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ARTS, SCIENCES ET LETTRES

Parmi les solennités portées au programme des fêtes jubilaires de 1880, la plus remarquable à tous les points de vue sera l'exposition historique des beaux-arts. Elle marquera raclièvement d'un des plus beaux édifices que l'on ait construits en Belgique ' ; ouverte à deux pas du musée moderne, elle ofîiira à l'étranger comme au pays le tableau complet du développement et des évolutions de l'école belge depuis sa renaissance en 1880.

La Belgique a eu cette heureuse fortune que toutes les grandes étapes de sa carrière ont été signalées par des manifestations éclatantes du génie artistique. L'immortelle école des Van Eyck, des Memling, des Van der Weyden et des Metsys illustra le règne des ducs de Bourgogne qui fut une première et brillante tentative de fonder l'unité nationale. Au milieu des troubles l'eligieux du XVP siècle, les Van Orley, les Coxie, les Frans Floris, les trois Fourbus, après eux les Otto Venius, les Van Noort et les Corneille De vos tracèrent la

1. Le palais des beaux-arts, construit dans la rue de la Eégence, à Bruxelles sur les plans de ^I. Alph. Balat, architecte du Roi.

voie qui devait conduire à l'épanouissement de cette prodigieuse pléiade au milieu de laquelle brillèrent comme des soleils éblouissants les Rubens, les Van Dyck et les Jordaens. Après le gigantesque effort qui produisit tant de merveilles, le XVIIP siècle fut une nouvelle époque d'élaboration, d'étude et de recueillement. L'art belge eut une éclipse d'où il sortit radieux et rajeuni, et sa résurrection coïncida avec la révolution qui aff'ranchit les consciences et fît régner la liberté en souveraine dans le monde moral et matériel.

Je n'entends pas retracer ici l'iiistoire de notre école moderne, ni me lancer dans un essai sur l'esthétique. Je laisse à chacun de mes lecteurs le soin de se faire une opinion sur le mérite individuel de nos maîtres; je me borne à signaler l'éclat de cette floraison qui, depuis cinquante ans, a fait le thème d'une si vive et si constante admiration chez tous les peuples. Les noms de Gustaf Wappers, N. de Keyser, Eug. Verboeckhoven, Gallait, Leys, Lies, Madou, Wiertz, Ferdinand de Braekeleer, Dyckmans, De Block, Bossuet, Verlat, Slingeneyer, Portaels, Robert, Willems, Alfred et Joseph Stevens, Ch. Degroux, Alfred Cluysenaer, Adrien de Braekeleer, Emile Wauters, Stroobant, de Winne, Fourmois, Lamorinière, Clays, Ad. Dillens, Van Moer, Robie, Mois, Verwée, Lagye, Hermans, dans la peinture; ceux des frères Geefs et Jacquet, de Simonis, Fraikin, Vincotte, dans la statuaire; deSimonau, Pecquereau, Haghe, dans l'aquarelle ; de Suys, Roelandt, Cluysenaer, Balat, Poelaert, Schadde, de Beyaert, W. Janssens, dans l'ar-

c'iiitcctni'c; d'iM'in. Ccht, A'cr/.w yvol, P);il, ^^'il(li('r's, Franck, Dcsvaclicz, Mtninici', Deinanol, Biot, dans la gravnrc en taille douce; de Pannemaeker et Vermorcken, dans la gravure sur bois; de Baugnict, Vanderliaert, Lauters, Schubert, dans le dessin lithograpliique, représentent rétat-major de cette légion qui a livré tant de batailles et fait, au i)r<)fit de la nation, une si ample moisson de laui'iers. Chaque fois que la mort ou la retraite venait éclaircir les rangs de cette noble phalange, aussitôt de nouveaux soldats en ont comblé les vides, et une nouvelle génération s apprête à marcher sur la trace de ses devanciers.

Cette émulation, stimulée par un patronage intelligent, a doté la Belgique des nombreux monuments qui se sont élevés depuis 1830, et d'innombrables joyaux qui ornent les galeries publiques et particulières.

Les sommes consacrées pendant ce demi -siècle à l'achat d'œuvres d'art et à l'encouragement des artistes, s'élèvent à plusieurs millions, en dehors des crédits employés à l'érection des édifices destinés à abriter les collections de l'État. Nous possédons aujourd'hui deux musées de premier ordre, à Bruxelles et à Anvers. Il y faut ajouter les collections de nos principales villes, et les peintures décoratives de quelques-unes de nos églises, des halles d'Ypres, de l'université de Gand et de l'hôtel de ville d'Anvers. La restauration de nos vieux palais communaux, du palais des princes-évêques à Liège, des palais de justice de Liège et d'Anvers, en attendant l'achèvement du temple érigé à Tliémis dans la capitale.

le magnifique liûtel de la Banque nationale, riiôtcl du comte de Flandre, l'ancienne Bourse réédifiée à Anvers et la nouvelle Bourse érigée à Bruxelles, le Palais des beaux-arts et le Conservatoire royal de musique, l'église de Sainte-Marie à Scliaerbeek, la restauration de la porte de Hal, la colonne du Congrès, le monument de la place des Martyrs, les opulentes demeures dont s'enorgueillissent la plupart de nos grandes cités, les statues du général Belliard, de Godefroid de Bouillon, des comtes d'Egmont et de Horne, de Charles de Lort'aine, d'André Vésale, de Verhaegen et de Gendebien, à Bruxelles ; de Léopold P'", de Boduognat, de Rubens, de Yan Dyck, de Teniers et de Leys, à Anvers; de Charlemagne, de Grétry et de Dumont, à Liège; de Van de \Veyer, à Louvain ; de Jacques d'Artevelde, â Gand ; de Joseph Lebeau, à Huy; de Frans Servais, à Hal ; de Tinctoris, à ^Sivelles; de Van Eyck, de Memling et de Simon Stévin , à Bruges ; d'Orland de Lassus, de Baudouin de Constantinople et de Léopold P"", à Mons; de Christine de Lalaing, à Tournai; d'Ambiorix, à Tongres ; de Léopold P'", à Namur ; de la Reine des Belges, à Philippeville; de Marguerite d'Autriche, à Malines ; des frères Van Eyck, à Maeseyck ; les monuments de la Reine, à Ostende; de Juste Lipse, de Mercator, de Fr. Loos, à Isque, à Rupelmonde, à Anvers ; le mausolée du comte Frédéric de Mérode, à la collégiale de Sainte-Gudule ; les effigies promises à Marnix de Sainte- Aldegonde, à Jean Breydel, à Pierre de Coninck, et enfin à B. Dumortier, attestent la richesse de la Bel- B. c. 11

giijuc, IV'clcctismo do son culte pour los grands souvenii's do son liistoiro, on mônio temps que la souplesse et la variété du génie de ses maîtres.

Des expositions annuelles des beaux-arts, à Bruxelles, à Gand et à Anvers, la société royale des aquarellistes, de nombreux cercles artistiques, des académies' et des écoles de dessin établies dans nos principales villes, et jusque dans des localités secondaires*, entretiennent le feu sacré de l'art, que jamais les crises politiques n'ont pu éteindre. Aussi, ù aucune époque, le gouvernement et les clianibres n'ont marchandé leur patronage à nos artistes % et la royauté a prouvé en diverses circonstances le prix qu'elle attachait à l'aristocratie du pinceau, en conférant à Wappers et à Leys le titre de baron, à Gallait, à Madou et à quel(|ues autres que lui désignait l'opinion publique, les plus hauts grades dans l'ordre de Léopold*.

La musique a rivalisé avec les arts plastiques dans ce

1. L'académie royale d' Anvers a été fréquentée en 1877 par 1,640 élèves.

2. La population totale de ces écoles est de plus de 62,000 élèves. L'école di^ Molen'oeek-Saint-Jeau, dirigée depuis longtemps par M. F. Stroobant, a obtenu la plus haute récompense à l'Exposition de Paris, en 1878.

3. Un grand concours dit de Rome est ouvert chaque année. Le lauréat, peintre, sculpteui-, architecte ou gi-aveur, a droit pendant quatre années il une pension de 3,500 francs, pour aller compléter ses études dans les grandes capitales de l'Europe.

4. Ln corps académique dont les membres sont nommés au scrutin est institué près de l'académie d'Anvers. Les membres effectifs s'engagent à donner une œu\Te à un musée spécial qui s'appelle le musée des académiciens.

tournoi dont la gloire est l'enjeu. Parmi les virtuoses, Henri Vieuxtemps , Servais , de Bériot , Léonard , Th. Hauman, Blaes, Madame Pleyel, J. Artot, Batta, Lemmens, Dupont, Mesdames Sass, Gueymard-Lauters, Artot-Padilla, Cabel, Hamackers, MM. Masset, Agnesi (Agniez), Sylva, ont charmé les dillettanti des deux mondes; Albert Grisar, Gevaert, Limnander, ont rivalisé à Paris avec les maîtres de la scène lyrique française; Fr. Fétis, le plus illustre musicologue de son temps, a reçu de Meyerheer mourant la mission de monter Y Africaine à l'Académie impériale de musique ; notre compatriote Lemmens a été le fondateur de la grande école d'orgue en Angleterre ; un grand prix de notre conservatoire, Ed. Lassen, dirige la chapelle du grand duc de Saxe-Weimar ; des musiciens éminents, tels que Ch. Hanssens et Pierre Benoît, ont vu applaudir par d'énormes auditoires leurs compositions symphoniques ; Lintermans a créé chez nous la première de ces sociétés chorales qui ont remporté des palmes dans tous les concours ouverts en Europe; enfin, nos musiques militaires, sous des chefs comme Bender, rivalisent avec les harmonies les plus remarquables de l'Allemagne et de l'Autriche.

Dans une autre sphère, parmi les acteurs qui ont brillé sur les théâtres de Paris, M""' Doche,Mii^ Desclée, M^'° Tordeus, MM. Désiré, Dupuis et bien d'autres, étaient Belges. J'aurais pu ajouter que bon nombre de dessinateurs et de graveurs parisiens, Marc, aujourd'hui le directeur de Y Illustration, Bonvoisin qui illustre

sous le pseudonyme de Mm^s le Joiomal pour rire, Draner (Renard) qui a succédé à Cliam au Charivari, Pannemaker , Pelcocq , Flamong , sont nos compatriotes, comme Chabry et la Charlerie qui ont fait les planches de la Révolution française de Jules Janin.

Nous avons actuellement trois Conservatoires royaux de musique, à Bruxelles, à Liège et à Gand. Celui de Bruxelles, placé sous la direction de M. Gevaert, est considéré comme une des premières institutions de l'Europe. Il faut y ajouter 15 écoles, à la tête desquelles celle d'Anvers, dirigée par M. P. Benoît. La Belgique compte plus de mille sociétés musicales, c'est assez dire que la musique est une des distractions favorites de la population. Pas de bourg ni de commune rurale de quelque importance qui n'ait sa fanfare dirigée par un amateur du crû et protégée par quelque personnage qui se fait gloire de lui ofï'rir un drapeau. Bien des haines de village sont nées de la rivalité de deux orchestres recrutés dans des camps politiques opposés.

Il y a trente-cinq ans, un écrivain français qui avait fait de la Belgique sa patrie d'adoption et qui avait contribué dans une large mesure à propager dans le pays le goût des lettres, publia dans la Belgique monumentale une étude sur l'état des sciences et de la littérature à cette époque. " Dans toutes les branches de l'intelligence, comme dans la politique et l'industrie, disait Auguste Baron, la Belgique mérite l'individualité qu'elle a conquise. Dans les sciences exactes, naturelles et politiques, elle se maintient dignement à la hauteur

du siècle. Donnez-lui d'une part la liberté, je ne dis pas dans les lois, le Congrès l'y a consacrée, mais dans les mœurs et l'opinion sociale, c'est la plus réelle et la plus importante; donnez-lui de l'autre une langue littéraire unique et des encouragements sagement dirigés, et dans la philosophie, dans l'histoire, dans la poésie, dans le drame, elle égalera tout autre peuple. Supérieure à tous, en musique par l'instrumentation, en peinture par la couleur, il ne lui faut pour s'élever au rang de l'Allemagne, de l'Italie, de la France", qu'un peu plus d'invention et de pensée. " — J'ai médité ces lignes et je n'y ai pas trouvé l'indication vraie des éléments qui font défaut à la Belgique et qu'il faudrait réunir pour lui donner une littérature capable de rivaliser d'une façon générale avec celle des autres peuples. La liberté de la presse étant sans limites, on aurait de la peine à l'élargir; l'impartialité qu'on réclame ne fleurit pas plus chez nos voisins que cliez nous, et la guerre passionnée des écoles est une cause de vitalité plutôt que de langueur dans le monde littéraire; de même, le défaut d'unité de langage n'entrave pas l'essor de deux littératures parallèles. Enfin, la pensée n'est pas plus esclave sur le sol belge que sur la terre française ou britannique. Nous possédons les biens que nous souhaitait Baron, et nous ne possédons ni un grand poète comme Hugo, ni un grand dramaturge comme Shakespeare, ni un grand romancier comme Georges Sand, ni un grand historien comme Thiers ou Macaulay, ni un grand philosophe comme Victor Cousin.

Est-ce à dire cependant que la Belgique n'ait point de littérature nationale, et que cette littérature ne soit pas digne d'estime et d'éloges? A mon sens, il n'est point de pays qui, en cinquante ans, ait produit, relativement au chiffre de sa population, un plus grand nombre d'œuvres remanjuables et d'écrivains distingués. On oublie trop que nous avons vécu pendant un quart de siècle sous l'influence énervante de la contrefaçon, que nous étions inondés de livres français épuisant toutes les matières hors celles qui se rapportaient à notre existence propre, et que nos premiers écrivains, se consacrant à des sujets exclusivement belges, trouvaient la frontière fermée à leurs productions. Un seul parvint à la franchir, ce fut J.-B. Nothomb, avec son Essai sirr la Réiwlution de 1830, parce qu'il parut à une époque où l'Europe entière avait les yeux fixés sur ce petit peuple qui osait, de sa main de pygniée, déchirer les traités de 1815. On s'est trop renfermé dr.:i:, co cercle étroit. Nos historiens, guidés par le patriotisme bien plus que par l'intérêt de leur renommée, ont fouillé dans tous les sens l'histoire de la Belgique, et tandis qu'ils ne trouvaient dans leur propre pays qu'un public restreint, ils n'ont pas éveillé d'échos au dehors. C'est ainsi que des maîtres dans l'art de bien dire sont restés des inconnus pour nos voisins. Mais quand le général Brialmont publia \liistoire du duc de Wellington, M. Kervyn de Lettenhove ses Études sur Froissart, M. Jules Van Praet son livre sur la Politique des derniers siècles, M. Laurent son coninientaire du Code civil, M. Thonissen ses

ouvrages sur le Dr^oit pénal, M. G. de Molinari son Traité (^Économie politique, M. Th. Juste son Histoire de Léopoldl^'^ , M. Emile de Laveleye ses Essais politiques, on vit se produire ce singulier phénomène que la réputation de leurs œuvres à l'étranger en précéda la renommée en Belgique. Les romans d'Henri Conscience eurent le même sort, en ce sens que les lecteurs français chez nous les ont connus par une traduction faite à Paris, et notre illustre conteur flamand avait dû son immense succès à ce qu'il avait mis dans ses récits cette poésie du cœur qui est de tous les temps et s'exprime avec une égale émotion dans toutes les langues. Les travaux scientifiques de MM. Quetelet et Van Beneden, les savantes exhumations de M. Gachard, ses études sur Charles-Quint, sur Philippe II et don Carlos, les travaux de M. Frère-Orban sur la question monétaire, les recherches scientifiques des chimistes Stas et Melsens, du physicien Plateau, des géologues d'Omalius et Dumont, les publications statistiques et anthropologiques de Quetelet, la Biographie des musiciens de Fétis, ont eu un retentissement analogue, et ces hommes éminents n'ont pas eu plus à se plaindre de l'indifférence de leurs compatriotes que de celle de l'étranger. Cette indifïërence est chez nous comme ailleurs le grief ordinaire et facile de ceux qui ne parviennent pas à la vaincre. Il est assez naturel en somme que dans un petit pays comme la Belgique, l'écrivain n'arrive pas à trouver la vaste clientèle assurée d'avance aux publications faites à Paris, à Londres, à Berlin. Le public, avec raison, se

préoccupe assez peu de lorigine d'un livre et l'accepte de toutes mains, pourvu qu'il soit bon. Ce n'est pas sa faute à lui si on ne lui fournit pas l'occasion d'applaudir des drames ou des comédies qui l'émeuvent ou qui l'amusent autant que les œuvres de Dumas, d'Emile Augier et de Jules Sandeau. Si nous avions un Balzac au lieu de gens qui prétendent lui ressembler, ses livres seraient dans toutes les mains. Qui ne se rappelle le prodigieux succès du pamphlet de Du Fan (pseudonyme de Yan de Weyer) dans sa lutte avec B. Dumortier à propos de Simon Stévin ; qui ne se rappelle la vogue des pamphlets de Joseph Boniface, la grande publicité de la Patria Belgica de M. Eugène Van Bemmel, du Répertoire de V administration de MM. Ch. de Brouckere et Tielemans, de Y Histoire du règne de Léopold P^ de M. Thonissen , l'accueil fait à certains ouvrages d'Altmeyer, de Moke, de M. Ch. Faider, de de Gerlache, de M. L. Alvin, de M. Alph. Wauters, de Paul Devaux, d'Eugène Defacqz, de Borgnet, d'Ernest Vandenpeereboom, du général Guillaume, et la popularité dont jouirent à diverses époques les noms des poètes Weustenraad , Edouard Wacken, Adolphe Mathieu, André Van Hasselt, Antoine Clesse! La Belgique n'a pas plus qu'une autre nation échappé au fléau des grands hommes incompris et des génies méconnus. Il s'en trouve dans tous les sentiers, dans ceux du commerce et de la finance comme dans ceux des lettres et des arts, mais si la camaraderie a parfois édifié des réputations douteuses, les obstacles ont bien rarement empoché le mé-

rite vrai d arriver à ses fins et de conquérir sa place au soleil.

Pas plus pour les lettres que pour les arts il n est possible de procéder ici à une fastidieuse énumération de noms propres, ni de dresser le catalogue des œuvres publiées depuis 1830. La liste en est longue, et l'on estime à plus de 60,000 le chiffre des volumes originaux édités par nos libraires. Je n'ai cité des noms propres qu'à titre de démonstration de ma thèse. Je me garderai bien de m'exposer aux colères du geniis irriiabile vatum, en risquant des nomenclatures qui seraient nécessairement incomplètes. Je préfère indiquer brièvement l'action de l'Etat dans les lettres et les sciences, comme j'ai signalé plus haut son intervention dans le domaine des arts.

La Belgique doit à S. Van de Weyer la réorganisation de l'Académie royale des sciences et des lettres, à M. J.-B. Nothomb la création de l'Académie de médecine, au comte de Theux celle de la Commission royale d'histoire, à ^L Rogier l'institution des prix quinquennaux de littérature, de sciences et d'histoire, des concours triennaux de littérature dramatique française et flamande. L'Académie royale dut aussi au baron de Stassart, au baron de Saint-Génois, à Teirlinck et à Tony Bcrgmann la fondation de concours pour une notice sur un Belge célèbre et pour des ouvrages en langue flamande. Elle choisit dans son sein une commission pour la publication d'une Biographie nationale, des anciens monuments de la littérature flamande, d'une

collociion (l(>s grands ("ci'i vains du pays ot pour ];i i-é- (laction (riiMc Histoire de Varl on Belgique. La (loclo compagnie publie des Mémoires et des Bulletins qui ne sont malheureusement connus que de ses membres, et elle s'interdit à elle-même une grande partie de l'action (ju'elle pouiTait avoir sur k; développement de l'esprit littéraire et scientifique en ne décrétant pas la publicité de ses séances. Elle a célébré en 1872 le centenaire de son institution. Dans cette circonstance solennelle, Léopold II, qui venait d'être proclamé à Londres président d'honneur du Literary fiind, et qui, selon la charmante expression de lord Beaconsfield, y avait donné le spectacle d'un monarque présidant une république, prononça un discours qu'il importe de citer afin de donner une preuve de la sollicitude royale pour le progrès des arts et des lettres en Belgique.

" Messieui's, dit le Roi, je prie l'Académie d'aeecptcr les félieitations que i'ai tenu à lui apporter moi-iuème, le jour du centième anniversaire de sa fondation. Je prends la part la plus sincère a cette fête. Elle me rappelle uu épisode reniarqual)le du règne de ]\Iarie-Thérèse et un acte intéressant de celui du Pvoi mon père. — L'Académie a diiinement répondu au but pour lequel elle avait été créée. Dans notre patrie, désoniiais libre et indépendante, l'activité des esprits est appelée a s'exercer sans entraves. Le champ que vous cultivez est un terrain neutre oii se retrouvent, la main dans la main, ceux (pie la vie active entraine dans des directions souvent bien différentes. — Quand je vois cette communion, dans les sciences et dans les arts, de tant d'esinits d'élite, je rends hommage à la bienfaisante influence de l'Académie sur le développement moral et intellectuel de mon pays. — Ce n'est pas seulement en Belgique, Jklessiours, que vos travaux sont estimés ; l'étranger apprécie vos remarquables l)ublications, comme il admire les chefs-d'œuvre de l'art belge, et s'il me fallait

une preuve de l'intérêt qui s'attache au dehors ii notre Académie, je la trouverais dans la présence parmi nous de ces savants et de ces artistes renommés qui ont voulu s'associer à cette solennité. Ils me permettront de les remercier de la marque d'estime et de sj^mpathie qu'ils nous donnent. — Que l'Académie reçoive mes vœux les plus ardents ! Poursuivez votre mission, Jlessieurs, concourez avec persévérance à notre gloire scientifique, artistique et littéraire. Tracez la voie, donnez des exemples sûrs à toute cette jeunesse honnête, laborieuse, intelligente et patriotique, qui vous suit et ne demande qu'à travailler au bien et à la splendeur de la Belgique. Eappelez-vous, rappelez-lui sans cesse quels éléments de grandeur une nation emprunte aux actifs efforts de l'intelligence, alors même que ses limites territoriales sont restreintes. Que notre Académie continue à former un noble lien entre la Belgique et le reste du monde éelaii'é ; que vos travaux soient toujoui's un des titres du pays à cette bienveillance que l'étranger lui accorde avec tant d'unanimité et dont, en toute circonstance, je suis heureux et fier de pouvoir recueillir les témoignages. «

. Deux années après, le Roi joignit l'exemple au précepte en instituant, sur sa cassette privée, pour toute la durée de son règne, un prix annuel de 25,000 francs destiné à encourager les œuvres de l'intelligence. Dans une lettre au ministre de l'intérieur, M. Delcour, il exprimait son désir de stimuler les travaux intellectuels dans notre pays, d'appeler en même temps l'attention de l'étranger sur des questions d'intérêt belge et d'associer la Belgique aux progrès que les sciences, les lettres et les arts accomplissent au dehors.

Le prix de 25,000 francs a été décerné pour la première fois en 1878 à M. Alphonse Wauters, archiviste de la ville de Bruxelles, pour un livre sur les Ancienncs Commîmes belges.

Ce chapitre serait incomplet s'il n'y était dit quelques

mots de la presse. Depuis que les journaux ont été affranchis du timbre et ont été admis à circuler par la poste, au prix d'un centime, d'un bout à l'autre du territoire, la presse a pris un dévelo[)pement inouï. Au lieu de 71 journaux qui se publiaient en Belgique en 1810, on en compte aujourd'hui 400 quotidiens, hebdomadaires et bi-hebdomadaii'es, sans compter les recueils périodiques paraissant toutes les quinzaines ou tous les mois. Il n'y a pas d'opinion qui n'ait son organe, pas de société scientifique, artisti(|ue ou littéraire de quelque importance qui n'ait son bulletin. Un seul journal, X Étoile belge, fondé en 1850, arrive à un tirage de 50,000 exemplaires par jour, ce qui, en tenant compte de la population, correspondrait à un tirage de 300,000 numéros pour la France.

Au lendemain de la révolution de 1830, la presse belge se trouva presque tout entière aux mains d'éditeurs ou d'écrivains français. Plusieurs d'entre eux ont rendu au pays d'incontestables services, mais les étrangers sont aujourd'hui dans le journalisme une rare exception, et ceux qui restent ont abandonné leur patrie sans esprit de retour, se sont mariés et ont fait souche en Belgique. Nous avons donc une presse éminemment nationale, et dont l'intérêt se confond avec celui du pays.

A côté de cette légion de journaux, viennent se placer deux recueils mensuels, Ih Revue générale, dirigée par le baron P. de Haulleville, organe des catholiques parlementaires, et la Revue de Belgique, publication radicale, issue d'une transformation de la Revue tri-

raestriellc, qui fut pendant de longues années une tribune ouvecte à toutes les opinions.

Dans la plupart des cercles littéraires des grandes villes, se donnent pendant l'hiver des conférences qui attirent un nombreux auditoire et qui contribuent puissamment à la difliision des idées et du goût parmi la jeunesse et les gens du monde.

Je n ai pas mentionné en premier lieu la littérature flamande. Ce n'est pas qu elle occupe une place secondaire et qu'elle ait moins de droits que les lettres françaises en Belgique au titre de littérature nationale. Je me suis borné à suivre une coutume que l'on est peutêtre en droit de critiquer, mais qui existe et qu'on aura de la peine à détruire. Il n'en est pas moins vrai que nos écrivains flamands ont un public plus nombreux et plus sympathique que leurs confrères qui écrivent en langue française. On les connaît mieux en Hollande et en Allemagne qu'on ne connaît en France nos littérateurs français. Ils ont en outre sur ceux-ci le précieux avantage de parler la langue du peuple, de s'adresser davantage à ses sentiments intimes, de s'adonner plus à la fantaisie, de laisser un plus large essor à leur imagination, et par cela même d'échapper mieux au reproche de faire du pastiche ou de la contrefaçon.

Les meilleurs parmi ceux qui écrivent en français dans notre pays sont des historiens; les Flamands ont leurs romanciers, leurs poètes et leurs dramaturges. Aucun de nos écrivains français n'a rivalisé avec Conscience, avec Zettermann, avec M'"^ Courtmans,

avec Sleeckx , avec Snieders ou Tony Bergmann ; aiuiin de nos poètes écrivant en français n'a atteint à la hauteur de Lcdeganck, de Van Duyse, de Van Beers, de Van Ryswyck, de Iliel ou de Destanberg; aucun de ceux qui ont écrit en français pour, le théâtre, sauf Hennequin qui est phis Parisien que Belge, n'a su émouvoir ou amuser la foule comme Ondereet ou Van Peene, que l'on peut appeler ajuste titre le Scribe flamand. Ajoutons que le seul hymne populaire qui ait vraiment fait vibrer le conir des masses, est cette chanson des Gueux de l'anversois de Geyter, qui est comme un éclio des grandes luttes patriotiques et religieuses du XVP siècle. J'en parle en appréciateur bien désintéressé. Mais, adversaire de ce qu'on a appelé le mouvement flamand, dans certaines de ses aspirations politiques, je n'ai jamais cessé d'admirer la vitalité littéraire du génie flamand, qui est le glorieux héritage légué par ces puissantes générations qui fondèrent la liberté communale et combattirent au cri de Flandre au lion! la chevalerie française et le vieux despotisme féodal. L'esprit de Eeijnaert de Vos et de Tiel Uylensjnegel survit dans nos journaux satiriques flamands, et j'en ai connu qui rivalisaient Aliiimour avec le Puncli, avec le Charivari , sans aller ramasser leurs bons mots dans le Figaro ou le Voltaire. Cet esprit du terroir se retrouve aussi dans la littérature wallonne. Cerioinè pasquères et cramignons liégeois, YA7^mo7iaque de Mons, les chansons des copères dinantais et des mollons namurois, et plus d'un refrain du Tournaisis, tel (juo les

CJioncq dotiers et la fameuse gasconnade : On peut cminchef, les Tournaisiens sont là! égalent ce qu'il y a de plus spirituel et de plus original dans la littérature populaire d'aucun pays.

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