LESCAUT DEVANT TERMONDE ET LEMBOUCHURE DF LA DENDRE
nature ici, en effet, absorbe avec passion les regards; une fermentation si généreuse monte du sol, qu'on ne peut en détacher son attention. Nous sommes, avec cette glèbe élernellement remuée et à laquelle le travailleur des champs se consacre jusqu'à sa dernière heure, dans une vivante bucolique dont le charme tranquille va doucement au cœur et y éveille des impressions apaisantes et bénignes. En s'attachant à la terre, du reste, c'est encore l'homme qu'on étudie, sa robuste vaillance, son incoercible résistance aux duretés de la vie et sa mission sacrée d'agriculteur, élaborant en silence le perpétuel miracle de la multiplication des pains. Tandis que sommeillent là-bas, en une quiétude de paresse, les petites villes dégénérées, autrefois cités orgueilleuses, dont les tourelles et les beffrois continuent à déchiqueter l'horizon, lui, le paysan, sans trêve attelé au joug, comme les bœufs fraternels dont il s'aide dans son travail, fait sortir des sillons la moisson. Un déplacement s'est fait dans les conditions de l'activité générale : des villes où, grâce aux métiers, à la grande industrie des draps et des laines, un peuple d'hommes fourmillait, bruyant, joyeux, occupé, la prospérité a reflué vers la campagne.
Le colon, l'ancien serf à la merci de toutes les orageuses disputes urbaines, a pris sa revanche des opprobres subis, et, nourricier du pays qui le traquait jadis comme un bétail auquel on prenait la chair et les os, à son tour traite les villes en vaches à lait, leur soutirant l'or à pleines mains. 11 suffît de voir aux marchés sa belle mine reluisante et sa massive carrure à côté de l'homme des villes, bouffi d'une graisse pâle, pour comprendre que le véritable seigneur est souvent le rustre appuyé sur son rondin et faisant sonner dans son gousset les écus extorqués à cet autre serf moderne, le blême bourgeois tremblant pour son modeste pécule.
Autour d'Audenaerde et de Termonde, le grand paysage vert est rayé par la large coulée grise de l'Escaut roulant ses eaux à la mer. Bientôt il pénètre dans la ville, refoulant les maisons pour s'ouvrir un lit à sa taille; et cette entrée d'un fleuve a quelque chose d'imposant et de solennel comme une marche royale. Sur son passage, les quais s'alignent, les ponts s'exhaussent , aux échelles des débarcadères pendent des grappes d'hommes , une vie de commerce et d'affaires semble jaillir de l'écume de ses courtes vagues. On respire un air de grands horizons, et, comme des porches, çà et là des rues débouchent sur des perspectives marines, où des pavillons, des voiles battent de l'aile, comme d'énormes goélands.
A Termonde, dans la rue de l'Église actuelle, un canal allait du château au Steenpoort, entre des quais bruyants, et s'emplissait d'un perpétuel passage de bateaux. Aujourd'hui que le train des activités a sensiblement décru, ce passage suffît encore à animer la tranquille petite cité. Un observateur, un contemplatif trouverait aisément l'emploi de ses heures à llâner le long des quais, parmi les piles de briques, de pannes et de sabots qui obstruent la circulation. Les bateliers de la Flandre, qui de toutes les villes riveraines amènent leurs cargaisons à Termonde, lui fourniraient en outre matière à d'intéressantes études sur la vie des fleuves, et il verrait à de certains jours la Dendre, pareille à un large corridor, s'ouvrir à de véritables flottilles d'embarcations.
Termonde est un de ces ports minuscules comme il s'en présente à chaque détour de l'Escaut, bien que d'une importance plus grande, en raison de la jonction que la rivière y opère avec le fleuve. Dans l'air flotte une saine odeur de goudron, mêlée aux relents vireux des berges envasées, et par-dessus les ponts l'œil voit s'entre-croiser dans les fonds des réseaux de mâts et de cordages. C'est au long des quais une succession de tableaux tout faits qui retiennent l'attention par leur originalité et leur variété : ici, un grand bateau plat, profondément enfoncé dans l'eau et duquel les débardeurs retirent des sacs de chaux; ailleurs, une cargaison de moules frangées de vertes écharpes de varechs qui se vide à pelletées dans des paniers; puis des enfilades de carènes réchampies de peinture crue et reflétées dans le miroitement de la rivière; des glissements de petites barques à travers les gros bateaux amarrés, des flânes de mariniers aux oreilles percées de belières d'or, fumant de courtes pipes noires, les yeux perdus dans les horizons où tournoie le vol blanc des mouettes; des tremblements de brumes marines tamisant l'éclat du jour et s'échevelant autour des mâts en cardées floconneuses; puis encore l'entrée ou la sortie des beurtschips et des schutters; la manœuvre des voiles qu'on hisse ou qu'on cargue; les silhouettes penchées sur le gouvernail ; les croisements de barques au large : toute cette silencieuse animation de la vie des eaux, d'un charme si impressionnant pour l'esprit.
Presque sans transition, au sortir de la ville, commence la campagne : le paysage urbain s'achève dans la ligne des noyers de la dune, prolongée à l'infini. Vous n'aurez, pour connaître la brusque sensation de la pleine solitude, qu'à franchir la passerelle de l'écluse; des étendues, bouquetées d'arbres trapus, avec des masses claires jetées par places et qui sont des hameaux
LA FLANDRE ORIENTALE
perdus dans la houle verte, se déroulent à la droite et à la gauche du lleuve, dont les eaux grossies par l'afflux de la Dendre, un instant se dédoublent en deux courants, puis doucement s'épanchent d'un large flot égal. C'est la région des plaines qu'on inonde l'hiver à marée haute en ouvrant toutes larges les écluses d'irrigation : par grosses gerbes torrentueuses, l'Escaut se répand alors en mugissant dans le bas pays, fertilisant la glèbe de son limon puissant et nivelant l'étendue sous son énorme nappe ondulante. De ce lac aux remous clapotants, les dunes émergent seules, avec le squelette dénudé de leurs bruns noyers dont les branches ont l'air de gesticuler dans les tourmentes; et celui qui s'en irait par cette jetée de terre d'un village à un autre, ayant de chaque côté la rumeur profonde des houles, pourrait, sans trop de frais d'imagination, s'imaginer qu'il traverse un pays dévasté par l'inondation. Inondation bienfaisante, en effet, et qui passe sur les champs comme une eau lustrale pour le rajeunissement et le reverdissement de la terre des Flandres. Toute une saison, elle dort sous les vases chaudes et les lourds brouillards, caressée par la palpitation du grand fleuve et couvée par lui comme par un ventre maternel. Puis, un matin, les vannes de chasse sont levées, le flot reflue par les ouvertures desquelles il avait jailli, et la marée descendante balaye lentement l'Escaut vers son lit.
La digue fait partie des habitudes de la vie riveraine ; comme elle sert souvent de voie de communication entre les villages, il n'est pas rare d'y voir défiler entre les troncs de ses noyers de petites caravanes de paysans, marchant de leur grand pas appuyé en terre, le buste incliné en avant pour mieux fendre le vent. Au temps des noix, des bandes d'enfants gaulent les hautes branches ou les chablent à coups de mottes et de pierres. Puis, les dimanches, après complies, les filles, par couples, s'en viennent s'asseoir sur les berges, regardant couler le fleuve à leurs pieds et devisant. Ou bien une paire de fiancés, la main dans la main, suit à pas lents le mince sentier d'herbe foulée serpentant à la crête. Derrière eux la digue ondule en courbes sinueuses qui suivent le cours de l'eau ; et tandis que la belle fille frôle de la main les folles graminées, lui, le gars robuste, descend cueillir, au ras des petits canaux filant le long des bernes du côté de la campagne, des touffes de pâquerettes qu'il réunit pour elle en bouquet. Au-dessus de leurs têtes jacassent les corneilles ; la fraîcheur du fleuve les enveloppe, et ils s'aperçoivent tout à coup que le clocher de l'église a disparu dans les détours du chemin.
Certains quartiers de la ville, au milieu de ces tranquilles enchantements de nature, ont un charme de banlieue verdoyante. On suit d'abord les buttes géométriques des remparts, miroitées dans les claires eaux des fossés ; on passe des ponts ; puis les maisons luisantes de peinture, alignent le long des rues leurs façades. Par places, un chenal reflète les fenêtres garnies de rideaux à guipures et décorées de vases constellés de fleurs, de vieux cuivres battus à la main et de réjouissantes porcelaines enluminées, comme des reposons au temps des processions.
Aucune animation, sauf celle qui règne sur les quais et du côté des fabriques, ne trouble d'ailleurs la paix des rues ; des fortifications pénètre jusqu'au cœur de la ville la sonnerie des clairons, aigre musique d'une si indéfinissable mélancolie quand elle se fait entendre dans le lourd silence des midis, et par moments un détachement de soldats débouche, frappant le pavé à coups de talons cadencés. Sur la (irand'PIace, à de certaines heures, il ^ne passe pas trois personnes. Ça et là la porte d'un café s'abat avec un bruit sourd sur un consommateur qui s'en retourne à la sieste ou aux affaires, quelque obèse bourgeois en paletot déboutonné, le linge débordant du pantalon, ou un officier sans épaulettes, le col de travers, dans cette tenue négligée du militaire en province ; puis la solitude recommence, assoupissante et monotone, mettant sur la ville comme une lassitude de vivre. Du haut des
airs cependant le beffroi continue à verser sur les toits endormis ses pluies de notes, perlante ondée sonore dont les gouttes ruissellent dans l'eau dormante de la vie intérieure sans en agiter la surface. Ainsi, de ville en ville, la volée des carillons nous suit, pareille à une nuée d'oiseaux chanteurs, jetant aux horizons, en souvenir des gaités de la vieille Flandre, le caprice de leurs allègres mélodies.
A Termonde, l'originalité de la place consistait, autrefois, dans le contraste du charmant et sévère Hôtel de ville avec un petit édifice accoté d'une tour, la Halle aux Draps, où siégeait aussi le conseil de la cité. Un simulacre de portique, en haut d'un perron à double rampe tournante, s'encadrait dans le pignon en gradins, comme l'estampille du dix-huitième siècle sur le livre de pierre du quinzième. Toute manifestation de la vie sociale, si disparate qu'elle semble, contient un élément de beauté, perceptible, tout au moins pour l'artiste qui, au
fond des choses, comme dans une chambre claire, regarde se réfléchir l'évolution changeante des époques. Cette architecture, accolée à la vieille maison des marchands termondois, n'offusquait pas l'œil : elle a disparu.
L'Hôtel de ville lui-même, du reste, comme nombre d'édifices similaires du pays, a subi, de la part des siècles, ces retouches auxquelles se reconnaissent les variations de l'Idéal plastique et social. Toute une partie a été restaurée, selon le dessin de Maestertius, dans un gothique très pur, d'une simplicité relevée seulement, aux entre-deux des fenêtres, par des niches à pinacles, tandis que l'aile gauche se pomponne d'un pignon contourné dans le goût fleuri de la Renaissance. Plantée dans la maçonnerie comme un phare sur la falaise, la tour dresse d'un jet hardi ses quatre faces couronnées d'un groupe de tourelles dont les pointes jumelles s'effilent autour d'une lanterne finissant en flèche bulbeuse. Certes, le monument n'a rien de l'imposante solennité du beffroi de Bruges ; mais, tel qu'il est," avec la symétrie de ses proportions, l'équilibre de ses lignes et la délicieuse silhouette qu'il profile dans l'air, il fait bonne figure parmi les autres ancêtres de pierre du pays. Une suite de salles s'ouvre à l'étage ; l'édilité y a réuni les tableaux qu'elle possède et qui presque tous sont dus à des peintres du terroir.
Termonde, en effet, a eu la fortune de marquer dans l'histoire de la peinture contemporaine en Belgique : plantes spirituelles germées des fermentants terreaux qu'inonde chaque hiver l'Escaut, ses artistes ont su refléter la moiteur grasse des atmosphères, la scintillation perlée du sol, la chaleur humide des végétations, avec une poésie robuste et saine.
Cet épanouissement de sève artistique dans un coin reculé de la province étonne moins quand on se rappelle que le goût de l'art fleurit partout sur cette terre flamande, par excellence la terre des peintres. A Gand, à Anvers, à Malines, à Alost, le génie des plus beaux maîtres est prodigué sur les autels : il semble que le catholicisme des Flandres ait rêvé de s'élever à Dieu par des entassements de chefs-d'œuvre, employant les miracles de l'esprit humain à glorifier les miracles d'origine divine et s'en servant comme d'une arche jetée de la terre au ciel. A Notre-Dame de Termonde, la vieille collégiale sombre dont la masse trapue s'enfonce dans la grasse terre de l'ancien cimetière, vous verrez, parmi l'or et les marbres des chapelles peuplées de grandes figures sacrées, alterner Van Dyck et de Crayer. 11 semble que ce dernier n'a i I déployé nulle part plus de chaleur et de vie que
l'hôtel i>e ville de termonde.
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dans 1' « Assomption de la Vierge >•>, une théorie de lumineuses chairs d'anges déployée comme une grappe humaine autour de Marie, par-dessus de handerolantes nuées figurées à l'image des patrons de corporations de la ville.
Mais, si enveloppée de paradisiennes splendeurs «pie soit cette apothéose, elle n'approche point de l'illumination émanée du Christ expiré dans l'œuvre de Van Dyck. Pareille à un soleil à l'agonie, de qui la pale chaleur irait se mourant à travers l'étendue, la chair divine, divinement immatérielle, projette à travers la toile comme la visible palpitation décroissante de la vie. Ce n'est pas un sang artériel que la mort a tari dans ce torse merveilleux, mais la
la grand' place de termonde selon son aspect antérieur. .
clarté même du monde, et la rouge rosée des plaies, rejaillic sur ses immobiles blancheurs, a l'air d'un reste d'aurore se noyant dans l'approche des universelles ténèbres. Saint François, prosterné au pied de la croix, lève vers l'astre évanoui ses creuses orbites hallucinées, tandis que d'une étreinte passionnément tendre son bras enveloppe les blessures adorables : et près de lui, la Vierge, debout dans une attitude de morne affliction, fait avec la Madeleine renversée en arrière un groupe indiciblement douloureux.
Le maître élégiaque et tendre, le subtil musicien des harmonies argentines, en qui le mode gris apparaît comme le pressentiment de cette caressante lumière naturelle où, de nos jours, l'art devait chercher le renouvellement de la palette, a tiré de l'accord de ces figures ployantes et désespérées avec la sourde clarté voilée des atmosphères, une émouvante symphonie. Bien que Campo place la toile immédiatement après le retour d'Italie, rarement
Van Dyck, dans le reste de sa carrière, a glorifié en accents plus pathétiques la grande désolation du Crucifiement. Je ne vois à lui comparer, parmi les autres tableaux d'un même sentiment que possède le pays, que le « Christ en croix » de Saint-Michel de Gand, un pur chef-d'œuvre aussi, dont le temps a malheureusement noirci les blondes colorations originelles, sans rien enlever toutefois de la souffrante solennité du drame.
La Dendre — Passages de bateaux. — L'eau ouvrière et messagère. — Les ports en miniature. — Aspect d'Alost. — Le Beffroi et Saint-Martin. — Un chef-d'œuvre de Rubens. — Grammont.— Fête des Fous. - L'Oudenberg et le » Tonnekenbrand ».
En amont de la Dendre, les prairies recommencent : c'est la continuation du grand paysage vert que nous avons vu se dérouler autour de Gand. La bêle et l'homme y fleurissent d'une santé grasse, alimentée par l'ampleur des pâturages. Là, perdu à mi-corps dans les
hautes herbes où plongent à pleins fanons les bestiaux, on goûte mieux qu'ailleurs les apaisantes sensations de la nature. Au-dessus de soi les vapeurs humides forment, dans les fluides argentins du ciel, de flottants archipels, et de l'eau monte une brise fraîche qui fait onduler le paysage. La présence constante de la rivière, qu'on peut suivre de Termonde à Grammont et qui multiplie à travers la contrée ses sinueux serpents, anime d'ailleurs, de ses passages de bateaux, de ses cris de bateliers, de ses gaîtés de grand' route qui marche, le pays qui, sans cette vie silencieuse à la fois et active, pourrait paraître à la longue monotone. De loin, par-dessus les herbages, on voit venir à soi des pointes de mâts qui dépassent l'horizon plat et ont l'air de s'avancer à travers les terres; puis brusquement, aux tournants, les mâts, dont on ne distinguait d'abord que la flèche à une grande distance, s'aperçoivent dans toute leur hauteur, et le bateau apparaît, cheminant de son train lent de grosse tortue.
Ces surprises sont fréquentes dans une région qui, comme celle-ci, est partout sillonnée par la rivière. De même que la Lys à l'ouest de la Flandre, la Dendre est vraiment, à l'est, la grande artère du pays. Dès 1558, Louis de Maele s'occupe de la canaliser entre Grammont et Alost, et, au siècle dernier, Charles de Lorraine achève l'œuvre commencée en la canalisant d'Alost à Termonde. Elle traverse à présent la grande plaine agricole, fertilisant la campagne de ses eaux et mettant entre les villes et les villages groupés sur ses bords la facilité et la rapidité de ses moyens de communication. Aux abords des agglomérations urbaines, l'approche des fabriques et des usines lui donne pour un instant quelque chose du mouvement des rivières industrielles ; mais bientôt elle reprend sa paisible physionomie de petit fleuve rustique, ses allures somnolentes de cours d'eau flânant sans se presser à travers le paysage. Si vous en avez le loisir, montez à bord d'un de ces flottants véhicules qui sont les diligences des rivières et des fleuves : de l'étambot, comme de la plateforme d'un observatoire, vous verrez alterner avec le tranquille aspect des interminables prairies
L'iÎGLISE SAINT-MARTIN.
LA FLANDRE ORIENTALE
les passagères activités des petits ports échelonnés sur la rive. Presque toujours le coche aquatique fait escale à ces stations : vous aurez ainsi la faculté de prendre pied, tout au moins assez de temps pour ébaucher connaissance avec les villes de ce littoral diminutif. Alost, si vous venez de Termonde, s'annoncera par ses blanchisseries de toile. Comme dans les paysages de Ruysdael et de Van der Meer le Vieux, les prairies se découpent ici en zones neigeuses, nuancées de ce fin bleuissement qui azuré le lin fraîchement lavé. Par kilomètres de longues bandes juxtaposées, elle s'étale à la ronde, la belle toile des Flandres, givrant le sol d'un clair manteau hivernal. Ninove, ensuite, vous montrera ses cheminées de fabriques émergeant d'un horizon de toits bas, persillé par les verdures ; et enfin Grammont étagera dans la perspective son Oudenberg, avec ses oratoires et ses calvaires.
Deux villes vous retiendront particulièrement, Grammont et Alost : celle-là à cause du pittoresque de sa situation et de ses coutumes, celle-ci à cause des souvenirs qui se rattachent à son passé. La haute prospérité ancienne de l'accorte petite cité alostoise ne peut plus guère se conjecturer toutefois que par son Beffroi, grande tour carrée appuyée à une délicieuse bretèque formant avant-corps sur un Hôtel de ville du quinzième siècle. C'est à peu près tout ce qu'elle a pu dérober aux tourmentes qui successivement se sont abattues sur ses murs, depuis les terribles guerres de religion , typhons ravageant tout sur leur passage, jusqu'aux trombes humaines, incarnées dans les armées de Turenne et de la République. Mais si les contemporains de pierre de ses gloires ont croulé sous la torche et les boulets, si ses vénérables remparts ont fait place à des boulevards où le faste bourgeois se donne carrière, si de sa collégiale ellemême qui, au dire de Gramaye, était une merveille, Saint- Martin n'offre plus qu'une lointaine ressemblance, en revanche un chefd'œuvre d'art, une de ces éblouissantes débauches de génie comme en prodiguait le cerveau de Rubens, atteste encore l'opulence de ses anciennes corporations. Sollicité par les brasseurs d'Alost, le grand Pierre-Paul consentit à peindre pour leur chapelle la pyramidante composition qui a nom « Saint Roch » et dont les macabres figures, toutes vertes de l'agonie et comme pourrissantes déjà sous les ulcères de la lèpre, au fond du chenil abject oii, vautrés dans leurs excréments, on les voit darder des regards enflammés vers le Saint illuminé des gloires célestes, devaient bizarrement contraster avec les mines fleuries et les estomacs rebondis des richissimes servants du roi Gambrinus.
Dessin de Armand Seins.
HÔTEL DE VILLE d'aLOST.
Certes, Grammont n'a rien de comparable; et pourtant celui qui gravirait, le jour du grand carnaval, les pentes de son vieux mont, renflant l'uniformité de la plaine environnante, serait émerveillé du spectacle burlesque qu'il verrait se déployer au sommet du mamelon.
Le long des seules qui conduisent à l'oratoire de la Vierge et que décorent, de dislance en distance, de douloureuses figures taillées dans la pierre, s'avance un cortège d'ecclésiastiques cl d'édiles, entremêlant au drap lustré des redingotes les orfrois des chasubles, en un flot versicolore qui lentement s'élève, diaprant de ses vives chamarrures les côtes pelées de la colline et ne s'arrête qu'au pied de l'édicule consacré à la divine patronne. Gomme une queue ondulante, toute la ville suit à la file l'étrange procession qui, ayant fait halte, tout à coup se prosterne au vent des oraisons psalmodiées par les prêtres, tandis que d'en bas les cloches des églises, pareilles à des volées d'abeilles, bourdonnent de ronflants alléluias, par-dessus le déroulement de ces grappes humaines pendues aux flancs du eoleau, comme les grappes d'une monstrueuse vigne.
On s'imaginerait assister à quelque auguste cérémonie catholique, symbolisant, par une
Dessin de Armand Heins,
LES BLANCHISSERIES DALOST.
ascension graduelle vers la eime de l'antique monticule, l'acheminement des âmes à Dieu. Mais à peine la dernière syllabe a-t-ellc cessé de vibrer sur les lèvres consacrées, qu'une clameur païenne étouffe, sous ses roulements répercutés de la base au faite, les hosannas sacrés du bronze. Alors la solennité qui présidait à la pieuse déambulation de cette théorie de lévites et de populaire s'évanouit brusquement devant les facéties d'une bamboche que le grand ménestrel des ducasses, l'cxhilarant Teniers, eût mérité d'immortaliser. Une coupe en argent, à plein bord remplie de vin écumant au fond duquel s'agitent des goujons, est offerte aux autorités présentes, et chacun, en lampant une rouge rasade, s'efforce d'ingurgiter en même temps un des frétillants poissons. G'est le signal de l'universelle kermesse : quand la coupe a passé de bouche en bouche, des mannes remplies de pâtisseries et de harengs sont vidées à tours de bras par-dessus la foule qui, hurlant, se bousculant, tempêtant, se rue sur les largesses de ce festin improvisé. La taupinière, naguère ressemblante à une montagne des Oliviers, avec ses simulacres de la divine Passion autour desquels s'égrenaient
LA FLANDRE ORIENTAL E
les rosaires et se chuchotaient les prières, évoque plutôt à présent la pensée d'un tintamaresque Brocken retentissant du hourvari des sorcières. A grand'peine les hlanches étoles et les fracs de gala, pour qui l'heure de la retraite a sonné, parviennent à se frayer un chemin parmi cette salurnale affolée qu'un double courant précipite sur les rampes de l'Oudenberg. Cependant, l'obscurité crépusculaire s'est peu à peu abattue sur cette grosse gaîté d'un peuple bon enfant, en qui pour un instant se reconstitue l'éphémère folie d'une Joyeuse Entrée, alors qu'un ogre princier, condescendant à des liesses de populaire, daignait, avant de le saigner, gorger son vil bétail de menues friandises. Et tout à coup de nouvelles clameurs s'élèvent : là-haut, sur la cime du mont, des torches secouent au vent une crinière d'étincelles ; presque aussitôt après, une rouge réverbération d'incendie fulgure dans les ténèbres du ciel, allumant d'un phosphoreux éclair les maisons noires au ras de la plaine. Hourra! c'est le « Tonnekenbrand » qui flambe au bout d'un bâton, éclaboussant l'horizon de longs jets de feu et éructant à gros bouillons sa poix enflammée.
Environs d'Autlenaerde. — La campagne s'accidente. — Paysages d'hiver. — Audenaerde un jour de marché. — Un joyau de pierre. — L'Hôtel de ville. — Merveilles d'art. — Sainte-Walburge et Notre-Dame de Pamele.
Autour de Grammont, le pays se relève et s'abaisse en molles circonvallations : brusquement la région plate s'atténue : la zone qu'on aborde a presque le mouvement d'un coin de la contrée brabançonne. Aux abords d'Audenaerde, les courbes du sol se renflent encore : tel village, aperçu de la voie ferrée, est assis sur une butte, avec des toits penchés qui suivent l'inclinaison des pentes.
La grâce de cette partie de la terre flamande m'apparut surtout un matin de fin d'hiver, sous la mince couche de frimas qui duvetait les champs. Après une veillée passée à errer dans les rues d'Audenaerde, l'esprit tout pénétré du joli roman des amours de Charles-Quint avec la belle Jeanne Van der Gheenst, amours éternisées par le grand pignon à l'ombre duquel Marguerite de Parme, fruit de cette royale mésalliance, essaya ses premiers pas d'enfant, j'avais quitté de bonne heure la ville, et le train m'emportait vers Sotteghem, ou m'attirait le souvenir du comte d'Egmont. A ma droite, l'Escaut, débordé par la fonte des neiges, étalait sa large nappe houleuse toute moirée de soleil, de laquelle émergeaient des îlots de maisons et de taillis. En contre-bas d'une prairie plus haute que les eaux et pareille à un vert promontoire par-dessus l'énorme lac, des bateaux enfilaient la passe, gonflant au vent leurs voiles bises, tandis que, au large, la cité s'éveillait riante dans la rigide clarté matinale, et qu'une tranche de lumière plus vive détachait sur le noir des maisons la flèche dorée de son Hôtel de ville. Bientôt le fleuve décrut dans la profondeur, les toits s'effacèrent, et, à la place, la campagne se mit à dérouler ses perspectives, micacées de fins cristaux. Pour avant-plans, des prés, des billons labourés, des emblavures, posés de guingois sur des surfaces inégales que des pentes sinueuses reliaient à de rugueux mamelons. A mi-côte, des massifs d'arbres bouquetaient les rampes, parmi de petites installations agricoles, hangars, granges, soutes à porcs, d'une rusticité avenante. Plus loin, des haies étoilées de congélations, ces hivernales fleurs d'aubépine, serpentaient au flanc des monticules, délimitant les courtils. Et par places, de grands vergers massaient leurs troncs gibbeux verticalement échelonés sur le sol cabossé. Même sous la glace de l'hiver, une palpitation montait de là, une émanation de vie cordiale et simple, comme le souffle chaud d'une animation moins silencieuse qu'ailleurs.
Ces maisons hissées sur leurs buttes me faisaient l'effet de se hausser moralement d'un degré au-dessus de celles de la plaine, et vraiment on eût dit qu'elles regardaient au large, de dessous leurs auvents, comme des paysans arrêtés sur une côte et qui se servent de leur main en guise de visière pour mieux voir au loin. J'emportai la sensation d'une nature fine, déjà sortie du limon où le Polder s'enterre.
Pourtant tout ce pays d'Audenaerde, par le langage, le tour de l'esprit et les habitudes
Dessin de Barclay.
HÔTEL DE VILLE d'aUDENAEIÎDE.
de la vie, se rattache bien à la région de l'eau : on est ici en pleine graisse flamande, parmi les pâturages et les céréales ; un chyle riche et lourd nourrit les tissus de l'homme aussi bien que de la bête ; il suffît de circuler cinq minutes sur la place d'Audenaerde, un jour de marché, pour se convaincre que la plante humaine, vivace, largement arrosée, bien en point, peut rivaliser pour la robustesse et l'ampleur avec la sanguine race animale, issue du même terreau qu'elle.
LA FLANDRE ORIENTA LE
Le marché d'Audenaerde ! Quel chef-d'œuvre eût fait d'un tel sujet un de ces précieux petits maîtres hollandais qui passaient leur vie à peintre des places et des édifices, avec le même scrupule respectueux qu'ils eussent apporté à portraiturer des modèles vivants ! Sans doute l'habile ouvrier n'eût point négligé de marquer la trogne truculente des marchands ; mais il eût mis surtout ses soins à faire jouer, comme la trame lourde d'un guillochage, les fourmillantes facettes de l'opulent décor de pierre qui s'échafaude au fond de la place. Quand on a vu l'hôtel de ville de Bruxelles et celui de Louvain, il reste encore à voir l'hôtel de ville d'Audenaerde. Celui-ci ne pâlit point devant ses deux rivaux, quelque éblouissement qu'ils laissent dans l'esprit. C'est qu'en effet, si le palais communal de Bruxelles déploie des proportions plus majestueuses, si l'étourdissant joyau qui fait la merveille de la cité catholique étale des parois qu'on dirait fouillées par le cisclet d'un Benvenuto Cellini, la symbolique maison d'Audenaerde a, dans ses dimensions réduites et l'abondance de son ornementation, une symétrie élégante et hère qui lui compose une beauté à part. Une science admirable a combiné l'effet de cette exquise architecture : l'harmonie en est tellement parfaite que la grâce et l'irrésistible séduction des détails ne s'aperçoivent qu'à l'étude dans le faisceau qui les marie à l'ensemble.
La gravure vous donnera assez nettement la sensation qu'on éprouve devant le délicieux monument, quand on le regarde d'un peu loin : à première vue, c'est comme l'éblouissement d'une des fourmillantes orfèvreries japonaises, ramiculées d'arborescences et toutes peuplées d'une fantastique animalité rampante, serpents, crocodiles, lézards, coléoptères de haut en bas enlacés aux feuillages, enchevêtrés aux tiges, étirés le long des parois, dans un fouillis monstrueux et charmant. La façade, en effet, se meut, bouge, palpite sous le joli caprice de l'ornementation avec une apparence de vie terrestre, quelque chose du sourd tressaillement de la pierre qui se métamorphoserait en bête. Puis, à mesure qu'on approche, les lignes se précisent, la chimère fait place à une réalité non moins captivante, on se délecte de la clarté et de l'harmonie de l'ordonnance générale.
D'un jet noble et hardi l'édifice s'enlève de terre, par-dessus les sept arcades de son portique, se couronne à la hauteur du toit d'une rampe superbement maillée, et porte dans les airs son minuscule beffroi à huit pans, lènestré de niches à jour sur chacune de ses faces. Ce beffroi n'est en réalité qu'une lanterne, toute festonnée de dais et de pinacles, et dont les deux étages, bordés de balustrades, prolongent la tour carrée qui fait saillie dans le milieu de la construction. L'hôtel de ville a lui-même deux étages, coupés dans la hauteur par un double rang de contreforts décorés de niches ; ses angles s'aiguisent en pignons denticulés, accotés de tourelles qui, par delà la balustrade, effilent sur le toit de jolies flèches à clefs. Ce toit, à lui seul, pourrait à bon droit passer pour une merveille ; c'est tout un monde de statues, d'aiguilles ouvrées, de petites lucarnes encapuchonnées, de groupes d'enfants, toute une vie du cuivre, du fer et du bronze épanouie sur le bleu turquin du chevet d'ardoises ; non seulement les pignons latéraux y fleurissent en tourelles, mais les contreforts y pointent, et, couronnant les deux travées centrales de la façade, doux fenêtres y épanouissent leur tin bouquet de colonnettes qui, sur cette masse de madriers et de chevrons, dessinent la silhouette de longues cigognes piétées. Maître Van Pède, l'auteur de ce bijou
l'église de pamele.
monumental, s'entendait en vérité à produire l'illusion, non moins que les plus prestigieux décorateurs. Que n'a-t-on pas raconté d'ailleurs à propos de son œuvre ? A en croire la légende, il se serait borné à emprunter aux maisons communales de son temps les motifs les plus universellement admirés. Telle eût été, au surplus, l'expresse volonté des graves magistrats qui lui commandèrent le travail. Mais, en comparant, on acquiert la certitude
Dessin de Constantin Meunier, INTÉRIEUR DE L EGLISE NOTRE-DAME DE PAME LE.
que l'édifice, avec sa noble pondération de lignes et sa riche floraison ornementale, est bien sorti tout entier d'un cerveau de créateur et non d'imitateur.
N'a-t-on pas dit aussi de l'adorable cheminée qui, dans la salle du Peuple, maille de sa balustrade à l'égal d'une dentelle et, comme de mignonnes tours de cathédrale, aiguise ses trois pinacles abritant les statues de la Vierge, de la Justice et de l'Espérance, que l'étonnant artiste qui tailla ce délicat chef-d'œuvre dans la pierre en prit le modèle à l'hôtel de ville de Courtrai, lequel cependant ne fut construit qu'un an après celui d'Audcnaerde Y C'est
LA FLANDRE ORIENTALE
encore là un de ces incomparables trésors d'art, à propres desquels les formules de l'admiration semblent trop vite épuisées. D'ailleurs, les merveilles se pressent dans tous ces vieux hôtels de ville. Le même Pierre Van der Sclielden qui sut faire épanouir dans les dais et les niches de cette cheminée la fleur du plus pur gothique, conçut les italiennes ordonnances du portail de la salle des Echevins, dont il cisela lui-même les innombrables sculptures, dans une série de vingt-huit caissons animés, comme des tableaux de Boucher, par les ris d'une ribambelle de jolis Amours charnus. On voudrait vivre un moment de la vie de ces grands artistes obscurs, étudier en eux le double courant qui les emportait à la Renaissance et les retenait à l'art antérieur ; malheureusement, c'est à peine si l'on peut débrouiller leurs traces dans la nuit qui s'est faite autour d'eux.
Deux grandes églises, Sainte- Walburge et Notre-Dame de Pamele, évoquent les pompes austères des anciennes liturgies. Les seigneurs d'Audenaerde et ceux de Pamele les avaient fait construire sur les deux rives du fleuve, au centre de leurs possessions respectives, et chacune symbolisait, avec une rivalité dans la magnificence et les proportions, la superbe de ces familles rivales. Mais, tandis que Sainte-Walburge, trop souvent reconstruite pour qu'on puisse encore y discerner la primitive architecture, dressait, dès le dixième siècle, sur la rive droite, ses masses imposantes, Notre-Dame, que des restaurations intelligentes achèvent de rendre chaque jour plus conforme à ses origines, ne s'éleva sur la rive gauche qu'en 1235. A cette heure, l'intérêt se concentre surtout sur Pamele, qui, particularité étonnante pour l'époque où elle fut construite, offre dans toute son intégrité le caractère de la transition du roman au gothique. Près du porche, dans la pénombre, s'aperçoit la tombe des seigneurs de Pamele, une funèbre dalle où, pareils à des troncs écharnés sur une table de dissection, s'allongent deux grands squelettes. Dans le chœur un triforium développe l'austère beauté de ses arcades cintrées qui plus loin se continuent dans la grande nef, découpant, par-dessus une forêt de colonnes en pierre bleue, leur suite d'ouvertures symétriques. C'est la part du style roman, et le gothique primitif apparaît ensuite dans les hautes fenêtres du grand vaisseau et des bas côtés, sous la forme de trois ogives accouplées dans un plein cintre. Une indicible majesté se dégage de cette vieille architecture dont les solennelles ordonnances sont malheureusement déparées par les paillons et les oripeaux qui, ici comme dans la plupart des autres églises catholiques, profanent la sévérité des autels.
LA FLANDBE OCCIDENTALE
BÉGUINAGE DE COURTISAI.
LA FLANDRE OCCIDENTALE
Un combat de coqs. — L'arène. — Les armeurs. — Passes héroïques.
Au sortir d'un plantureux repas où, selon la coutume flamande, les six ou huit services qui composaient le menu lurent largement arrosés de crus princiers, et dont notre liùte, grand amateur de combats de coqs, et sa cligne conjointe, saine et joviale comme les honnêtes dames portraiturées par Hais, Pourhus et Flinck, nous firent les honneurs avec la bonhomie qui est l'apanage des maîtres de maison dans les deux Flandres, une calèche nous emporta vivement vers la tente sous laquelle devaient se prendre, bec contre bec, les rivaux du jour. A mesure que nous approchions, les groupes se faisaient plus compacts, croisés en tous sens par des véhicules charroyant de gros fermiers goguelus et des attelages conduits à grandes guides par des hobereaux propriétaires de quelque héronnière prochaine. Partout les cabarets, regorgeant de buveurs attablés ou debout, exhalaient par les portes ouvertes les propos bruyants au moyen desquels on saluait à l'avance la défaite ou la victoire
des champions. Avec de grands gestes qui battaient l'air, des rodomonts péroraient, ouvrant des paris comme pour un Derby, et d'autres, moins expansifs, avaient l'air de ce récolliger, en roulant lentement de lourdes prunelles glauques. Dans ce peuple naturellement calme, mais de qui la chaleur ne semble se contenir que pour mieux éclater quand sa passion ou son intérêt est en jeu, une effervescence grandissait, alimentée par les lampées.
On savait que le combat était pour deux heures, et, bien que les gendarmes se tinssent cois et qu'on n'eût point vu jusqu'alors reluire le moindre canon de mousquet, une certaine défiance régnait parmi la foule. Le bruit courait même que le parquet, avisé de la batterie, ménageait aux délinquants la surprise d'un tour de sa façon ; mais d'ores et déjà toutes les précautions étaient prises dans l'éventualité d'une soudaine apparition des bonnets à poil. Ce n'est point pour si peu, en effet, que ces enragés Flamands renoncent à leur plaisir favori ; le conventicule, rompu sur un point, se reforme ailleurs, sitôt que la maréchaussée a tourné bride, et quelque coin de grange ou de cellier, subrepticement transformé en champ clos, devient alors le théâtre où se consomme le tournoi.
Notre amphitryon accueillait avec un sourire les inquiètes rumeurs dont la traînée nous suivait à travers les étapes de notre voyage, songeant à part lui, comme il nous le fît entendre par la suite, que, si les magistrats s'étaient décidés à ouvrir l'œil, il n'eût pas manqué d'en être averti par Pandore lui-même, avec lequel il avait de secrètes accointances. Nous nous aperçûmes bientôt, en effet, qu'une tacite complicité de l'autorité garantit, ou peu s'en faut, l'impunité aux clandestines assemblées qui, sur presque tous les points de la contrée, réunissent, de dimanche en dimanche, l'indestructible franc-maçonnerie des amateurs d'œils crevés et de gésiers perforés. Quelquefois, pour l'exemple, la justice secoue ses foudres, mais elles s'émoussent vite sur la rébarbative opiniâtreté des populations, en qui l'amour de ces sortes d'exploits s'est chevillé par une tradition constante. D'ailleurs, l'amende, si forte qu'elle soit pour le tenancier d'une arène à coqs, est aisément compensée par les profits du métier, en sorte qu'aucun ne recule devant la sévérité des lois et qu'il n'est presque point de remède contre une barbarie qui, réprimée, repousse tout de suite après, comme une chair parasite dont rien ne peut avoir raison.
Quand nous arrivâmes, une cinquantaine de spectateurs étaient déjà assis autour du cirque en miniature où, pareils aux gladiateurs antiques et, comme eux, destinés à périr pour l'émerveillement non d'un César, mais d'un public de rustres en blouses et en sabots, les grands volatiles, armés d'éperons en guise de glaives, allaient descendre. Des mottes de sable jaune pommelaient l'espace circulaire compris entre les parois d'une sorte de cuve mesurant environ deux mètres de circonférence et garnie sur tout son pourtour de bandes de toile grise. Alignées autour du turf sur deux rangs, des chaises en bois remplaçaient les avant-scènes des salles de spectacle, et, immédiatement après, de grandes planches posées sur des tonneaux figuraient les gradins étagés en amphithéâtre de nos modernes « pigeonniers ». Une bande tendue sur piquets fermait hermétiquement l'enclos.
Ce ne fut pas sans un léger battement de cœur que nous primes place sur le siège d'honneur qui nous avait été réservé ; avec un peu de vanité, nous aurions pu nous croire le juge aux mains de qui la vie et la mort des misérables bestioles allaient être suspendues. D'un sombre recoin d'élable, devant lequel, par l'échancrure de la portière d'entrée, nous apercevions moutonner des omoplates, s'exhalait le claironnement des futurs belligérants, pareil à une fanfare de défi qu'ils s'envoyaient l'un à l'autre à celte minute suprême qui précédait les joutes homériques où plus d'un devait succomber. Mais bientôt les poussées tapageuses de la foule investissant la tente entrecoupèrent ces rageuses clameurs. On se
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répétait (|iie les <c armeurs » — c'est de ce nom guerrier que sont baptisés les valets de coqs chargés de leur chasser l'éperon d'acier — venaient de pénétrer dans le réduit où, enfermés en des sacs, les terribles gallinacés gisaient mélancoliquement, loin du jour. Ayant témoigné le désir d'être initié à la cérémonie de laquelle, à la façon des anciens preux, ceux-ci sortent chevaliers, nous lûmes introduit, en dépit de la rigoureuse consigne qui ferme aux curieux l'accès de ce lieu secret, dans l'obscur belluarium ; là, après s'être tournés en tons sens, nos yeux finirent par percevoir l'artiste et son aide. Tous deux se tenaient penchés sur une bourse en serpillière agitée de Brusques trépidations ; un instant leurs mains y demeurèrent plongées ; et soudain ils en extirpèrent un superbe chante-clair, haut perché sur ses ergots. Solidement maintenu entre les genoux du maître armeur, le volatile fut aussitôt nanti d'un rostre plus pointu que le plus effilé poignard.
Nous vîmes alors qu'il y a un art d'armer le coq, duquel dépend presque toujours l'issue de la bataille; mal éperonné, le plus fier bretteur risque souvent de pantcler sous le croc d'un partenaire moins robuste que lui; c'est pourquoi, en Flandre, la mission de l'armeur, révérée à l'égal d'une profession savante, n'est pas éloignée de rapporter aux individus qui en sont investis les honneurs et les écus qui incombent à des ministères en apparence plus graves.
Nous avions à peine regagné notre siège que, des deux côtés opposés, débouchaient sous la soleilleuse clarté tamisée par le vélum, pareils à des maréchaux de tournoi, les armeurs des camps rivaux. Instantané comme la foudre, un profond silence se répandit parmi les assistante, naguère tumultueux comme une nuée de mouches avant l'orage; et vivement, s'observanl mutuellement de leurs claires prunelles immobiles pour régler leurs mouvements l'un d'après l'autre, les deux farauds, en qui se concentra un moment alors l'ardeur des partis en présence, posèrent leurs sacs devant eux, en élargirent l'ouverture et donnèrent l'essor aux coqs captifs. Des deux parts on vit bondir sur le sable, partout criblé des liards et des francs qu'y avaient jetés les parieurs comme l'enjeu de la mort, un être nerveux et roux, semblable, sous sa chevelure de grosses pennes ébouriffées, à un chef de tribu sauvage élincelant de poils et de verroteries.
Ce fut un moment solennel : l'indicible sensation de la mort présente me fit tout à coup avancer le bras, comme pour arrêter les conjonctures suspendues par l'air. Mais une main impéralive et rude s'abattit sur la mienne, me contraignant à l'immobilité; et tout de suite après je vis, inoubliable spectacle dont les phases se succédèrent si vertigineusement qu'elles se fondirent à mes yeux dans un n nique et mouvant tableau, les deux porte-crête, transportés d'une indicible fureur, se ruer après être demeurés une seconde, la crinière rebroussée et le col tendu, à s'enlre-dévorer de leurs rouges et braséantes prunelles, puis, soulevés de terre dans un effroyable élan, l'aile ballante et le bec tordu en un rauque spasme inarticulé, se percer réciproquement le flanc de leurs dards acérés. Trois minutes ne s'étaient pas écoulées que les lutteurs s'abattaient dans un tourbillon de plumes et de sang, crevés presque au même endroit par la pointe de l'éperon et tout grondants encore d'ire inapaisée à travers les affres dernières.
Alors l'assemblée, jusque-là sans haleine et sans voix, se déchaîna en un grand cri qui refoula au dehors les intimes clameurs longtemps refrénées :
« Dood ! (morts !) » hurla-t-elle.
Ruisselants, la tête ballante et les pattes convulsionnées, les fiers capitans furent emportés comme de vulgaires oisons, eux qui pourtant s'étaient si glorieusement comportés dans ce combat singulier oii leurs espadons s'étaient croisés selon les plus scrupuleuses règles de l'escrime et qui, également vainqueurs et vaincus, avaient exhalé leur souffle presque dans le même instant.
Il y eut un court répit, pendant lequel les trognes, allumées par la bière et la passion, s'accointèrent en de véhéments colloques; puis une pluie de grosse et de menue monnaie roula derechef sur le sable ensanglanté, et, les armeurs ayant repris leur place avec des coqs frais, on assista à de nouvelles et incomparables passes d'armes. Celte fois, deux cochelcts se trouvaient en présence; d'abord l'un d'eux parut ne point vouloir accepter le combat; sans doute étourdi par la lumière et le grouillement de la foule, il faisait déjà mine de se dérober, insigne lâcheté qui sans coup férir met fin au tête-à-tête et généralement soulève parmi les spectateurs de furibonds témoignages d'indignation, quand, brusquement pris en flanc par l'ennemi, son aile, tout à l'heure flasque et pendante, s'enfla, bruissa, s'ouvrit toute large; et, dans une suite d'assauts meurtriers qui semblaient ne plus devoir finir, les deux jeunes spadassins, rivalisant d'adresse et de ruse comme de vieux duellistes éprouvés, épuisèrent le répertoire des plus diaboliques parades pour s'exterminer. Tantôt l'un dardait son éperon au cœur de son partenaire, qui, fléchissant, suffoqué par les caillots de sang, s'accroupissait un moment, comme si la douleur lui eût fauché les pattes; mais, bientôt après redressé, le vaincu se lançait à son tour sur le vainqueur; et tel élait l'acharnement mutuel qu'on n'avait plus sous les yeux qu'une masse pourpre, gluante, informe, achevant de se décomposer sous le déchiquèlement des becs, à travers un nuage de plumes et de cervelles volant en éclats.
Une attention anxieuse se lisait sur les physionomies; les prunelles en feu, mais impassible, ténébreux et comme marmorisé en d'immobiles postures, le public supputait mentalement, et sans en rien laisser paraître, les chances réciproques de ces superbes meurtriers. Le massacre s'éternisait à présent en des attaques plus molles, auxquelles se reconnaissait la lassitude grandissante des lutteurs; et tout d'un coup, à bout de forces et de souffle, sans queue, sans ailes et sans crinière, le crâne ouvert et les yeux roulés hors de l'orbite, leur corps entier ne formant plus qu'une plaie d'où le sang coulait en noirs filets, on les vit s'affaisser, secoués tous deux de grands frissons et laissant aller de leur gosier de rauques hoquets. Alors, d'un tacite accord, les armeurs tirèrent leurs montres, et ceux qui dans l'assistance possédaient un cadran les imitèrent, tous graves à cette heure comme ces magistrats de l'Inquisition qui, dans les tableaux de Gérard David, président aux supplices des hérésiarques, sans faire grâce d'une seconde aux patients qu'on écorche vifs ou qu'on tenaille dans des élaux.
« Une minute!... deux!... trois!... quatre!...»
C'est la coutume que le combat est considéré comme non avenu si, après cinq minutes sonnées, les acteurs de ce funèbre drame n'ont pas repris les hostilités. Mais on avait affaire à de terribles athlètes, nullement disposés à crier merci, et la quatrième minute ne s'était pas écoulée que, se relevant d'un bond automatique, ils se précipitèrent de nouveau l'un sur l'autre. Alors une effervescence gagna la foule excitée à la vue des jets de sang qui, comme des fontaines, bruinaient des blessures; les yeux s'empourprèrent; les mâchoires s'entrechoquèrent; un grand paysan sec fut pris d'un tressait l pareil à une danse de Saint-Guy; et sur les faces se grava le pli d'une bestialité obtuse et féroce. Nous-même, si pénible qu'en soit pour nous l'aveu, secoué jusqu'en nos moelles par le cruel héroïsme de ces adversaires, nous subissions l'universel vertige qui soudainement avait rempli les esprits de fureur et de folie. Côte à côte, raidis par la douleur, les invincibles continuaient à se larder, mais leurs cous, comme galvanisés, ne se mouvaient plus que par brusques délentes, et, au bout de quelques instants, cessèrent même tout à fait de s'agiter. Ce n'était pas la mort, nous assura-t-on, mais leur sort n'en valait guère mieux, puisqu'ils risquaient d'être estropiés
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pour le reste de leurs jours. Il fallut les emporter, et clans les coulisses du pseudo -théâtre on les oignit de beurre frais pour cicatriser leurs plaies, tandis que, ouvrant enfin la soupape au flot contenu de leurs impressions, bourgeois et manants, en de bruyants devis qui s'entrecroisaient par l'air, déboisaient à perte d'haleine sur les particularités du triomphant corps à corps.
Trois « parties » se succédèrent sans rassasier le goût des émotions violentes chez ce peuple adonné aux boucheries et aussi vain de ses combats de coqs que les Espagnols le sont de leurs tauromachies. Rien que défaillant à la longue dans la nauséeuse atmosphère du charnier, nous eûmes le triste courage de demeurer, sinon jusqu'au bout de la performance, du moins assez de temps pour voir succomber, dans les combats qui suivirent, deux guerriers dignes de franchir les seuils sacrés de la Walhalla. Ils trépassèrent, ces héros, après des exploits (pie l'histoire n'enregistrera pas, mais dans lesquels, à l'exemple des paladins antiques, ils déployèrent la plus rare vaillance. Leur âme, ivre de meurtre et de gloire, s'envola à travers un songe rouge, accompagnée par les rires et les clameurs de l'assemblée, comme par les cuivres et les hautbois d'une marche funèbre.
Longtemps encore se prolongea la meurtrière kermesse ; et, quand, faute de combattants, elle eut pris fin, les spectateurs se répandirent dans les cabarets d'alentour, où les pompes à bière gloussèrent jusqu'à la nuit, versant aux gosiers altérés par les parlotes un fleuve de pale houblon.
Une rivière industrielle. — La Lys. — Le lin el les linières.
Comme tout à l'heure la Dendre dans les grasses prairies de Ninove et de Termonde, la Lys pousse à travers la campagne courtraisienne ses eaux naguère françaises et qui, à partir de Menin, reflètent la claire verdure des paysages flamands. Dès son entrée au pays, elle prend cette activité de bonne ouvrière qu'elle gardera à travers tout son parcours et qui, aux approches de Gand et plus encore entre les quais de la remuante cité industrielle, grandit au point de faire mentir le vieil adage des grands poissons mangeant les petits, puisque jusqu'ici, en effet, c'est la petite rivière qui dévore le grand fleuve.
A pousser ses crochets dans tous les sens, à multiplier ses sinuosités ici, là, partout ; à cheminer de crique en crique de son train diligent de cours d'eau qui se sent nécessaire et, même en ayant l'air de flâner, accomplit une besogne régulière, elle jette plus de vie et de mouvement dans la contrée qu'un réseau ferré avec le souffle rauque de ses locomotives et l'animation de ses débarcadères. La placide indolence des rivières bordées d'herbages et vautrées dans leurs chaudes vases comme les grands bœufs qui s'abreuvent à leurs gués n'est pas son fait : elle n'est ni pastorale ni bucolique ; et le claquement des palettes qui dans les moulins à écanguer battent le lin, s'accorde mieux au rythme pressé de ses flots que le rustique « piloui » des pipeaux embouchés par les pâtres.
Son idylle, à elle, est la verte linière qui en juin s'aigrette d'un étoilement bleu pâle, la grange où, comme des monts, s'empilent les gerbes avec lesquelles on tissera les damas satineux, les bateaux chargés à plein bord et traînant dans les ondes de flottantes chevelures de lin. Ce flexible et blond textile, dentelle végétale dont les esprits de la terre tissent mystérieusement les fils en attendant que la main des hommes les transforme en luisantes
blancheurs de toiles, pousse sur ses bords par zones infinies : toute la campagne s'en revêt comme d'une énorme nappe glauque.
La Lys, dénomination poétique et musicale qui évoque dans l'esprit la lumineuse symphonie des tons argentins et fait penser à de grands jardins fleuris des pales emblèmes de la candeur, est par excellence la rivière du lin. Chaque année, au temps des inondations, elle couve maternellement la glèbe et y féconde le germe qui, dès mars, lève en forêt de tiges serrées ; plus tard, quand, tombée sous la faucille, la plante appartient déjà à l'industrie, c'est encore elle qui la lave, la mûrit, finalement la décompose dans ses liquides réservoirs qui, mieux que les creusets de la chimie, en amollissent et détachent les fibres.
De tout temps les merveilleux agents dissolvants de ses eaux lui valurent un rôle prépondérant dans l'œuvre initiale de rouissage. Grâce à ces secrètes et naturelles vertus, Courtrai, la ville qu'elle baise avec de nonpareilles tendresses, a entendu universellement vanter les « belles nappes, serviettes et ameublements en forme de damas » que ses adroils artisans tissaient autrefois et que non moins habilement fabriquent aujourd'hui ses machines, mais dont la brillante et solide trame a préalablement été façonnée par les génies de la rivière.
A l'époque de la floraison, la contrée entière s'azure, sur d'immenses étendues, d'un saphir tendre comme la couleur du ciel en mai, et cette limpide, délicate et pâle tache d'aquarelle, prolongée jusqu'à l'horizon, a l'air d'un vaste lac dans les transparences duquel se refléterait la céleste coupole. Jusque dans les plus humbles courtils, et même aux fentes des vieux murs, parmi les lichens des toits de glui, partout où la semence jetée au vent a pu s'attacher et germer, la fleur du lin épanouit ses bouquets, symbole des activités communes, ainsi que sur les blasons les emblèmes héraldiques. Puis, la récolte venue, les maisons se vident de leurs hôtes valides : hommes, femmes, enfants, abandonnant les lares domestiques à la garde des vieillards, s'en vont par milliers s'embaucher aux linières. Un peuple de fronts hâlés se courbe alors sur le sol, remplissant la campagne d'un mouvement de fourmilière, avec de beaux gestes émouvants et simples qui, sans s'arrêter, achèvent l'œuvre de la nature.
Aux rustiques lisières de Fontainebleau, Millet, qui de son grave outil burina le paysan dans toutes les phases de son labeur journalier, pressentit peut-être et toutefois n'eut point l'occasion d'exprimer la naïve grandeur des aoùterons du lin. Avec quel sens des solennités agrestes son sévère génie eût détaché l'intense vision des torses masculins et des gorges féminines se mouvant rythmiquement parmi le jaune incendie des gerbes entassées sous les feux de l'air ! Il eût montré les attelages qui, du pas de leurs chevaux marchant de front sous les chevètres carillonnants de sonnailles, mènent à la rivière, par des chemins où jusqu'à mi-janles s'enfoncent les roues, des chars hauls comme des tours et grinçant sous le poids de leur oscillante toison. Jambes nues et la chemise bouffant au vent sur leurs thorax velus, tels que, maintes fois, je les vis se refléter dans les eaux vertes, il eût silhouetté, en outre, le groupe des rouisseurs allant en d'incessantes ambulations de la rive encombrée de lin bottelé à la cage où graduellement les gerbes s'empilent, tant qu'enfin l'appareil, du faite à la base chargé et par surcroît lesté de quartiers de meules, de monceaux de pavés et de lourdes barriques, coule aux boues du fond, comme un radeau submergé.
Cependant, graduellement pourri par le travail désagrégateur de la rivière, le lin, amassé par couches compactes au fond des cages, a peu à peu perdu les gommes qui font adhérer
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l'écorce à la tige. Généralement le séjour dans l'eau ne dépasse pas quatre semaines ; au bout de ce temps la décortication est terminée et il ne reste plus alors qu'à étendre le textile roui sur le champ, pour le faire sécher. Mais, avant tout, il faut extraire des bourbes les cubes à claire-voiè chargés de leurs entassements d'herbes. Des mercenaires descendent alors dans la cage et la débarrassent des poids qui la maintenaient enfoncée; puisa brassées ils retirent les gerbes réduites en gélatine, et, toujours creusant plus avant dans le récipient englué de vase et d'herbes aquatiques fétidement fleurantes, ils finissent par toucher au lit même de la rivière, plus pareils, sous leur chevelure de joncs et de limon, à des triions qu'à des hommes. X mesure que les lins sont extraits, une équipe les transporte dans les prés voisins ; là on les gerbe en creux pour mieux les imbiber de vent et de soleil ; et rien ne prévaut sur la collaboration de ces deux agents pour en stimuler la dessiccation.
Puis la campagne se hérisse d'interminables tî les de meules qui, dans la perspective, simulent la présence d'un vaste bivouac. Les granges, en effet, sont insuffisantes à contenir la coupe de chaque année, bien que la plupart, spacieuses et profondes comme des entrepôts, puissent loger à l'aise jusqu'à dix Ibis la charge d'une attelée. Et tandis que la canicule patine d'or roux ces ameulonnements disséminés par la lande, les hivernales trombes les blanchissent sous la volée des flocons, en attendant que le teillagc et l'écangage les restituent à l'industrie.
Il y a différents modes d'écanguer, mais le plus usuellement on a recours au moulin, un moulin qui ne chôme jamais en Flandre et au seuil duquel se pressent les bonnes gens, ployant sous le poids des ballots qu'ils apportent à battre. L'appareil se compose d'un moyeu agité d'un mouvement de rotation rapide et battant de l'extrémité de ses palettes les bottelées de lin qu'on pousse à mesure. Cependant il n'est pas rare que l'écangage s'opère à domicile; armé d'un couperet en bois, vaguement semblable à un papillon aux ailes déployées, l'écangueur alors frappe à coups redoublés les écheveaux glissant dans l'encoche d'une planche. D'une façon comme d'une autre, il ne reste bientôt plus que des cardées de filasse floche. Cette filasse ensuite subit à son tour une main-d'œuvre : peignée sur des herses monstrueusement dentées, par grosses tresses touffues, elle se sépare graduellement de son élément grossier, l'étoupe, et devient à la fin le fort et tlexiblc fil, semblable à un cheveu, qui, saisi par les bobines, tout à l'heure se vaporisera en blancs nuages de toile sur les métiers des tisserands.
Dessin de Emile ClauS.
L ECANGUEUK.
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Autant de préparations, d'ailleurs, autant d'industries différentes. Dans les villages, par les seuils entrouverts, vous verrez le rudimentaire outil du peigneur, son grand râteau à mâchoire de requin, s'accélérer sur un fond pulvérulent d'appentis, parmi l'envolement des innombrables molécules grises dans lesquelles l'ouvrier se meut, à peine visible, la gorge raclée par des quintes de toux. Non loin, le moulin dresse son bastionnet, intérieurement embrumé de oualeuses pénombres, bien différentes du joli décor blanc de ses confrères, les
Dessin de Xavier Metlery