saignante.

Une dame, le menton carré et les joues amples, apparut tout à coup sur le palier, ses dents saines étalées dans un bon sourire. C'était la supérieure du couvent. Elle s'offrit à nous montrer le reste de la maison, un peu étonnée de notre curiosité pour ce qu'elle appelait ses vieilleries, nous mena au potager, un assez vaste rectangle où un jardinier s'occupait à piquer des salades, finalement nous fit traverser le réfectoire et les cuisines. Midi approchant, la béguine préposée aux fourneaux, une grande figure dolente, la chair cireuse et les lèvres violettes, remuait avec une cuiller une soupe au lait et au pain mitonnant sur le feu. Longtemps elle demeura plongée dans cette occupation, à laquelle elle apportait une gravité recueillie et de laquelle nous la vîmes, après un certain temps, se départir pour déployer la nappe et mettre le couvert. Des armoires en chêne garnissaient les quatre côtés de la pièce, chacune des conventuelles ayant la sienne, où elle serre, outre son linge de table, ses provisions et ses douceurs. Au temps du jeûne, les béguines n'approchent plus de la table et prennent leur collation debout, leur nourriture posée sur la planchette coulissée que renferme chaque armoire. Elles étaient au nombre de trente dans le couvent et près de mille dans les deux béguinages réunis; l'une d'elles avait récemment quitté l'institution pour se marier, mais c'était un cas qui ne se représentait pas souvent, la plupart préférant les aises du célibat aux charges du ménage.

Depuis quelques moments, le bourdonnement des voix avait grandi, et quelques-unes, plus hautes, tranchaient sur la note sourde des autres, avec d'aigres discordances. Bientôt une simple portière d'étofïè nous sépara seulement de l'ouvroir, où s'achevait le travail du matin. Sans doute la supérieure s'aperçut du désir qui nous tantalisait et qui, je me le rappelle, mon cher Mellery, mettait dans tes yeux d'artiste la flamme des convoitises impatientes. Lentement le tableau s'était composé, dans ton cerveau, de toutes les impressions recueillies à travers la grande maison mystérieuse sur laquelle planait une bonté de paix et d'oubli, et entre le dernier coup de pinceau et toi il ne restait plus que l'épaisseur du mince rideau qui nous voilait encore la réalité pressentie. D'un beau geste décidé dont la vivacité semblait rompre un dernier scrupule, la respectable mère écarta brusquement les retombées de la serge, et, nullement affarouchées, les béguines, les vieilles et les jeunes, haussant leurs béguins de dessus leurs ouvrages, se levèrent d'un même mouvement, comme dans les classes, à l'entrée d'une inspectrice, se dressent les pensionnaires. Tout d'une fois, les voix s'étaient lues, avec des lambeaux de prière inachevée expirant aux lèvres dans un frémissement. Puis elles se rassirent, le buste penché sur de la couture ou de la tapisserie, quelques-unes ne laissant plus voir qu'une mince tranche de front sur leur bandeau, et les autres s'interrompant de travailler pour te regarder bravement d'un œil honnête, tandis que sur ton album déployé ta main retraçait les linéaments de la scène.

Notre sûr instinct nous avait bien servis : des joues liliales, fleuries de roses, mettaient dans ce jardin de virginités de tout âge comme un jeune épanouissement de sèves agrestes. Par les grandes fenêtres sans rideaux, précaution rendue inutile par la hauteur du mur de clôture, une belle nappe de jour s'épanchait sur les coiffes, les cloisons et les planchers,

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ne laissant presque d'ombre nulle part et confondant toutes ces femmes dans une blancheur laiteuse, où la chair de leur visage et de leurs mains se détachait en lumières plus pâles. Au fond de l'ouvroir, entre des feuillages d'or, une Vierge parée de dentelles posait sur le manteau de latre transformé en chapelle.

Peu à peu, le silence du premier moment s'étant rompu, des chuchotements volèrent de bouche en bouche, avec des rires, des malices, une gaîté de figurer dans le croquis du peintre ; et tout doucement les plus jolies s'arrangeaient une pose, reprises par d'anciennes coquetteries. A la fin, un petit rire éraillé chevrota près de nous : c'était la vieille tourière qui te regardait faire, par-dessus ses besicles ; et, mises en train par cette bonne humeur, l'une après l'autre, toutes se levèrent de leurs chaises et vinrent se ranger autour de toi, si bien qu'au bout d'un instant il ne resta plus que la sainte Vierge toute seule dans ses frimas de dentelles, là-haut, sur la cheminée.

Déchéance d'un fleuve. — L'Escaul absorbé par la Lys. — Physionomie île la rivière. — Les canaux de Gand — Activités de la ville. — Un Manchester flamand. — Le passé aux prises avec le présent. — Vieilles gloires abolies. — Le château des comtes. — Le Prinsenhof. — Le Gollaciezolder. — La place du Vendredi. — La vie d'autrefois et la vie d'aujourd'hui. — Jacques Van Artevelde.

A Gand, le vrai fleuve n'est pas l'Escaut, mais la Lys.

Une simple rivière joue ici le rôle du géant à barbe ondoyante qu'on voit se pencher sur son urne, dans les allégories maritimes ; et, tandis que l'autre, le glauque et limoneux Schelde flamand, étranglé dans ses rives, avec l'aspect croupissant d'un large fossé marécageux, s'immobilise dans une gloire déchue de fleuve changé en dépotoir, l'alerte et diligente commère, toute grasse des eaux qu'elle lui dérobe, claire, ample, luronne, dansant sous des flotilles de bateaux et cognant à tous les ponts sa croupe mouvante, plonge au cœur de la cité, et de quartier en quartier promène sa grosse vie active.

Dès le douzième siècle, elle devient la grande artère ; on construit alors un canal qui lui apporte le flot de l'Escaut ; et, saigné aux quatre veines, celui-ci, dans Gand, n'est plus qu'un moribond dont le sang va à cette sangsue. Gomme un large corridor, elle traverse à présent la ville, à l'aise dans ses quais, reflétant des usines, des tours, des foules, tout un cadre magnifique de prospérité vieille et neuve. C'est la bonne ouvrière, activant tout sur son parcours, alimentant les industries, nourrissant les hommes, multipliant les sources du bien-être, allant et venant par les rues et laissant partout son nom. L'Ajuinlei, la Lidelei, le Graslei, nombre d'autres quais gardent la musique de sa dénomination flamande comme une tradition patronymique, avec quelque chose de la tendresse des fils pour une mère. N'est-ce pas elle d'ailleurs qui donne son véritable caractère à la ville ? Ses bras l'enlacent de tous les côtés, elle la baigne maternellement, et où que vous alliez, vous êtes sûr de la rencontrer, elle, ses ponts, ses îles, ses chantiers, tournoyant sur elle-même, poussant sa pointe entre les maisons, avec le turbulement de ses voiles, le ronflement de ses écluses, le clapotement de son eau, cette rumeur et ce train des rivières industrielles qui roulent de l'or et s'animent à l'égal des routes de terre.

Tandis qu'à Bruges, la ville du mystère et du silence, les canaux, dans l'ombre des vieux murs, ont l'air de couler des larmes, ici le mouvement de l'eau semble rythmer les

énergies d'une race entreprenante et forte. Gand n'a pas démérité de ses origines ; elle a gardé les fiertés et les vaillances des Communiers, ses ancêtres. Si elle n'est plus, selon l'enthousiaste jugement d'.Eneas Sylvius, une des trois grandes villes du inonde, la puissance de ses machines, l'abondance de sa production et l'étendue de ses relations commerciales la maintiennent toujours à un rang élevé parmi les activités des peuples modernes. A certaines heures du jour, la fumée de ses usines épaissit une ténèbre dans son ciel ; de toutes parts ronflent les chaudières, siffle la vapeur, tournent les métiers ; et ses ouvriers formeraient encore une armée, comme à l'époque où les drapiers à eux seuls mettaient sur pied dix-huit mille hommes. Quand le flot des fabriques, aux heures de sortie, s'épanche par les rues,

Dessin de Xavier Mdhvy.

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