‹ La Belgique Devant La Crise: La Dévaluation A-T-Elle Été Une Solution?Chapitre 27 sur 82 · LE DÉSARROI POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE DÉSARROI POLITIQUE

Dès l’ouverture de la crise ministérielle du 13 novembre 1934, il apparut aussitôt qu'on n’était plus en présence d’une crise poli-

tique mais d’une crise économique. Ce fait se traduisit du reste immédiatement en Bourse par une pression très forte exercée sur le belga et sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

M. Jaspar appelé par le Roi à former le nouveau ministère accepta cette mission. Le 15 novembre il avait réussi à grouper une combinaison dont officieusement on citait déjà certains noms comme ceux de M. Francqui, ancien ministre et gouverneur de la Société Générale et M. Joassart, administrateur délégué de la Fabrique Nationale d'Armes de Guerre. La présence de ce dernier suffit aussitôt pour déchainer une violente attaque de l’opposition, attaque qui se systématisa dans le nom que les socialistes donnèrent au cabinet : Le gouvernement des marchands de canon. Le roi, lui-même, ne put que s’incliner et le 16 novembre M. Jaspar renonçait à poursuivre ses efforts.

Le choix du roi se porta alors sur M. Theunis, extra-parlementaire, ancien ministre des finances et premier ministre. Ce dernier, à la suite de laborieuses tractations réussit cependant le 20 novembre 1934 à constituer un ministère dont on trouvera plus loin (Annexe II) la composition. La nouvelle équipe comportait plusieurs personnalités extra-parlementaires comme M. Francqui (Trésor) et M. Gutt (Finances), administrateur de plusieurs sociétés de minerais du groupe de la Société Générale et ancien expert belge à la Commission des Réparations. M. Theunis avait même réussi à s’adjoindre certains membres de la droite catholique (M. du Bus de Warnaffe) et des démocrates chrétiens (M. Edouard Bubbens, président de la Ligue des Travailleurs Chrétiens), tout en conservant l’appui du parti libéral et en se passant des socialistes. Ceux-ci qui pensaient entrer dans un gouvernement tripartite menèrent aussitôt une campagne très violente contre le gouvernement. Le Peuple écrivait en manchette: « La Société Générale de Belgique ouvre une nouvelle filiale » et baptisait aussitôt le nouveau cabinet de « gouvernement de

banquiers » appellation inexacte s'il en fut, seul M. Francqui étant banquier.

Les débuts du gouvernement furent très difficiles. Après deux jours de débats la Chambre votait la confiance le 29 novembre au soir par 93 voix (catholiques et libéraux) à 83 (socialistes et quelques libéraux). Le 30, le vote était acquis au Sénat par 90 voix contre 63. C’est avec des majorités similaires que le gouvernement obtenait ensuite les pouvoirs spéciaux et leur prorogation jusqu’au 28 février. La situation ne se présentait pas sous d’heureux auspices et l’on comprend aisément la réflexion de M. Gutt ’ si pleine d’amertume : « Un gouvernement avec une majorité même minime, même peu confiante peut poursuivre un programme matériel déterminé. Grands travaux, lois sociales, lois militaires peuvent être votées à une majorité d’une voix pourvu qu’elle soit constante. En matière de crédit il n’en est pas de même : une majorité parlementaire ne suffit pas si elle ne s’appuie pas sur une forte majorité d'opinion. »

De plus, la politique belge semblait tourner dans un cercle vicieux. Le Parlement refusait au gouvernement une adhésion complète car les démocrates chrétiens comme les socialistes lui reprochaient de faire « une déflation à sens unique » en ne s’attaquant qu'aux salaires sans toucher aux rentes. Mais pour opérer cette dernière déflation il fallait effectuer une conversion et celle-ci, pour être juste et légale, ne pouvait avoir lieu que lorsque les cours des rentes seraient remontés par suite de la confiance en l'Etat. Et nous venons de voir que le Parlement justement par la maigre majorité qu’il accordait au gouvernement empêchait le facteur confiance de jouer sur les rentes.

Cependant, fin décembre, la situation paraissait meilleure. L'Office Central de la petite Epargne qui permettait de renflouer

1 Camille GUTT: Pourquoi le franc belge est tombé.

en fait la Banque du Travail (socialiste) et le Boerenbond (catholique) était voté à la quasi unanimité de Chambre et le gouvernement en recevait tout l'honneur.

Au fond, lorsqu'on examine le désarroi politique belge depuis 1934 on est bien obligé d’avouer qu’il tenait presqu’uniquement à la démagogie qui régnait en maîtresse sur le pays. Une fraction des catholiques, les démocrates chrétiens, sont en effet très proches des socialistes, et comme le faisait remarquer fort justement M. Gutt * : « Une politique dure ne sera jamais possible en Belgi- « que, tant qu'il y aura dans un gouvernement des démocrates « chrétiens et, hors du même gouvernement, des socialistes. Dif- « férents par leurs origines, les deux partis sont trop semblables « par leurs aspirations tout au moins immédiates ; ils se dispu- « tent trop les voix des mêmes classes sociales pour ne pas être « forcés à surenchérir l’un contre l’autre. »

En dehors de la condamnation évidente de la démagogie que renferment ces phrases, nous touchons là à un point capital de la vie politique belge, point qui a eu sa répercussion sur la politique économique du gouvernement. La déflation, comme nous le verrons plus loin, est un remède à la disparité des pouvoirs d’achat mais, mal appliquée, elle devient vite une cause d’aggravation de la crise économique. Sans cesse en butte aux demandes des ministres démocrates-chrétiens qui pratiquaient la surenchère électorale avec les socialistes, le gouvernement de M. Theunis ne pouvait qu’appliquer très mal la déflation ouverte dès le 16 mai 1934 par un discours retentissant de M. Jaspar. Ainsi, la démagogie devient l'une des causes certaines de la dévaluation belge. Un exemple est assez typique à cet égard ; le déclanchement de la grève des mineurs en janvier 1935 ; sur les insistances des démocrates-chrétiens et de leurs ministres les mineurs eurent gain

1 C. GUTT: opuscule cité.

de cause à la Commission Nationale du Travail créée à cette époque. M. Baudhuin lui-même, fervent apôtre de la dévaluation, reconnaît que « la dévaluation n’est probablement pas le meilleur remède, et en principe on doit lui préférer la déflation ». Mais comment effectuer cette dernière avec la surenchère démagogique des partis politiques belges.

L'opposition socialiste cependant ne cessait pas et M. Theunis eut alors l’intention de constituer un gouvernement national qui pourrait appliquer la déflation sans craindre la surenchère.

Mais au cours d’une entrevue du 24 janvier 1935 entre MM. Gutt (Finance), Bovesse (Justice) et Vandervelde (leader socialiste) ce dernier bien que comprenant la nécessité de l’union et réprouvant encore la dévaluation, ne put qu’apporter une fin de non recevoir, pour raison politique, aux propositions des deux ministres.

Bien plus, les socialistes allaient passer aux actes. Leurs chefs et les communistes avaient en effet l'intention de faire défiler le 24 février une manifestation monstre dans les rues de Bruxelles. Le 15, le gouvernement, craignant l'effusion de sang possible, (on escomptait une foule de 150.000 personnes) interdisait la manifestation. Ce fut une explosion de colère dans les rangs socialistes. Un journal de province écrivait même : « Le gouvernement de M. de Broqueville avait fait grincer, celui de € M. Theunis fait rouler sur le corps des ouvriers, la machine « à organiser la misère. » Et M. Pierlot, ministre de l'Intérieur fut rayé de la liste d’un gouvernement tripartite éventuel.

Le dernier acte politique du « gouvernement des banquiers » fut de demander au Parlement la prorogation des pouvoirs spéciaux. [ obtint le 13 mars sa majorité habituelle (93 voix contre

1 Conférence de Liége, 14 mars 1935.

Dès lors le côté politique de la question belge disparut. Les concessions aux démocrates chrétiens qui avaient obtenus, entre autres choses, que les salaires ne baisseraient plus si l’index tombait en-dessous de 630, avaient fini par faire de la déflation une opération mauvaise conduisant à des déséquilibres économiques choquants. La politique avait livré le pays sans défense, aux effets de la crise économique et financière qui allait emporter le gouvernement Theunis sans qu'aucune majorité parlementaire lui permette de rester au pouvoir.

SECTION II

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