‹ La Belgique Devant La Crise: La Dévaluation A-T-Elle Été Une Solution?Chapitre 28 sur 82 · LE DÉSARROI ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

LE DÉSARROI ÉCONOMIQUE

Au début de 1935 l’économie de la Belgique était dans un état très critique et la situation s’aggravait chaque jour. On peut s’en rendre compte aisément en examinant les principales branches : industrie charbonnière, commerce transports, banques, etc... et les statistiques du chômage.

L'industrie charbonnière dont nous avons déjà étudié précédemment la situation lamentable, n'avait nullement retrouvé sa prospérité. Les mines de houille employaient en mars 1935 (83.000 au lieu de 89.000) 6.000 ouvriers de fond de moins qu’en mars 1934. Durant ce même mois la production était tombée de 2.404.000 tonnes en 1934 à 2.170.000 tonnes en 1935. Par contre les stocks se montraient en hausse inquiétante étant passés en un an de 2.871.000 tonnes à 3.594.000 tonnes. L'Office National du charbon créé, comme nous l'avons dit, en janvier 1935, n'était pas encore parvenu à améliorer le marché. Pour les cokes la situation était meilleure, c’est-à-dire qu’elle était restée la même. Pour les agglomérés, en mars, il y avait une chute de production de 845 à 752.000 tonnes avec chute équivalente du nombre moyen d'ouvriers employés.

Du reste toutes les branches de la production présentaient une

allure similaire, comme le prouvent les indices des chiffres d’affaires (base 1927 — 100) des grands magasins (vêtements, mars 1934 : 95 - mars 1935 : 89) ; des magasins d'alimentation (décembre 1933 : 132 - décembre 1934 : 121) et des coopératives (alimentation : février 1934 : 111 - février 1935 : 105 ; vêtement : février 1934 : 111 + février 1935 : 100).

Le commerce extérieur de la Belgique n'avait enregistré aucune amélioration. En mars 1034 les importations étaient de 1.317 millions de francs pour 2.855.000 tonnes. En mars 1935 les chiffres tombaient à 1.160 millions de francs et 2.499.000 tonnes. Les exportations qui accusaient en mars 1934 les indices suivants: 1.335 millions de francs pour 1.872.000 tonnes tombaient en mars 1935 respectivement à 1.132 millions de francs et 1.506.000 tonnes. Le résultat était un déficit commercial de 28 millions (pourcentage des exportations 97.6) contre un excédent de 18 millions en mars 1934 (pourcentage des exportations 101,4). Un traité de commerce avait bien été passé avec les U. S. A. mais il était loin de ne présenter que des avantages pour la Belgique et le Board of Trade avait pris soin de se couvrir par une clause de sauvegarde monétaire !

Les chemins de fer, dont l'Etat prenait à sa charge le déficit éventuel étaient aussi en très mauvaise posture. La réduction de 10 % opérée par le gouvernement sur le prix des transits laissait prévoir une nouvelle perte de rro millions que la diminution (à opérer! ) des traitements (5 %) ne diminuait qu’à 50 millions. Du reste la situation ressort très clairement de ces statistiques prises à un an de distance afin d’écarter les influences saisonnières.

Recettes Déficit Millions de Millions Milliers

(millions frs) t.kilom. de tonnes de voyageurs Fév. 1934 168 — 19 343 4.299 13-197 Fév. 1935 139 — 36 328 4.005 12.402

La question des banques était, comme nous l'avons déjà dit, la partie la plus noire de tout ce tableau. Nous avons expliqué que l’extension de crédit qu'avait décidé le gouvernement de Broqueville était très dangereuse et qu’elle n’eut d’autre part que peu d'effet. La question des banques se posait donc au gouvernement Theunis dès son entrée au pouvoir. La Banque du Travail (socialiste) avait déjà ouvert la série des débâcles et s'était vue acculée à la gestion contrôlée par trois commissaires de l'Etat, en échange d’un crédit de 100 millions. Dès le 26 décembre la cotation de ses actions était suspendue en Bourse de Bruxelles. Aussitôt après, à la suite de retraits provoqués par la première chute, la Boerenbond (catholique flamande) était contrainte, elle aussi, à demander l’appui du gouvernement. Vu l'importance de ses dépôts (1.500 millions) et l'influence de certains ministres flamingants (M. Van Cauwelaert par exemple) le gouvernement dut sauver la Boerenbond qui, dès le 3 décembre 1935, décrétait une limitation aux retraits de dépôts. Une discussion pénible eut lieu à la Chambre, menée surtout par les libéraux qui eux, n’avaient pas de banques de parti et profitaient de l’occasion pour attaquer catholiques et socialistes. Néanmoins l'Office Central de la Petite Epargne fut voté grâce aux socialistes. Il était créé une réglementation sévère des organismes faisant appel aux petits déposants (c'était le cas de la Boerenbond). L'Office pouvait disposer de 1 milliard au maximum pour mobiliser les actifs des organismes réglementés comme il a été dit. La somme devait devait être prise sur le fonds monétaire (institution particulière à la Belgique qui possédait des titres en couverture de la monnaie métallique d’appoint et des billions en circulation).

De ce fait la crise de la Boerenbond se trouvait résolue mais encore une fois par un nouveau pas vers une étatisation dangereuse du crédit.

En janvier 1935 c'était au tour de l’Algemeene Bankver d’être

en difficulté et de se faire renflouer. Cette banque (la deuxième banque de dépôts de Belgique) présentait à son bilan les postes

suivants :

Fin déc.1933 Fin déc. 1934 Actif Passif Actif Passif Dépôts 981 1.029 Portef. commerc. 264 49 Portefeuille titres 330 288 Cptes cts débiteurs 508 682

Il y a là une évolution très intéressante à suivre puisque, répétons-le, nous sommes en présence d’une des principales banques belges de dépôts.

En 1933 (décembre) il n’y a pas eu d’alerte, la banque a placé ses dépôts avec peu de prudence il est vrai, mais avec autant de prudence cependant que la Société générale par exemple. En 1934 panique : et surtout en novembre 1924. La banque liquide son portefeuille commercial à la Banque Nationale (il passe de 264 à 49) et cherche à se défaire de ses titres (port. titres passe de 330 à 288). Un tel mouvement de près de 250 millions a eu cependant en contre-partie une avance des comptes courants débiteurs de près de 180 millions, la banque voulant à tout prix sauver ses commandites. Là réside l'erreur des banques belges en général, erreur qui devait rendre la dévaluation inévitable.

« Une industrie déficitaire signifiait dans beaucoup de cas une banque gelée, une banque à cours de liquidités! ». A la lumière de cette phrase d’une part, et du tableau lamentable des industries que nous avons tracé d’autre part, on peut aisément comprendre la situation des banques et pourquoi il y eut plus de deux milliards de retraits dans le premier trimestre 1935.

Parallèlement à la crise bancaire il se produisit durant le der-

1 C. GUTT: op. cité p. 66.

nier semestre qui précéda la dévaluation, des retraits très importants à la Caisse Générale d'Epargne.

Versements Remboursements Résultat

(en millions de francs)

Octobre 212 Novembre 175 Décembre 108 Janvier 271 Février TOI Mars 155

© Intérêts capitalisés.

Solde

en fin de mois

Si l’on excepte fin janvier et début février, période d’acalmie de la crise bancaire, les retraits sont constants et c’est plus de 275 millions que perd la Caisse Générale d'Epargne dans les six mois qui précèdent la dévaluation.

Si nous examinons maintenant les ndices des prix on voit tout

de suite que la politique déflationiste du gouvernement avait

obtenu un certain résultat.

Oct.

Coût de la vie 1921—100 178 Pride détal 1914 —

100 664 Prix de détail or 96 Prix de gros 1914 —

100 467 Prix de gros or 67

Nov. Déc.

178 174 173 663 653 642 96 94 93 468 468 472 CNET ENT08

Janv.

Fév. Mars 170 164 632 :W62r 91 89 466 464

Le point le plus intéressant de ce tableau est sans conteste la baisse de presque 8 % en six mois du coût de la vie. Cet indice bien mieux que celui des prix de détail traduit nettement la baisse des prix. Encore une fois signalons qu’à partir de 630 (et en mars 1935 on était à 621) les salaires ne devaient point être touchés. Ce fait détruit toute l'harmonie de la déflation et la transforme même en un moyen dangereux de défense monétaire.

Les prix de gros après avoir semblé monter comme les prix mondiaux, retombent en février-mars, laissant subsister un niveau fort dangereux pour l’économie du pays.

Le chômage enfin, cette lêpre de l’industrie avait effectué une avance redoutable comme le montre le tableau suivant :

Journées perdues Chômeurs Par 1.000 Pourcen- Complets Intermittents et par semaine tage

Oct. 1934 173.368 153.422 1.218 20.2 Nov. 193.212 150.997 1.202 25

Déc. 212,719 167.562 1.484 25.6 Janv. 1935 223.300 158.406 1.731 28.8 Fév. 1935 220.777 157.160 1.707 28.4

Le marasme de l’industrie et du commerce extérieur ne laissait entrevoir aucune résorption autre que celle (saisonnière) de l'été. Le crédit prévu pour le chômage (600 millions) fondait rapidement et devait être épuisé en juin. La situation de ce côté là était donc encore fort angoissante.

Bref, la conjoncture économique belge au moment de la dévaluation n’avait jamais été aussi mauvaise. Ses caractéristiques: marasme des industries et du commerce, structure bancaire chan-

celante, chômage plus important que jamais, laissaient entrevoir le pire.

SECTION II

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