INTÉRIEUR DE TISSERAND
moulins à farine, toujours tapissés, dirait-on, d'un flottant rayon de lune. Puis, c'est le hangar du bolteleur, un spécialiste encore, dont la mission consiste à ligoter le lin en paquets pesant généralement trois kilogrammes, floches au-dessous, tordus et serrés au-dessus; les bottes, jointes ensemble, forment ensuite d'énormes balles qui, par bateaux ou par baquets, sont dirigées sur les filatures.
A partir de ce moment, l'intérêt et le charme de tout le multiple travail qui accompagne
LA ELAiNDUE OCCIDENTALE.
les métamorphoses de la plante cessent pour l'observateur véritable, attiré surtout par l'originalité des naïves pratiques populaires : il ne lui reste plus alors qu'à s'enfoncer au silence des hameaux, l'oreille tendue vers le ron-ron du rouet ronflant aux mains des vieilles, dans l'âtre fumeux où bout le chaudron. Gomme au temps des aïeules, hélas! ensevelies dans la belle toile filée par leurs mains diligentes, le paysan tourne encore le rouet, indiffèrent aux usines dont les monstrueuses cheminées couvrent là-bas l'horizon; et cette berçante musique de l'antique machine, qui rythme si bien le balancement des berceaux ou les lentes cadences des chansons de nourrices, passe sur la campagne comme un écho des choses abolies, toujours douces aux cœurs qui se souviennent.
Environs de Courtrai. — Le Grœningue el la bataille des Éperons d'or. — Notre-Dame de Court rai.
Le Courtrai actuel et le Courtrai <lu passé.
Rien n'indique plus, autour de Courtrai, dans sa forme matérielle, le théâtre des exploits des communes flamandes liguées contre la chevalerie de Philippe le Bel, en cette lamentable et glorieuse journée baptisée par l'histoire du nom de bataille des Eperons d'or. Le ruisseau dans les bourbeuses eaux duquel la fleur de la gentilhommeric française trouva la mort et qui, pendant les horreurs du meurtier combat, délimita la position des farouches patriotes armés de cet outil sans merci que par dérision ils avaient dénommé « goedendag » ( bonjour), espèce de salut qui tombait de haut en bas avec le han du bûcheron lançant sa cognée, le Grœningue, pour lui restituer son nom, a disparu dans les graduels agrandissements de la ville.
Le temps n'a pas épargné davantage la grande basilique sacrée de Baudouin IX, aux voûtes de laquelle, parmi les nuages d'encens envolés des cassolettes et les accords prolongés des cantiques, les milices de Breydel el de De Koninck suspendirent, comme de guerrières dépouilles, les sept cents paires d'éperons ramassées sur le champ de bataille. Etranglée, depuis, entre des pilastres à cannelure et par surcroit grossièrement masquée par une façade d'une renaissance piteuse, Notre-Dame n'a plus guère gardé de sa primitive et majestueuse simplicité que son triforium d'entrée.
Il faut lire dans les récits du temps le détail de la bravoure flamande ruée sur l'une des plus nombreuses armées qui jamais se soient rangées sous l'étendard des rois de France : Namur envoyant six cents hommes avec le comte Jean pour capitaine; les West-Flandrais abandonnant le siège du château de Cassel et, Guillaume de Juliers à leur tête, accourant prendre leur part du danger commun; ce chevalier Jean Borluut quittant secrètement Gand, dominée par la faction du Lis, avec ses sept cents amis et serviteurs ; les milices confondues aux paysans, les nobles aux vilains, les moines aux soldats; puis, à l'approche du combat, dans le grand frisson qui précède les mêlées, le bardit entonné par tout un peuple à genoux ; et, tout de suite après, ce même peuple se courbant vers la terre et par un de ces mouvements admirables où communie l'âme des foules, portant à ses lèvres quelques parcelles de celte terre maternelle pour laquelle et sur laquelle la plupart vont verser leur sang. La campagne tremble sous le chevauchement des superbes cavalcadours harnachés de drap d'or ou des pieds à la tète bardés d'acier damasquiné et dont les cimiers empanachés, incendiés par les feux de juillet, oscillent comme des ramures parmi l'échevèlcmcnt des crinières et
le vent des oriflammes. Au contraire, le rigide front de bandière de ces bourgeois équipés en guerre ne décèle ni parade ni jactance; leurs haubergeons et leurs casques de fer bruni déroulent à distance les flots d'une mer sombre sur laquelle tranche seulement la rouge tunique des gens d'Ypres. Le champ de bataille, à travers un semblable appareil, grandit aux proportions de l'épopée; le génie des Flandres aux prises avec le génie de la France nécessite ce cadre homérique; on n'a pas de peine, en effet, à conjecturer que la lutte sera moins d'homme à homme que de race à race.
Au cri de « Montjoie et Saint-Denis », une partie de la cavalerie s'ébranle; mais à peine s'est-clle élancée que les lourds chevaux des barons, surchargés de leurs quintaux d'or et d'acier, s'empêtrent dans les glaises de ce sol partout pourri de fondrières. Un ouragan de flèches tourbillonne; les montures se cabrent, écrasant sous elles leurs cavaliers; en un instant le marais se change en un margouillis horrible d'entrailles dégorgées et de crânes volant en éclats; et la hache, la dague, la pique et le goedcndag trouent l'air d'effroyables moulinets rouges.
« Sire, dit alors au comte le connétable, pour l'amour de Dieu! changez votre plan de bataille. Dérobons-nous par une fuite simulée; cette piétaille nous suivra par delà les ruisseaux, et nous en aurons bien vite raison.
— Par le diable ! s'écria monseigneur d'Artois, pâle de colère, voilà un conseil de Lombard. Avez-vous peur de ces loups ou plutôt en auriez-vous leur poil?
— Cher sire, répondit mélancoliquement le vieux Raoul de Nesles, si vous voulez me suivre, je vous mènerai si loin que vous n'en reviendrez plus! »
Alors de nouveaux escadrons se ruent sur l'épaisse muraille des hommes d'armes flamands; mais l'immense marécage les enlise; ils s'embourbent dans les limons, roulent pêle-mêle dans le Grœningue, harcelés de nuées de traits, s'entassant par monts et faisant au ruisseau un pont de chairs pantelantes sur lequel d'Artois passe à son tour en ralliant ses derniers chevaliers, vol de bannières et de panaches qui décroît au loin dans le carnage.
« Percez de vos lances les sangliers et éventrez les truies », leur avait dit avec une gaîté féroce la louve royale, leur reine et auguste Dame. A cette heure, ils éprouvent ce que valent les crocs de cette barde qu'ils ont si follement relancée dans ses bauges. Ils croyaient dépecer le sanglier, au son de leurs cornes de chasse, dans le feu et la furie d'une joyeuse extermination, mais, ô retour de la fortune ! c'est lui, c'est le sanglier flamand qui, de son formidable boutoir, les refoule et les écrase. Ils sont venus mille, ils s'en vont cent à peine. La plaine boit leur sève à grands traits, s'abreuve de ce sang français abhorré, voluptueusement s'engraisse de cette chair de ducs, de princes et de comtes, fumier superbe d'où jailliront les moissons de Flandres. 11 avait, parbleu! raison, l'antique connétable, quand il promettait à son prince de l'entraîner si loin que ni l'un ni l'autre ne reviendraient plus. D'Artois court sus l'étendard au lion, qu'il lacère de la pointe de son glaive, mais un hercule, un démon, une de ces trempes guerrières comme la patrie en danger en suscite même de dessous le froc et la bure, Guillaume de Saeftinghe, frère lai de l'abbaye de Tcrdoest, bondit sur le palefroi royal et lui fend le chanfrein d'un revers de sa massue. Alors Robert supplie : la cour, ses pompes, ses tournois, ses belles dames hautes en graisse repassent dans son esprit, vision troublante et molle qui lui rend délectable la vie.
« Meurs! » lui crie Brevdcl.
Et le beau cbevalier rend le sang et la vie.
A partir de ce moment, la déroute, pareille à une avalanche, emporte tout ce qui reste de la Fleur de lis; comme des mâts ballottés par la tempête, les pennons de la chevalerie
LA FLANDRE OCCIDENTALE. 341
flottent à l'aventure dans l'immense naufrage. Le combat se change alors en hécatombe; devant Courtrai la plaine n'est plus qu'un prodigieux charnier. Sept mille chevaliers périssent là, parmi lesquels sept cents seigneurs bannerets, soixante-trois princes, ducs, comtes et près de onze cents nobles. Quant aux vilains, archers, arbalétriers et fantassins quelconques, il en demeura bien vingt mille sur l'aire.
Ainsi finit cette lugubre tragédie de laquelle, quatre-vingts ans plus tard, Charles VI devait si cruellement se ressouvenir. « Quand le roy de France dut partir de Courtray, écrit Froissart, il ne mit mie en oubli les éperons dorés qu'il avait trouvés en l'église... Si ordonna le roy que Courtrai fust toute arse et détruiste ». Revanches de prince. Grandement molestée, la cité du quatorzième siècle s'abîma donc, ou peu s'en faut, sous le fer et la torche; et la Lys, après avoir balayé la féodalité, fut contrainte de charrier ses propres riverains, les fils des Communiers.
Ce n'est là qu'une des pages de l'histoire. de Courtrai. Comme presque toutes les autres villes du temps, elle fut étroitement mêlée aux tourmentes des Flandres. Détruite, puis rebâtie, à travers les fluctuations d'une époque qui ne laissait pas longtemps debout ce qu'elle édifiait, et promenait la herse dans les sillons ensemencés sans attendre la germination, elle eut le sort d'Ypres, de Deynze, d'Audenaerde, de tant d'autres héroïques ruches où, sitôt après les désastres, la vie recommençait tumultueuse et haute, composant son miel avec les fleurs de la mort.
Les Broellorens. — L'Hôtel de ville. — L:i cheminée de la salle du Conseil. — Les Halles. Le Béguinage. — L'église Saint-Martin.
Le Courtrai actuel n'évoque plus que furtivement cette lointaine civilisation de fer et de sang. Réfléchies par les eaux de la Lys, au berceau de laquelle leurs substructions s'accrochent indestructiblement, deux tours jumelles, restes des ouvrages du quatorzième et du quinzième siècle, dressent toutefois encore, pareilles à des poivrières géantes dont les ouvertures seraient figurées par les lucarnes à auvents et les meurtrières, leurs cyclopéennes maçonneries mesurant près de trois mètres d'épaisseur et reliées entre elles, au-dessus du lit de la rivière, par trois arches trapues soutenues de puissants contreforts. Ces inexpugnables bastions, épargnés par les coulevrines non moins que par le temps et qui, sentinelles bourrues en faction depuis des siècles devant la ville, n'ont point été relevés, heureusement, par la garde montante des siècles, rendent plus sensible la platitude des maisons environnantes, pareilles, avec leurs mornes rangées de fenêtres noires trouant de monotones et reclilignes façades, à un alignement de dés à jouer. Les « Broeltorens » ont d'ailleurs abrogé toute prétention guerrière : dans leurs larges salles circulaires, écrasées par des voûtes basses, sous lesquelles des barbacanes coulent de pâles rais de lumière, l'entrain des corps de garde a fait place au vide et au silence des lieux inoccupés. Des crochets de débardeurs encombrent seuls les poudreuses pénombres de ces halles qu'à si peu de frais une ville soucieuse de ses antiquités tranformerait en un étonnant décor de musée archéologique.
Certes, Courtrai ne peut plus se prévaloir du trophée cueilli par elle dans les tourbières de la Grœningue, non plus que de ce carillon où deux jacquemarts, « Manten » et « Kalle »,
Vr2 LA BELGIQUE.
ainsi que les désignait La voix populaire, marquaient les heures et que lui déroba, pour en doter sa chère ville de Dijon, le peu scrupuleux duc de Bourgogne ; mais un sol ainsi labouré par l'histoire abonde forcement en reliques, et peut-être suffirait-il d'un coup de baguette appliqué aux bons endroits pour en faire sourdre, comme une eau vive, un peu de la vie des grands jours. Que n'en tente-t-clle au moins l'aventure, l'édilité qui mit une si jalouse sollicitude à restaurer son Hôtel de ville et, prodigue de sacrifices pour celte demeure illustre, en rehaussa par la pompe intérieure la noble ordonnance générale !
Déployé sur deux façades, malheureusement enclavées dans un pâté de vulgaires constructions, le palais communal aligne à l'étage un rang de douze fenêtres séparées par des dais à pinacles : une délicieuse balustrade le couronne, ajourée de rosaces et coupée de pieds-droits à crochets, au bas d'un large toit taillé en redans à ses angles et hérissé à sa crête d'une herse denticuléc. Ce n'est pas la magnificence fleurie de quelques autres édifices similaires, guillochés comme des buires et des châsses : sa décoration extérieure est plutôt sobre. Une suite de statues s'appuie sur les encorbellements sculptés des trumeaux et restitue la lignée des comtes de Flandre ; de leurs piédouches, comme d'un balcon, ils regardent passer la rue, ancêtres de pierres auréolés de gloire et penchés sur la médiocrité des jours présents. Le faste ornemental semble avoir été réservé pour le cœur de l'édifice. Dans la salle du Conseil, ornée de peintures sur tout son pourtour, une étonnante cheminée, vraie végétation de rinceaux, de feuillages et d'entrelacs, superpose trois tableaux de pierre, fourmillants de bêtes et de gens : en bas, immédiatement au-dessus du support, les sept péchés capitaux, grimaçants et licencieux, avec un huitième péché par surcroit, l'Idolâtrie ; au second rang, et séparés du premier par une dentelle à réseaux enchevêtrés, huit motifs de l'Histoire sainte, encadrés dans des portiques fleuris de rosaces ; puis, louchant aux caissons de la voûte, des figures surmontées de dais ; et à la partie centrale, sous les fines aiguilles à crochets d'une touffe de pinacles, un Charles-Quint portant le glohc et le glaive, entre deux personnages symboliques, la Justice et la Paix, accrochés aux pignons d'angle et posés sur des culs-de-lampe presligieusement maillés.
Une autre cheminée, d'une fantaisie presque aussi magnifique, groupe ailleurs la statue de la Vierge, lcis effigies d'Albert et d'Isabelle, des imagos de saints, parmi une infinité de
niches, de dorures et de sujets sculptés, au n bre desquels Moïse frappant le rocher
d'Horeb, c'est-à-dire la Foi, el saint Thomas, c'est-à-dire le Doute, symboles des attributs «lu vrai magistral, lequel doit être en même temps plein de suspicion et d'assurance.
LA F LAN DU L OCCIDENTALE
Après avoir rassasié vos yeux de celle riche imagination du seizième siècle, haussez-vous jusqu'à l'appui des grandes fenèlres à meneaux : à l'autre bout du pavé, les halles élancent leur rouge tour carrée, flanquée de clochetons à poivrière figurant assez exactement la
CHEMINÉE DE l'hOTEL DE VILLE DE COURTRAI.
garniture des « ménagères » de nos modernes services de table; et cette amusante silhouette, qui la nuit se découpe sur les blancheurs de la lune à. la façon d'une grande ombre chinoise jouant des cornes, se rattache aux architectures déchiquetées du reste de la place.
Gourtrai semble d'ailleurs avoir pris à lâche de resserrer ses « curiosités » sur un point.
En pleine circulation, dans l'affairement même du marché, un obscur petit béguinage, tout noyé de silence, abrite sous la grosse tour de Saint-Martin la paix morte de ses ruelles. Assez souvent la peinture de ces mélancoliques solitudes s'est rencontrée ici, pour que, malgré la tentation d'y revenir et leur mystérieux attrait, je n'y insiste plus que discrètement. Mais à Gourtrai le recueillement est plus grave encore qu'ailleurs : le fleuve d'oubli ne coulait pas plus sourdement au fond des enfers que cette vie de cloître et de cimetière