‹ La Belgique Devant La Crise: La Dévaluation A-T-Elle Été Une Solution?Chapitre 30 sur 82 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De ce qui vient de précéder on peut aisément deviner que la monnaie belge n'était plus très solide à la fin de février 1935 sauf au point de vue technique. Lorsqu’à un tel désarroi économique et financier se mêle un courant dévaluateur de cette force, le sort d’une monnaie ne tient plus généralement qu’à un incident quelconque. C’est ce qui s’est passé en Belgique. L'incident : ce devait être la chute de la livre sterling au début de mars

SECTION I

LA BAISSE DE LA LIVRE STERLING ET L'ÉCHEC DU VOYAGE A Paris

Dès la fin de février et surtout au début de mars 1935, la livre marqua un recul très sensible sur toutes les places internationales. À Bruxelles par exemple, les variations du sterling ressortent du graphique ci-contre.

On a beaucoup épilogué sur les causes de cette baisse. D’aucuns y virent la baisse délibérée qui n'aurait été faite par le Cabinet de Londres que pour ranimer davantage l’économie intérieure du pays et stimuler les exportations. C’est peut-être s’aventurer un peu car le 28 février, par exemple, il a été démontré que le Fonds d’égalisation des changes britannique avait fait de

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gros sacrifices en or pour enrayer la baisse. Une étude de la Banque Jordaan, de Paris, concluait même : « L’Angleterre gagne- « rait ainsi sur les deux tableaux : la sous-évaluation du dollar « disparaïîtrait en même temps que la surélévation des monnaies- « or. La dépréciation du sterling serait noyée dans une dévalua- « tion de toutes les devises sans exceptions et Londres repren- « drait sa place comme centre financier mondial. »

Une telle explication est assez séduisante mais encore fallait-il que la baisse entraîne toutes les monnaies et que le dollar, par exemple, renonçât au fameux cross rate. Mais il semble bien que là n'étaient pas les projets du Gouvernement anglais car une baisse brutale du sterling provoquait inévitablemnt des retraits massifs de capitaux de Londres, plaçant la Cité dans une situation analogue à celle de septembre 1931. Précisément à notre avis, ce sont ces mauvais capitaux flottants se déplaçant depuis 1920 au gré des influences psychologiques, qui provoquèrent encore le recul de la livre. L’éventualité d’un succès travailliste aux prochaines élections générales, la tension diplomatique avec le Reich et surtout le refus du chancelier de l’Echiquier, M. Neville Chamberlain, de répondre aux questions qui lui étaient posées à la Chambre quant au rattachement de la devise anglaise à l'or, tout cela composait avec une augmentation du chômage un faisceau de circonstances propres à émouvoir les détenteurs de ces capitaux flottants.

Quoiqu'il en soit le fait était là dans toute sa brutalité la Belgique plus que tout autre pays devait de par le caractère de son activité en souffrir très profondément. Les bénéfices déjà si faibles des exportateurs se trouvaient davantage amenuisés et une nouvelle adaptation des prix était encore à prévoir, adaptation qui, étant donnés les sacrifices déjà consentis, s’avérait comme impossible.

L'émoi dans la presse belge fut donc très grand. Le « Courrier de la Bourse » de Bruxelles, écrivait :

« La baisse de la livre survenant au moment où les pays du « bloc or sont aux prises avec de grosses difficultés, d’une poli- « tique de déflation très douloureuse, prend le caractère d’un « événement fort grave. »

« L'Echo de la Bourse » du 4 mars faisait une remarque analogue :

< On oublie qu’en ce qui concerne, entre autres pays, la Bel- « gique, que chaque baisse de la livre remet essentiellement en question tout le problème de son adaptation économique; par « la baisse actuelle du sterling notre pays a perdu en huit jours

« plus qu’il n’a gagné en huit mois par la baisse relative de l’in- « dex. On pousse à la baisse du sterling, pour démontrer, par la « suite les bonnes raisons qui militaient en faveur des devises-or, « alors que l’on prend la parité de la livre comme base fonda- « mentale pour effectuer les opérations de déflation et alors « qu'une baisse comme celle-ci anéantit les résultats de tous les « efforts réalisés dans le domaine des prix depuis les pouvoirs « spéciaux. »

Que faisait en face de cette situation le Gouvernement belge ? M. Theunis, le 7 mars, ne pouvait que constater son impuissance en disant : « Le Gouvernement a déclaré qu’à son point de vue, « il ne voyait pas de mesure nouvelle à prendre dans le sens de « la dévaluation. »

De son côté, M. Gutt, ministre des finances, déclarait : « Le Gouvernement n'a pas de raison pour modifier la politique mo- « nétaire qu'il s’est assignée. S vous déclarez qu'un franc est une « partie de la livre et que cette partie soit trop petite aux yeux « des Anglais, croyez-vous qu'ils ne vont pas immédiatement € vous imposer des droits anti-dumping, que vous ne perdrez pas

« ce marché essentiel pour nous, et où nous arrivons, aujour- « d’hui à augmenter peu à peu notre place ? »

Ainsi donc le Gouvernement reconnaissait la nécessité d’une nouvelle déflation très pénible pour ne pas dire impossible et il repoussait la dévaluation. Cependant le pays ne pouvait pas rester dans cette situation. Avant de s’en remettre au Parlement, M. Theunis décida alors de courir sa dernière chance. Une solution assez problématique s’offrait encore : compenser les pertes d’exportations résultant de la baisse de la livre, par l’obtention d’un nouveau marché équivalent dans le bloc-or et en particulier en France, en jetant dans la balance la menace de la dévaluation au cas d'échec des pourparlers. De là le voyage à Paris des ministres belges dont l'issue devait décider du statut monétaire de la Belgique.

Dès que la baisse de la livre fut devenue effective, M. Theunis lança au Gouvernement français une demande de rendez-vous. Date fut prise pour le lundi 18 mars. Mais devant la gravité de la crise et les sorties d’or, M. Theunis obtint que l'entretien fut avancé. Le 16 mars au soir, MM. Theunis, Francqui, Hymans et Gutt arrivaient de Bruxelles. Le Cabinet français fut du reste très impressionné d’une part de la hâte à entrer en conversation, d’autre part de l’importance de la délégation belge qui, au début, ne devait comprendre que MM. Theunis et Hymans.

Sur ce voyage des ministres belges beaucoup d’encre a coulé car les entretiens furent secrets. Cependant la relation qu’en donne M. C. Gutt’ correspond parfaitement à la logique des choses et aux déclarations qui, postérieurement furent faites de part et d’autre. Aussi citerons-nous largement le ministre des finances belge dans l’exposé des entretiens.

Avant d'aborder l'examen des entretiens franco belges du 16 mars 1935, il importe cependant, de signaler combien critique

1 C. GUTT, opuscule cité.

était la situation. Nous verrons plus loin que d’une part, deux crédits de 500 millions aux banques et à l’industrie avaient été absorbés en moins de deux jours et que, d’autre part les sorties d’or atteignant dans la semaine près d’un miliard de francs belges, un arrêté de contrôle des changes avait déjà été élaboré en vue d’un échec probable des entretiens. C’est à la lumière de ces faits qu’il faut examiner les conversations de Paris pour en comprendre tout le tragique, du côté belge.

Le matin du 16 mars fut employé par M. Theunis à faire un long exposé des raisons qui poussaient le Gouvernement belge à mettre l’embargo sur l’or. Les ministres français furent atterrés de cette brusque décision qui, craignaient-ils, devait incessamment conduire à la dévaluation. Mais laissons la parole à M. Gutt :

« M. le Gouverneur Tannery prôna les remèdes classiques, la restriction du crédit, l'élévation du taux d’escompte …. Je lui « exposai que ce que tout le monde en Belgique, amis et adver- &

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saires, demandait précisément avec insistance, avec angoisse, c'était l'élargissement du crédit et l’abaissement du loyer de l'argent. »

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« À la séance de l’après-midi, continue M. Gutt, les ministres français qui avaient conféré entre eux au préalable, firent leurs propositions. Ils proposaient que la Banque de France ouvrit à la Banque Nationale des crédits pouvant aller jusqu'à « deux milliards. Ces crédits pourraient être plus tard et lorsque « le marché français le permettrait, consolidés au moyen d'une < emprunt. Enfin le ministre du commerce s'engageait lorsque € cet emprunt aurait été conclu à nous mettre à même d'aug- < menter les importations belges en France d'une somme équiva- « lente à la charge du dit emprunt. »

Et M. Gutt de juger ainsi cette offre :

« Deux points sont indiscutables : Je premier c'est que nos

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« interlocuteurs avaient tenté de faire l'effort maximum en leur « pouvoir pour nous amener à renoncer à notre décision (l’em- « bargo sur l'or) ; le second : c’est qu’à notre point de vue cet « effort était complètement insuffisant. »

Lorsqu'on sait d’une part quels liens interdisaient au Gouvernement français de donner aux belges des avantages commerciaux plus considérables, et d’autre part le degré d’acuité de la crise belge on ne pourra que souscrire à l’affirmation de M. C. Gutt. Ce n’était pas en effet, un crédit, une aide financière que la délégation belge venait demander à Paris. Dans une réunion tenue la veille, à la Banque Nationale de Belgique, le gouverneur, M. Franck, et le sous-gouverneur, M. Van Zeeland, avaient été d'accord pour déclarer qu’un crédit de la Banque de France n’arrangerait nullement les affaires. La situation technique du franc belge était très forte, le pourcentage de garantie étant encore de 64,51 % le 14 mars et 60,02 % le 21 mars malgré les sorties d’or. C'était uniquement la crise économique qui inquiétait les ministres belges et leur voyage à Paris n'avait d’autre but que d'obtenir des avantages commerciaux destinés à enrayer cette crise.

A cette demande que pouvait la France ? Rien. ou très peu. L'aide financière elle pouvait l’accorder et aussitôt elle loffrit. Mais l’aide commerciale était impossible par suite des méfaits de la clause de la nation la plus favorisée. En effet, n'est-elle pas, comme l'indique si bien M. Allix * « une égalité de traitement « qui fait disparaître tous les avantages particuliers, tous les pri- « vilèges que pourrait obtenir par voie de traité un Etat à l’ex- « clusions des autres. »

En fait, la France ne pouvait pas ouvrir ses frontières à tous les pays, dont beaucoup du reste étaient des concurrents de la

1 M. le Doyen ALzIxX: Les droits de douane,

Belgique, pour sauver le franc belge. La Belgique elle-même aurait-elle trouvé un avantage quelconque à l'octroi de contingents plus élevés par un traité bilatéral. Non, car ainsi que le fait remarquer M. Allix « un traité de commerce qui ne contiendrait pas la clause de la nation la plus favorisée serait une « duperie et cette clause retire au traité presque tous ses avan- « tages et en fait un marché de dupes. »

Comment donc s'étonner, si l’on considère ce cercle vicieux, que la France n'ait pu offrir aux ministres belges que des avantages d'environ 100 millions (5 %, des importations belges en 1934 |) et encore ces avantages étaient-ils subordonnés à la conclusion d’un emprunt de 2 milliards sur le marché français.

La visite des ministres belges ne pouvait donc rien donner. Elle était, en définitive, un simple acte de courtoisie de la Belgique qui n'avait pas voulu proclamer l’embargo sur l’or avant d’en aviser le pilier du bloc-or : la France. Dès lors les ministres belges qui rentraient à Bruxelles les mains vides, se trouvaient menés par les événements et leur démission, comme la chute du franc belge n’était plus qu’une question d’heures.

SECTION II

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